‹ Histoire abrégée de différens cultes (volume 2)Chapitre 22 sur 34 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Du mythe ou de la fable de Mercure. Les fonctions et les attributions de ce dieu se rapportent aux institutions établies sur les frontières.

C’est ici que je vais analyser, décomposer un dieu, le réduire à sa valeur primitive, le dépouiller des ornemens merveilleux et allégoriques dont les poètes et les prêtres ont enveloppé sa substance matérielle, ont caché son humble origine. Pour y parvenir, je dois récapituler et rassembler en un faisceau les preuves déjà établies.

Les peuplades, dans leur état primitif, sétaient choisi cà et là des cantons fertiles , convenables à leur existence, et éloignés les uns des autres. La population, en s’accroissant , rendit les besoins plus grands. Les peuplades étendirent leur territoire. Cette extension causa des querelles entre les voisins : on en vint aux armes. Il arriva ce qui arrive aujourd’hui entre

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les hordes qui habitent l’intérieur de l’Afrique; et l’état présent des Africains barbares est l’image fidèle de l’état passé des peuples policés, à l’époque où ils ne l’étaient pas.

Les désastres occasionnés par ces querelles toujours renaissantes firent sentir le besoin d’y mettre fin, en fixant d’une manière stable les points du terrain litigieux où chaque peuplade voisine devait s’étendre. Le terrain neutre et interstice fut partagé ou fixé par des bornes qui devaient arrêter ou constater les empiéternens à venir. Ces bornes , plantées de loin en loin , et respectées par les peuples limitrophes comme les garans de leur convention , leur procurèrent les douceurs inappréciables de la paix. Dans la suite , ces bornes bienfaisantes furent adorées comme les divinités tutélaires des propriétés de chaque peuplade, comme les témoins sacrés du pacte des nations. On y adjoignit des monumens politiques et sépulcraux tout aussi grossiers; et le terrain sur lequel ils se trouvaient réunis n’en fut que plus révéré.

Ces monumens reçurent différentes formes, suivant la nature du sol; et ces différentes formes furent les prototypes des obélisques , des cippes , des pyramides , des autels , des temples , etc.

Le culte qu’on rendit à ces pierres était près-

ANTERIEURS À. L IDOLÂTRIE. 5.2 g

que uniforme clans une grande étendue de la terre. Les noms qu’elles reçurent dans divers pays attestent leur divinité , ou expriment qu’elles étaient élevées sur des frontières.

L’histoire témoigne que ces pierres adorées se trouvaient sur des frontières ; et c’est sur des frontières que sont placées celles qui subsistent encore.

Lorsque j’ai parlé du forum situé à l’entrée et au dehors des anciennes villes , c’est-àdire du lieu consacré au culte , aux sépultures , à la justice , aux foires et aux marchés, j’ai supposé que ces institutions réunies avaient, précédemment à la construction des villes, existé réunies sur les frontières, et qu’elles y avaient été transférées pour la commodité des citadins : c’est cette supposition que je vais convertir en certitude. J’y parviendrai plus sûrement en comparant le mythe ou la fable de Mercure avec ces institutions, en prouvant que chacune d’elles correspond à chacune des attributions ou fonctions de ce dieu, en prouvant que ces institutions existaient réellement sur les limites des territoires des nations de la même manière qu’elles existèrent depuis sur les limites des vides.

Puisque j’ai prouvé que le Thoth des Égyptiens, le Thaout des Phéniciens, le Theul ou

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Theutates de certains peuples celtiques , le Marc y Merc ou Mercure de la Germanie et de certaines parties de la Gaule, Y Hermès des Grecs, le Terme des Latins, enfin le Mercure des Romains, étaient une seule et même divinité, je la désignerai sous le nom de Mercure , qui nous est plus familier.

Mercure était fils de Jupiter et de Maïa. Jupiter, suivant les plus habiles mythologues , est l’air ou l’atmosphère, comme l’était TJranus . Maïa est la terre, comme l’était Ghè. Ainsi les fables grecque et romaine de Mercure se rapportent très-bien à la fable phénicienne, à celle de Bétjlus , racontée par Sanchoniaton (i); ainsi les Grecs attribuaient à la pierre dite Mercure la même origine que les Phéniciens attribuaient à la pierre dite Bétjle .

Mercure était dieu des frontières . Mercure naquit sur le mont Cylène. Les pierres de borne étaient principalement placées sur des montagnes, et sur des montagnes formant frontières, ainsi que je l’ai rémarqué plusieurs fois ; et la chaîne du mont Cylène forme exactement la frontière de l’Arcadie et de l’Achaïe.

Aussitôt après sa naissance , Mercure fut lavé par des nymphes dans les eaux d’une triple

(i) Voyez ci-dessus, chap, 12,, p. 182»

ANTERIEURS A L’iDOLATRIE. 33 1

fontaine , appelée Tricrène : cette fontaine , consacrée à Mercure, était , comme le dit Pausanias, une borne des Phénéates et des Stymphales (i).

Les noms égyptien , grec et celtique, de ce dieu signifient frontière et colonne terminale.

C’est Mercure qui , suivant la fable , après les débordemens du Nil, enseigna aux Égyptiens la superficie de chaque propriété , dont les eaux de ce fleuve avaient fait disparaître les limites. On voit qu’ alors ce dieu remplissait les fonctions des bornes de pierre, hautes et solidement plantées, qui, après l’écoulement des eaux, indiquaient à chacun son héritage: bornes sans lesquelles les diverses propriétés n’eussent pu se reconnaître. La fable lui donne aussi pour attribut un coq et un chien: l’un, symbole de la vigilance, et l’autre de la surveillance. Ces symboles conviennent parfaitement à Aemploi du dieu des bornes, qui consistait à veiller sur l’héritage de chacun , et à défendre les limites contre les entreprises des envahisseurs.

