CHAPITRE XIX
Réunion de plusieurs institutions civiles et religieuses , hors de l’enceinte des villes , ou sur les frontières de leur territoire.
Ayant d’exposer les preuves de la réunion de plusieurs institutions civiles et religieuses sur les frontières des grands territoires et des nations , je dois, pour préparer mes lecteurs h recevoir cette vérité nouvelle, leur prouver quecesmêmesinstitutions se trouvaient réunies hors de l'enceinte ou sur les limites du territoire des villes.
Lorsque, pour se mettre à l'abri des incursions des brigands, les individus d’une nation se furent rassemblés dans des lieux d’un accès difficile, qu’ils s’y furent retranchés, fortifiés ; lorsque les principaux de cette nation y eurent établi leur demeure; lorsqu’enfin les besoins de cette réunion dans un même lieu eurent procuré aux arts et à la civilisation quelques progrès, les nouveaux citadins sentirent bien-
tôt la nécessité de rapprocher dreux les objets nécessaires à leur existence, a leur police , a leur culte : alors on vit insensiblement les institutions utiles ou sacrées que contenaient les frontières, s’établir auprès des forteresses ou des cités, ou sur les frontières du territoire très-circonscrit de ces réunions d’habitans. Les dieux et les tombeaux, ou les pierres qui les représentaient, le Forum, c’est-à-dire le siège de la justice, et la place destinée aux échanges commerciaux, furent ensemble, pour la plus grande commodité des babitans, placés en déhors et près du lieu fortifié. C’est ainsi que , dans les premiers temps de Rome , le Forum , situé au bas de la montagne du Capitole, de Tunique forteresse des Romains, se trouvait, avant les accroissemens de cette ville, hors de son enceinte. C’est ainsi qu’à Athènes l’aréopage , la rue où étaient placés les Hermès , la place publique , les temples nombreux qui Ten~ touraient, les lieux consacrés à la sépulturedes citoyens illustres, enfin toutes les institutions qui se trouvaient ordinairement réunies sur les frontières, furent établies hors de Tencemte de la forteresse, et rassemblées dans le même quartier, appelé le Céramique (i).
(i) Voyage du jeune Anacharsis : V atlas où se trouve le Plan de Fancienne ville d’Athènes.
À Éphèsc, les lieux consacrés aux sépultures et aux assemblées religieuses étaient situés hors de l’enceinte de la ville (i ).
On peut dire la même chose de Thèbes et de plusieurs autres villes de la Grèce.
Le voisinage de la ville où les progrès de la civilisation et des arts étaient plus rapides que dans les campagnes, donna aux monumens religieux, sépulcraux, politiques, établis hors des murailles, un caractère de perfection qu’ils p avaient pas sur les frontières. Ce que Lucien fait dire à Mercure, dans un de ses Dialogues ,
(i) « La plupart des entrées des anciennes villes étaient » obstruées par les tombeaux ,* et, près de celle à' Ephése , sj sur la route d’Aiasaluck , où il y avait autrefois une « porte. On 'voit encore les voûtes de semblables mo- » numeus ; on en trouve encore,. . sur les deux côtés, dans « le voisinage de la porte du Vallon , etc. ( Chandler , Voyagé dans V Asie-Mineur e y t. i, cliap. XXV, p. 274*} Le savant voyageur que je viens de citer rapporte un décret les Eplrésiens , gravé sur un marbre antique , qui porte que tous les jours du mois appelé Arthemisium , consacré à la Diane d’Epbèse, seraient sanctifiés et non profanés par des jours de travail ; mois, y est-il dit, pendant lequel se tiennent les assemblées générales, et se cément des biéroménies, Tiers des murs de la cité sainte .
( !d, ibid. , c
. 38, p. 299.) Le même auteur prouve enmite que le temple de la déesse était liors de l’enceinte de
prou ve à la fois que les tombeaux étaient placés à l’entrée des villes, et qu’ils y avaient reçu un grand degré de perfectionnement, résultant de laréunion d’habitans qui les avoisinaient. «Vois- » tu, dit-il, à l’entrée des villes, ces colonnes, » ces pyramides? c’est là qu’ils déposent les a morts, qu’ils enferment précieusement leurs » cadavres (i). »
Saint Jérôme témoigne que la justice se rendait à l’entrée des villes. « Les juges se tenaient )) aux portes, dit-il : c’était là qu’ils entendaient » les habitans, ainsi que les campagnards, qui
» avaient quelques démêlés ensemble
)) On était sur de trouver toujours à la porte » des villes des témoins qui servaient à cons- )> tater le jugement qui avait été rendu, ou à » assurer les conventions que les particuliers a avaient faites entre eux (9). »
On lit dans la Genèse , dans le Deutéronome, dans le livre de Ruth, des preuves de conventions conclues , de ventes terminées aux portes des villes (5).