Mercure était le dieu des négociations : il intervenait dans tous les traités de paix ou d'alliance. Cette attribution allégorique s’explique facilement : c’est sur les frontières que se fair

fi) Pausanias, Arcadie , chap. ï6*

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saient les négociations, que se concluaient tous les traités. La méfiance réciproque des négociateurs , la sûreté et l’indépendance dont ils avaient besoin de jouir pendant le cours de leurs opérations , rendaient indispensable le choix d’un terrain neutre. Les frontières offraient cet avantage aux nations limitrophes; elles en offraient un autre: ce terrain consacré, théâtre des négociations , rendait plus solennels les sermens qui les terminaient; et le dieu que l’on croyait présent devenait, en quelque sorte , le garant des traités ; souvent même ces traités étaient inscrits sur les pierres limitantes et adorées : l’histoire en offre plusieurs exemples.

Cet usage, commandé par la prudence, par la nécessité , a si généralement été reçu que , depuis les temps les plus reculés jusqu’à la paix des Pyrénées, conclue sur les frontières de la France et de l’Espagne, dans l’île des Faisans, sur la Bidassoa , on pourrait en citer, si cela n’était superflu, des milliers d’exemples.

Mercure était le dieu de F éloquence. Présidant aux négociations , il devait recevoir ce titre ; car c’est sur-tout lorsque deux peuples débattent leurs intérêts , cachent leurs desseins, sous le prétexte de faire valoir leurs droits réciproques, que chaque négociateur déploie à

ANTÉRIEURS A L’iDOLATRIE. 355

l’envi toutes les ressources de cet art séducteur.

Mercure avait encore un droit à la qualification de dieu de l’ éloquence* Non-seulement il réglait les querelles des nations, mais aussi celles des particuliers. La Fable dit qu’à lui fut d’abord déféré le jugement des trois déesses se disputant le prix de la beauté ; mais les dieux , voyant l’embarras de Mercure, renvoyèrent la décision de cette affaire au berger Paris. Je vais prouver que les querelles particulières se vidaient sur les frontières, et que là était le siège des plus anciens tribunaux.

Dans un temps où les institutions étaient rares, simples et sans subdivisions, il était naturel d’employer, pour vider les querelles particulières, le lieu destiné à terminer les querelles nationales.

J’ai déjà dit que forum , ainsi que foris et j or as ? exprimait ce qui est au delà, ce qui est extérieur , j’ajoute que de ces mots sont dérivés furt dans la langue tudesque , fors dans notre ancien langage et dans les dialectes méridionaux, et hors en français. J’ai dit aussi que de forum terrœ y le dehors du territoire, est venu notre mot jrontière. Eh bien ! ce mot forum P qui , dans son origine , exprimait ce qui est dehors, ce qui termine, a également exprimé un lieu où se rend la justice, parce que la jus-

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tîce se rendait en dehors du territoire et sur les frontières; et le local, comme il y en a plusieurs exemples, a donné son nom à l’institution. Dans cette acception , ce mot forum a eu plusieurs dérivés français , qui sont tous relatifs à l’action de la justice. Forus ,fors , qui signifient lois, coutumes municipales; fors , four, siège ou étendue d’une juridiction , au figuré fors ou tribunal de la conscience; fur cœ > fourches patibulaires y colonnes ou piles élevées sur les limites d’une juridiction, d’un territoire, et où sont attachés les corps des criminels condamnés par la justice; enfin les mots for clore , forclusion , for jurer, forfaits , forbanni , ou exclus du territoire, dont on a fait forban, et peut-être fourbe , ont la même origine. C’est ainsi que les pierres limitantes et druidiques sont dans le pays Chartrain , où se tenaient les assemblées générales des Gaules , nommées Mallus , tandis que ce mot signifie lieu où se rend la justice , où se tiennent les assemblées publiques (i).

On aperçoit un reste de la coutume de rendre la justice sur les frontières, dans ce qui se passait chez les Romains. Une propriété était-elle

(i) Voyez Ducange au mot mallus , et Mo nu me ns celtiques y par M. Cambry , p. 3o5, 3o6.

INTERIEURS A L’IDOLATRIE. 535

contestée, les parties, accompagnées du préteur, se transportaient sur le terrain litigieux : là , feignant d’en venir aux mains , chacune d’elles faisait valoir son droit; et le préteur adjugeait la possession à celle des deux parties qu’il jugeait la mieux fondée (i). Ainsi, si le placement des bornes formait l’objet de la contestation , c’était sur les limites que se plaidait et se jugeait l’affaire.

Un homme , accusé de quelques crimes par des peuples qui habitaient les bords de la mer, ne pouvait se défendre dans l’intérieur du territoire ; c’était sur le bord de son vaisseau qu’il plaidait sa cause devant ses juges, placés sur le rivage. C’est ainsi que Eacus ne voulut permettre à Télamon de mettre pied à terre dans son île pour se justifier du meurtre de Phocus.

Les habitans de l’Âttique, d’après les mêmes principes, avaient érigé, près du rivage de la mer, un tribunal auquel les bannis, pour meurtre involontaire , pouvaient s’adresser s’ils étaient accusés d’un nouveau crime. L’accusé , placé sur son vaisseau, était jugé par le tribunal, qui l’écoutait sur les bords de la mer. Les rivages

(i) Recherches historiques sur les édits des préteurs , par M. Bouchaud ; Mém. de V Acad, des Inscript. , t. XLI, p. 33.

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de la mer tenaient nécessairement lieu de frontières aux peuples maritimes.

C’est sur les frontières de la Thessalie , de la Loeride et de la Phocide, aux Thermopiles et dans le temple de Gérés , bâti au milieu d’une plaine près du fleuve Asopus , que tous les peuples confédérés de la Grèce tenaient deux fois par an leur assemblée générale, qu’ils nommaient l’assemblée des Arnphictions. Cette assemblée , où les députés de chaque peuple prononçaient sur les intérêts généraux et particuliers de la Grèce , est nommée par Démosthènele tribunal commun de tous les Grecs(i).

Fanonium , territoire situé dans l’ Asie-Mineure, sur les bords de la mer Egée, au pied du mont Mycale, était consacré à Neptune. On y voyait un temple fameux dédié à cette divinité marine ; c’est là que les Ioniens tenaient leurs assemblées générales; là les députés de leurs différentes villes avaient le droit de proposer et de rendre des décrets, et de discuter et prononcer sur les intérêts du corps de la nation (2).

Ce territoire sacré, destiné au culte et à la

(1) Mémoire de M. de Valois , sur les Arnphictions ; Mém. de V Acad, des Inscript., t. III, p. igi.

(2) Voyage dans V Asie-Mineur e , par Chandler , t. 1, chap. XLV, p. 343.

politique, était situé sur la frontière qui séparait les territoires de Priène et de Milet de celui d’Éphèse.

Les Gaulois tenaient aussi leurs assemblées politiques , et rendaient la justice sur les frontières. César le témoigne d’une manière positive : « Tous les ans, dit-il, les Druides s’as- » semblent sur la frontière du pays Chartrain , » que l’on croit être le centre des Gaules; ils y » siègent dans un lieu consacré. C’est là que )) les personnes , divisées par des prétentions » contraires, se rendent de toute part pour » obtenir une décision , et qu’elles se sou- » mettent aux jugemens que prononcent ces » prêtres (i). »

L’usage de tenir l’assemblée nationale sur les frontières s’est continué presque jusqu’à nos jours. Les champs de Mars et de Mai , des rois de France de la première et seconde race; les assemblées du Markberg, dont le nom exprime une frontière (2); près la petite ville de Reuse , en Allemagne, l’assemblée de Lanstein ou Landstein , dont le nom signifie pierre dupaj s, où se réunirent tous les princes d’Allemagne

( 1 ) Commentaires de César, Guerre des Gaules, liv. 1 .

(2) Dans la loi salique, titre 2, et dans les suivans, on voit que la plupart des délits sont renvoyés au markberg ,

pour y déposer, en 1400, la loi W en c estas ; deux places, Tune située sur la rive droite, l’autre sur la rive gauche du Rhin ; les diètes de la nation hongroise sur les bords du Danube, dans le champ appelé de Rokosch ; et ces assemblées tenues en plein champ , où étaient élus les ducs de Carinthie , les rois de Suède et de Danemarck, les anciens rois d’Irlande, en sont la preuve (1).

Nous avions dans notre ancienne jurisprudence des formes qui dérivent évidemment de l’antique usage de rendre la justice sur les frontières. Les assises , espèce de tribunal ambulant, avaient leur siège sur les frontières; les juges qui le composaient parcouraient les limites du territoire , allaient de borne en borne, écoutaient et jugeaient les plaintes et les réclamations des habitans, et assuraient, par cet acte solennel, la propriété et les droits du seigneur : c’est ce que prouvent les anciens procès-verbaux d’assises. « Les sénéchaux et » nos baillis, dit Philippe-le-Rel, dans une

appelés malber g. C’est ainsi que les jugemens, les lois et les tribunaux j sont nommés. ( Voyez le Glossaire de Ducangc au mot malbergium, où se trouvent aussi plusieurs autres exemples d’assemblées et de tribunaux réunis sur des frontières et des monticules factices.)

(1) Voyez ci-dessus, chap. XIII, p. 222, 223.

ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 55q

» ordonnance de Fan i3o2, tiendront leurs » assises dans le circuit de leur sénéchaussée » et de leur baillage, de deux mois en deux )) mois. A la fin de chaque assise, ils indique- » ront le commencement de la suivante (i). a

Dans la suite, les juges tinrent leurs assises dans le chef-lieu : cela était plus commode, sur-tout lorsque ['arrondissement était vaste; mais l’usage de parcourir les limites se conserva dans les justices seigneuriales. J’ai vu des procès - verbaux d’assises du dix-septième siècle qui le prouvent.

Le Stoiic-IIenge , dont il a été déjà parlé, monument considérable de la religion druidique, situé sur un terrain aride, inculte, qui, à ce qu’il semble, faisait partie de la frontière du territoire de Salisbury, remplissait, suivant Borlase, le double objet de temple et de tribunal. Joseph Strutt, qui assure avoir fait beaucoup de recherches à ce sujet , pense que le Stone-Hengc était consacré à la justice (2).

(1) Ordonnances du Louvre , t. I, p. 362. Chez les Anglais , les assises existaient depuis les temps les plus recules ; on les nomme lois de termes ( laws terms ). Cette dénomination indique Fusage de faire des lois sur les frontières.