(1) Lucien, Dialogue des Dieux . Caron , liv. 1.
(2) Hieronim . in Zachar., cap. 8.
(3) Yingtième Mémoire sur les Phéniciens, par l’abbé Mignot; Mém . de F Acad, des Inscript. , t. XL; Mém., p. 120.
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(< Les marchés où se vendaient toutes les » denrées et les autres choses nécessaires à Fuji sage des citoyens, dit Fabbé Mignot, se te- » naient à la porte des villes. Le prophète » Elisée, prédisant à Joram, roi d’Israël, le re~ » tour de l’abondance dans Samarie, qui était )) alors assiégée par les Syriens , lui dit que la » mesure de pure farine ne se vendra qu’une » statère ou un sicle , à la porte de cette » ville (i). »
Ainsi , voilà toutes les institutions consacrées à Futilité et à la vénération publique réunies en un même lieu , près les portes des villes , comme elles l’étaient sur les limites des territoires, avant qu’il y eût des villes. Voilà les temples, les tombeaux, le lieu destiné à rendre la justice, les foires, les marchés placés aux extrémités de la ville, comme ils l’étaient aux extrémités du territoire, et les établissemens du forum terrœ y ou de la frontière^ transportés tous ensemble au forum urbis , ou aux portes de la ville. C’est ce lieu que les nations occidentales nommèrent Forum Burgi , ou Foris burgum , duquel nom est dérivé, suivant la re-
(2) Vingtième Mémoire sur les Phéniciens , par l’abbé Mignot ; Acad, des Inscript t. XL; Mém., p. 121.
marque d’un savant, notre mot faubourg y que Ton devrait prononcer forhourg (i).
Il est encore très-probable que le dehors , que le forum des villes fut placé sur les limites de leur territoire; car les villes avaient , aussi bien que les peuplades , leurs dépendances , leur territoire circonscrit. En acquérant de l’accroissement, leur enceinte a bien pu s’étendre jusque dans le voisinage de leurs limites; et , en ce cas, le Jorum ou le faubourg aurait remplacé la frontière.
Quoi qu’il en soit, je prouverai qu’avant la construction des villes une pareille réunion d’établissemens existait sur les frontières ; que ces établissemens réunis y ont pris naissance , et qu’ils ont continué d’y exister, parce que toutes les nations n’imitèrent pas en même
(i) Dissertation sur le Viens catolocensis , par l’abbé Lebeuf. Dissertât, sur l’Hist. de Paris, t. I, p. 18. Ce que l’abbé Lebeuf donne ici comme une conjecture vraisemblable se trouve appuyé par une citation que je trouve dans les Essais historiques de la ville de Beaugenci , partie 2, p. 335. O11 y lit ce passage d’un titre de 1484 : « Les vieux foussés faisant l’enceinte et la clousture du forsbourg de la porte Dieu. » Dans la chronique de saint Médard de Soissons, sous l’année 1240,011 trouve les mots Burgen forensis employés plusieurs fois pour rendre notre mot faubourg «
DES CULTES
temps cet exemple, parce que toutes les peuplades n’eurent pas des villes , et parce qu’enfin les habitans des campagnes, ne suivantpoint les progrès de la civilisation , et, dédaignant les nouveautés des citadins, s’en tinrent aux pratiques de leurs aïeux, au culte antique et aux monumens rustiques , révérés sur les frontières.
Je ne me suis point écarté de mon sujet par une digression inutile, lorsque j’ai cherché a établir que les lieux consacrés au culte, à la justice , aux sépultures, aux échanges, aux foires et aux marchés, étaient anciennement au dehors et auprès des villes : cette preuve rendra plus facile celle de la réunion de ces mêmes établissemens sur les frontières.
La preuve de cette réunion d’établissemens éclairera une vérité nouvelle, dévoilera un dieu célèbre chez les anciens, et remarquable par la multiplicité de ses fonctions ; elle nous fera connaître, et la matière mise en œuvre par les poètes théologiens, et le mécanisme caché qu’ils employaient pour former une divinité.
ANTÉRIEURS A L’ïDOLATRIE. 3 2 7
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