(2) Tableau des Mœurs des anciens Bretons , Anglo- Saxons, etc., par I. Strutt, t. I, p. 3o.

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Ainsi un monument de frontière appartiendrait à la fois au culte et à la justice, comme, suivant César, chez les anciens Gaulois, les frontières du pays Chartrain.

Au centre de la plupart des monumens grossiers , composés de plusieurs pierres , qu’on voit encore en Europe et ailleurs, se trouve souvent un siège en pierre, où se plaçait celui qui présidait les assemblées publiques, qui rendait la justice. Ces sièges servaient aussi a l’inauguration des rois. J’en ai cité plusieurs exemples. Parmi les pierres de Carnac dont j’ai déjà parlé, il en existe une au centre des derniers rangs, qui, suivant le brave La Tourd’Auvergne, présente une chaire grossièrement taillée dans un de ces énormes blocs (1).

Ces lieux étaient le Forum , qui, des frontières, passa auprès des villes, et qui de fors de la terre devint fors de la ville , le forbourg , aujourd’hui nommé faubourg.

Mercure inventa la lyre, créa plusieurs jeux sacrés, et institua les cérémonies religieuses.

Le son de la lyre, dans les jeux sacrés, se

(1) Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 298; et Origines gauloises } par M. Latour-d’ Auvergne, chap. I, p. a3, la note.

ANTERIEURS A L’iDOLÂTRIE, 54*

mêlait aux chants, aux danses et aux pompes religieuses; et les jeux sacrés les plus célèbres de la Grèce se tenaient sur des frontières. Olympie , ville située sur les bords de FAlphée, fleuve frontière qui sépare le territoire de Pise de celui de Triphilie, célèbre par son temple, l’était encore plus par les jeux dits olympiques .

Les jeux isthmiques, fondés par Thésée, avaient lieu dans l’isthme de Corinthe , à l’endroit même où ce héros plaça une colonne limitante qui marquait les frontières du Péloponnèse et de ITonie.

Les jeux néméens se célébraient sur la frontière de l’Argolide et de la Corinthie.

On trouve encore en France quelques traces de l’usage antique de célébrer des fêtes et jeux publics sur des frontières. Près de Metz, dont le nom latin signifie borne, était un terrain inculte, indépendant, et qui conserva longtemps les prérogatives des frontières. Ce terrain , placé sur la rivière de la Saille, est nommé le Champ de la Saille . Voici ce qu’en dit l’ancien chroniqueur de cette ville :

Auprès de Saille y avait un champ Où seigneurs, bourgeois et marchands

DES CULTES

ÙÂ'2

Et toute la communauté Faisaient grande solennité ;

Parce que parmi passait Saille,

Etait nommé le Champ à Saille ,

Dont nul n’en était possessant,

Étant commun à tout passant (i).

Ce fut , en effet , clans ce champ que Charles IV tint , le jour de Noël i3 56, une cour plénière comme le témoigne la chronique de D ligues clin»

Et fut sa cour en champ à Seille Séant à mode non pareille.

Grand prince , duc , et sénéchal ,

Servaient, tous, les mets à cheval (2).

Quant à la qualification d’instituteur des cérémonies religieuses, donnée à Mercure, elle provient de ce que les lieux consacrés, les plus anciens temples , se trouvaient également sur des frontières» Je viens d’en rapporter plusieurs exemples» Sur la frontière de la Thessalie, où se tenait la fameuse assemblée des Amphictions, était le temple de Gérés. Sur la frontière où les Ioniens s’assemblaient pour

(1) Histoire de Metz , t. I, p. 38.

(2) Mém. de V Acad, des Belles-Lettres , t. XLI?

ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 3/p

leurs affaires générales et particulières, était un temple fameux dédié à Neptune.

Le temple de Minerve, près de Belbine, était, suivant Plutarque , situé sur la frontière de la Laconie, et fut long- temps un objet de contestation entre les Spartiates et les Mégalopolitains (i).

Pausanias parlant du territoire desPhénéates, dit que la borne qui les sépare desAchéens,du côté d’Égire, est un temple de Diane (2).

Le même auteur dit que le tombeau d’Anchise est au bas de la montagne du même nom, et qu’on y voit les restes d’un temple dédié à Vénus ; il ajoute que cette montagne d’Anchise sépare le territoire des Mantinéens de celui des Orchoméniens (5). Sur une autre montagne du voisinage, placée sur la même frontière, est un temple de Diane Hymnia : il est commun a ces deux peuples (4).

Un autel rond et un temple de Neptune se trouvent sur la frontière qui sépare le pays de Mantinée de celui de Tégée (5).

(1) Plutarque, Vie d’ Agis et de Cléomenc ,

(2) Pausanias, Arcadie , lib. 8, chap. i5.

(3) Pausanias, Arcad liv. 8, cbap. 12.

(4) Pausanias, Arcadie , liv. 8, chap.

(5) Pausanias, liv. 8, chap. 1 1 .

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C’est sur les frontières des Bœates qu était un lieu consacré à Apollon , et que ces peuples nommaient Epidelium. A quelques stades de ce lieu, et sur la même frontière, était la ville à'Épidaure autrement nommée Liméra (1).

Cette ville , célèbre par le culte qu’on rendait à Esculape, dieu de la médecine, fut formée sans doute par le grand concours des peuples qui s’y rendaient pour obtenir la santé.

Le temple de Mercure Cyllénien était bâti sur le mont Cyllène , dont la chaîne sépare l’Achaïe de l’Arcadie. Le même Pausanias, en déplorant la ruine des temples grecs incendiés par les Perses , dit : « O11 voit encore sur les » frontières desHaliartiens des temples à demi » brûlés (2). »

La chaîne de montagnes appelée le Parnasse formait les frontières de la Phocide ; et cette frontière était tout entière consacrée à différens cultes. « Tout le Parnasse, dit Chandler, était n renommé par sa sainteté (3). »

L’Hélicon , continuation du Parnasse , et qui était aussi une frontière , celle des Béotiens , offrait à la dévotion des anciens un grand nom-

(1) Pausanias, Laconie , liv. 3, chap. 28.

(2) Pausanias, Phocide , liv. 10, chap. 35.

(3) Voyage en Grèce, t. IIÏ, p. 356.

bre d’objets religieux. C’est là qu’habitaient les Muses, que leurs statues étaient adorées , et que celles d’Apollon , de Bacchus de Linus et d’Orphée, se voyaient àl’ombre d’un bosquet sacré.

L ouvrage de Pausanias offre un bien plus grand nombre de témoignages de l’existence des temples sur des frontières, en Grèce; mais il serait ennuyeux et superflu de le citer encore. J’en rapporterai bientôt plusieurs autres exemples, lorsque je parlerai de la situation des tombeaux sur les terrains limitans : on verra que ceux-ci sont très-souvent avoisinés d’autels, de temples et autres objets sacrés. D’ailleurs, il est évident que le culte se célébrait sur les frontières , puisque les pierres de bornes qui s’y trouvaient étaient adorées comme des divinités.

J’ajouterai qu’il existait une telle affinité entre les frontières et les lieux consacrés à la religion que ces deux objets portaient une même dénomination chez les Romains. Limen , qui signifie frontière, exprimait aussi un lieu sacré, un temple . Virgile a dit : Religiosa deorum li mina. Plusieurs autres écrivains latins ont employé le même mot pour exprimer la même chose. Le mot terminus , qui signifie aussi frontière, a de même quelquefois signifié temple .

DES CULTES

Les chrétiens n’ont pas dédaigné ces expressions pour indiquer le lieu consacré à leur culte ; et les écrivains des premiers siècles de leur ère ont souvent employé les mots de termini , et sur -tout de limina sanctorum , pour désigner les lieux de prière , qu’on a depuis nommés églises (1).

La fameuse montagne 3 où César vainquit les Gaulois confédérés et leur chef Vercengentorix, où la tactique triompha du courage , et l’ambition d’un homme delà liberté d’un grand peuple, la montagne à'Alésia, célèbre dans l’histoire des Gaules, était encore, au neuvième siècle, un objet de vénération. Un vers d’un poëme sur la vie de saint Germain témoigne que les Bourguignons la regardaient comme la protection de la frontière et des lieux consacrés au culte :

Te fines œduos et limina sacra tuentem (2).

Cette montagne, depuis long-temps célèbre par ses divers objets de dévotion, était encore, avant la révolution , située sur les frontières du diocèse d’Autun.

Mercure était chargé de conduire les âmes des morts aux enfers. C’est pourquoi on le re-

(1) Glossaire de Ducange , aux mots term inus et limen .

(2) Banville, Notice des Gaules , p. 43i-

présentait quelquefois avec un flambeau destiné à le guider dans le séjour des ténèbres» Cette fonction , qui devait continuellement occuper Mercure , lui a été attribuée parce que les morts étaient enterrés sur les frontières, près des lieux consacrés à ce dieu.

Lorsque les hommes eurent adopté l’usage de diviniser les héros et les rois, ils placèrent leurs sépultures dans des lieux éloignés des habitations, sur un terrain vierge, et dont l’état primitif n’avait point été altéré par l’instrument de l’agriculteur. Le terrain qui formait le dehors des territoires, celui des frontières, remplissait ces conditions. On éleva sur leurs cendres des monumens semblables à ceux qu’on érigeait pour marquer les limites; car, comme je l’ai déjà dit, les hommes appliquaient la même forme aux monumens sépulcraux et aux objets du culte ; et les dieux ressemblèrent souvent aux tombeaux. C’était diviniser un homme, c’était lui décerner Fapothéose, que de donner à son monument funéraire les formes d’un monument divin.

On voit comment la divinité de Mercure dut être la protectrice des morts, et pourquoi , lorsque le dogme de l’immortalité de l’âme fut adopté, ce dieu tutélaire conduisait les âmes dans le séjour des morts.

DES CULTES

Ce privilège , d’être enterré dans un lieu sacré , ne fut d’abord accordé qu’aux personnes distinguées par leurs vertus,, leurs grandes actions , et enfin par leur pouvoir. On l’étendit bientôt sur le commun des hommes; mais on s’attacha du moins à priver les scélérats de cet honneur , et à exclure leurs cadavres du lieu où séjournaient les âmes vertueuses et saintes.

Pour juger les morts qui devaient y être admis, les Egyptiens avaient établi un tribunal , composé de plusieurs juges. Là , chacun, en vertu d’une loi expresse, avait le droit d’accuser le mort , et de rappeler toutes les actions répréhensibles de sa vier Diodore de Sicile donne, sur ce tribunal et sur les formalités qui s’y pratiquaient, des instructions précieuses que je rapporterai ailleurs (1).

Son récit prouve qu’il existait en Egypte un lieu destiné aux sépultures ; que ce lieu était sacré; que les corps des scélérats en étaient exclus, et que, pour y être admis, il fallait que le mort fût soumis à une procédure et à un jugement qui l’en déclarât digne.

Ce lieu de sépulture, qu’Homère nomme la Prairie des Bienheureux , est connu : des mo-

(1) Voyez ci-après, cliap. XXVI.

ANTÉRIEURS A LIDOLATRIE. 54 9

numens durables et nombreux attestent sa position. C’est là que gisent encore les fameuses pyramides, qui ne sont elles -memes que des tombeaux fastueux. Ce lieu de sépulture , cette vaste plaine où s’élèvent ces masses énormes,

et où se voyent une infinité de tombeaux, était

placé sur la frontière de l’Egypte. Ce fait, attesté par l’état présent des lieux , l’est encore d’une manière positive par l’historien Hérodote. « De l’autre côté, dit-il, Y Égypte est bor- » née , vers la Lybie , par une montagne de » pierre couverte de sable, sur laquelle on » a bâti les pyramides. Elle s’étend le long de » l’Egypte , etc. (i). »

Cette chaîne de montagnes arides était donc

la frontière qui séparait l’Egypte de la Lybie; et, si les pyramides étaient bâties sur cette chaîne , les pyramides étaient sur la frontière. C’est aussi sur cette frontière , et le long de ces mêmes montagnes de la Lybie, que se trouvent la vaste plaine des Momies > le labyrinthe et les pyramides de Sacara . Ainsi , c’est sur une frontière aride que furent érigés les tombeaux du peuple le plus ancien dont l’histoire nous ait conservé le souvenir, et dont les usages ont servi de modèles à tant de nations.

(i) Hérodote, Euterpe, liv. 2, p. 7.

55o ' DES CULTES

On trouve, dans le même pays , un autre exemple de la position des tombeaux sur des frontières. Diodore de Sicile nous apprend qu’à l’endroit où se termine la Haute -Égypte , et commence l’Éthiopie , dans la petite île appelée Philé j formée par les eaux du Nil , et située entre les montagnes et les rochers qui séparent ces deux pays, existait, suivant l’opinion générale , le tombeau d’Osiris. Cette île était nommée le Champ sacré; les prêtres seuls avaient le droit d’y pénétrer, y célébraient des mystères, et se lamentaient en prononçant le nom du dieu. Tous les peuples de la Thébaïde, ajoute Diodore de Sicile, regardent comme inviolable le serment prononcé sur les rochers de Philé et sur le tombeau d’Osiris (i).

Les peuples qui habitaient des îles ou des cotes de la mer en consacraient souvent le rivage aux sépultures , comme j’en rapporterai plusieurs exemples ; mais ils préféraient quelquefois enterrer les morts, et sur-tout les morts illustres, dans quelques îles voisines des côtes; et ces îles , séparées du territoire , tenaient lieu de frontières.

Comme ces îles étaient incultes et peu fréquentées , et que l’on n’y abordait que lors des

(i) Diodore de Sicile, liv. i,sect» i.

ANTERIEURS A L’iDOLATRIE. 55 ï

cérémonies funèbres ou de quelque fête religieuse, elles n’en inspiraient que plus de vénération. Telle était File de Leucé ou File Blanche, située dans le Pont-Euxin , et près de l’embouchure du Borysthène ou du Dnieper : c’est là qu’Âchille avait son temple et son tombeau, a C’est dans cette île, consacrée aux héros, que » leurs ombres, selon la croyance du pays , » font leur demeure avec celle d’Achille , dans » certaine vallée où Jupiter place les âmes des » hommes célèbres qui ont bien vécu (i). »

Telle était à peu près , sur la cote de la Bretagne, la petite île de Sam , qu’on croyait être le séjour des âmes bienheureuses des Bretons , où s’opéraient plusieurs prodiges, et où se trouvait un temple desservi par neuf vierges appelées Barig'enes (2).

Les îles que nous nommons Canaries > découvertes par les Carthaginois , furent aussi nommées Iles Fortunées , parce qu’elles formaient la dernière limite de la navigation des anciens dans l’Océan occidental (5).

Ces îles, consacrées au séjour des morts,

(1) Le Périple de V Euxin, par le président de Brosses, Mém. de V Acad, des Inscript., t. XXXV, p. âaB.

(2) Pomponius Mêla, lib. III, cap. 6.

(3) Pline , Hisl. nat. , lib. VI , cap. 87.

étaient aussi nommées Macarées . Les Grecs , pour exprimer le dégoût de la vie et leur découragement a en supporter les maux, disaient que le bonheur n’était pour eux que dans les îles Macarées (i).

Un cimetière dans une île voisine et déserte,

devint, grâce au génie exagérateur des Grecs,

un pays d’enchantement. Ecoutons Hésiode , et nous verrons la métamorphose. « Après l’ex- » tinction de la troisième race, dit-il, Jupiter » en forma une quatrième , meilleure et plus » juste: la divine race des héros, qu’on nomme » demi -dieux , et qui se firent autrefois un » grand nom sur la terre. » Il parle ensuite de leur mort dans les combats , et ajoute : « Ju- » piter les sépara des mortels, et leur marqua » pour séjour les dernières limites de la terre . » Libres de soins , ils habitent des Iles Fortu - » nées près des profondeurs de l’Océan (2). »

En dépouillant ce récit du merveilleux qui en obscurcit la vérité, il résulte que les héros ou les hommes puissans obtinrent , sur les autres hommes , l’avantage d’être enterrés dans des lieux sacrés ; que ces lieux étaient situés hors du territoire , sur l’extrême frontière , ou

(1) Alcyphron , Mœurs des Grecs , lettre 8.

(2) Hésiode, Théogonie.

sur les dernières limites de la terre , ou dans des îles de l’Océan , voisines des côtes , comme l était l’île sacrée de Leucé.

U Océan était aussi le nom que les Égyptiens donnaient au Nil, sans doute parce qu’il bornait anciennement TÉgypte du côté de Y Occident. Il fallait franchir ce fleuve pour atteindre le lieu des sépultures, situé sur la rive occidentale , à l’extrémité du territoire , et près des

montagnes qui séparent l’Egypte de la Lybie : c'est le lieu qu’Homère appelle Prairie des Bienheureux . "Voilà sur quel fond de vérité les Grecs ont édifié leurs fables des Enfers , des Champs-Elysées.

Les Grecs embrassèrent les idées chimériques d’Hésiode ; et les îles consacrées aux sépultures furent transformées en lieux de délices, en demeures célestes, en lie des Bienheureux. « Ceux » qui ont vécu exempts d’impiété, dit le poète » Pindare, se sont frayés une route vers le pa- » lais de Chronos, dans Y lie du Bonheur , ou » il s’asseoit auprès de Rhéa, sur un trône » élevé, ayant auprès de luiRhadamanthe, qui » l’aide à rendre la justice (i). »

La célèbre inscription de Regilla , que M. Visconti a sa vamment expliquée , porte aussi qu’elle

(i) Pindar, Oljmp., : 2, 127, 188.

DES CULTES

sera reçue clans Ile des Bienheureux , où règne Chronos (1).

c< Ce mythe, peu connu, dit M. Millin , est )) représenté sur une peinture du tombeau de » Nasons , où Ton voit Chronos assis sur un » trône élevé, comme le dit Pindare , et ayant » près de lui Rhéa, son épouse. Il soulève de » la main gauche son voile : geste qui se re- » marque très-ordinairement sur ses images. » Il tient, de la main droite, un sceptre court, » symbole de son office de juge. Mercure lui » présente une âme, exempte d'injustice, qui » a droit d’entrer dans le Séjour des Bienheu- » reux (2). »

Voilà l’abus clés allégories*, voilà comment les poètes grecs travestirent avec succès la vérité simple en mensonges brillans. Le mode de leurs fables consistait à spiritualiser la matière , et à donner à l’âme ce qui appartenait au corps (5).

(1) Visconti, Iscrizioni triopee , Epigram. 1 1, 9.

(2) Millin, Monumens antiques et inédits, t. I, p. 221 .

(3) On pourrait donner la position géographique de ces différens Séjours des Bienheureux. Le Champ sacré, honoré par le prétendu tombeau d’Osiris, était dans Pile de Piiilé , sur les frontières de la Haute-Egypte. Les Prairies des Bienheureux étaient à l’occident du Nil, dans les plaines marécageuses qui sont au bas des montagnes de

Mais revenons aux frontières et aux tombeaux qui s’y trouvent.

Si , parmi les tombeaux placés sur les frontières de l’Egypte, on ne trouve plus aujourd’hui ces pierres brutes, dressées debout ou entassées , si communes dans les pays où les lumières se sont tardivement introduites , on en sent la cause : la civilisation et la culture des arts furent, en Égypte, très-précoces, par rapport aux autres peuples; on y perfectionna de bonne heure ces mon u mens grossiers; on les transforma en obélisques , en pyramides.

L’usage de se faire enterrer sur les frontières a existé chez le peuple juif : l’exemple deJosué en est une preuve. Ce chef des Hébreux fut enterré sur le mont Épbraïm , et sur les confins d’un territoire qu’il avait acquis : infinibus possessions suœ. (i).

La chaîne du mont Liban , montagne fron-

la Lybie. Un autre Séjour des Bienheureux, dont parle Homère au l\ livre de X Odyssée , est, suivant Strabon (liv. 3), situe' sur les frontières de l’Espagne. J’ai donné la position des îles fortunées de Leucé, de Sain et des Canaries ; il faut joindre ici l’île de Thulé , qu’on croit être l’Islande , et dont Lucien se moque dans son Histoire véritable. Elle était aussi nommée Ile des Bienheureux .

(i) J o sué, cliap. 24, v. 3o.

DES CULTES

tière de la Phénicie et de la Palestine, contient encore une grande quantité d’anciens monumens religieux et sépulcraux. Le fleuve Eleuthère , qui prend sa source dans cette montagne, et qui porte maintenant le nomdeiVa^r- Ribir, ou rivière des Sépulcres, indique les tombeaux nombreux qui y sont situés. On y voit en effet plusieurs grottes formées par la nature, ou creusées et façonnées par l’art, autrefois consacrées à la religion ou aux sépultures (i). Sur cette même chaîne de montagnes frontières, et autrefois divinisées , se trouvent encore plusieurs monumens rustiques en pierre qui , sans doute, sont les mêmes que ceux observés par les voyageurs de l’antiquité, lesquels ils nommaient bétjles.

C’est au delà et non loin du fleuve fier mus, dont le nom indique une frontière, et qui , en effet, composait celles de la Mysie et de la Lydie , que s’élevait le fameux monument sépulcral du roi Aljattes dont j’ai parlé. Ce tombeau colossal est accompagné de plusieurs autres de la même forme, mais moins élevés (2) : ce qui

(1) Cinquième Mémoire de V abbé Mignot, sur les Phéniciens; Mém. de U Acad, des Inscript., t. XXXIV ; Mèm., p. 228 et suiv.

(2) Eoyage dans V Asie— Mineure > par Chandler , t II, p. 189.

ANTERIEURS A L’iDOLATRIE. 55y

fait croire que cette partie de la frontière était consacrée aux sépultures des Lydiens.

Pausanias , en parcourant la Grèce, a vu des tombeaux sur plusieurs montagnes ou sur les bords de plusieurs rivières qui servaient de limites aux différens peuples de ce pays. À propos de la ville d’Hérée, en Arcadie, il parle du fleuve d’Erymanthe. « Les Arcadiens, dit-il , » assurent que ce fleuve est limitrophe entre » les Héréens et les Éléens; mais ceux-ci pré— » tendent que le tombeau de Corœbus est leur » véritable borne. » Il ajoute que l’épitaphe de ce héros, qui le premier remporta le prix de la victoire aux jeux olympiques, annonce qu’il fut enterré sur les frontières de ÏÉlide : ce qui semble appuyer la prétention des Éléens (i).

Ainsi le tombeau d’un héros éléen fut placé sur la frontière des Éléens ; et, la victoire de ce héros étant une époque notable en chronologie, il en résulte que, lors de cette victoire , ou de la première olympiade, c’est-à-dire 776 ans avant notre ère vulgaire, l’usage d’enterrer les morts sur les frontières était encore en vigueur parmi les Grecs.

Le même écrivain rapporte une tradition qu’il tenait des habitans de Larisse, d’après la-

(1) Pausanias, Arcadie , chap. 26.

DES CULTES

quelle le tombeau d’Orphée était placé près de la ville de Libethra , sur le mont Olympe , et précisément sur la frontière de la Macédoine (i).

Les Grecs et les Romains mettaient une grande importance à être enterrés suivant les formes prescrites. Diodore de Sicile nous apprend que les Grecs imitaient les Egyptiens, et faisaient subir un jugement aux morts avant de les déclarer dignes d’être admis dans le terrain consacré aux sépultures. Les scélérats en étaient également bannis; et ce lieu sacré, comme j’en ai donné plusieurs exemples , dans les temps anciens, était établi sur les frontières.

Chez les Romains, les enfans morts avant de naître n’éprouvaient ni cette exclusion flétrissante , ni la faveur d’être admis dans le lieu saint : leurs corps étaient , comme l’exprime Virgile, enterrés sur les bords des frontières, sur la première limite :

Infanlumque cinimœ jlentes in limine primo (2) .

Ce sont ces bords, cette limite première, qu’on a appelés limbes , où séjournent, dit-on , les âmes des enfans. On a déjà remarqué que limbes signifiait bord et frontière (3).

(1) Pausanias, Bœotie, chap. 3o.

(2) Eneicl. , lib. 6.

(3) Voyez ci-dessus, p. 1

Virgile , en parlant des différentes manières employées par les Latins pour donner la sépulture à leurs morts, après une sanglante bataille qu’ils soutinrent contre les Troïens, dit: « Les uns dressent un grand nombre de bû- » chers, et y font consumer les cadavres ; d’au- » très les transportent sur le terrain de la fron- » tière , les y enfouissent, et puisse retirent » dans leur ville (i). »

Les tombeaux des Romains , et notamment les tombeaux publics , étaient placés sur les bords des chemins. La voie Appia était célèbre par le grand nombre de sépultures qui la bordaient.

Cicéron cite une loi des Douze - Tables qui défend d’enterrer les morts dans les villes. Il rapporte ensuite Popinion de Platon, qui ne veut pas qu’on emploie à la sépulture un champ cultivé ou qui puisse l’être , mais que l’on prenne pour cela un terrain tel qu’il puisse servir aux morts sans nuire aux vivans (a). Cette

(i) J\ec minus et miseri diversà in porte Lalini Innumeras struxere pyras , et corpora partim Milita virûni terras infodiunt , avectaque partim îïnitimos tollunt in agros , urbique remittunt.

Eneid. , lib. h.

Urbique remittunt parait une des nombreuses additions faites par les copistes de Virgile.

(2) Gicer., de Le gibus, lib. 2 . 8

56o .DES CULTES

opinion se rapporte à l’usage antique de placer des tombeaux sur des frontières incultes.

Si l’on porte ses regards vers des contrées dont l’histoire est moins connue, vers des peuples dont les faits sont parmi nous moins célèbres que ceux des Grecs et des Romains , et dont les mœurs sont différentes des leurs , on retrouve l’usage de placer sur des frontières les tombeaux , et sur-tout ceux des hommes dont le culte a consacré la mémoire. Tacite , dans ses Mœurs des Germains , dit que , suivant quelques auteurs, il existait des monumens et des tombeaux chargés d’inscriptions en caractères grecs sur les frontières de la Rhétie et de la Germanie (i).

On voit les tombeaux sur des frontières chez quelques peuples de l’Asie, dont la civilisation retardée ou stagnante n’a point encore dénaturé les institutions primitives. Pallas, dans la relation de son voyage, nous en donne plusieurs exemples.

Ce savant voyageur a, dans les diverses parties de la Sibérie et de la Tartarie, observé et décrit un grand nombre de tombeaux, et leur gisement est toujours sur un terrain inculte ,, près des bords des fleuves, des rivières et des

(i) Tacite, Germo n0 3„

ANTERIEURS A L’IDOLATRIE. 56 i

grandes chaînes de montagnes : limites naturelies et constantes des peuples de l’antiquité ; et ces fleuves , ces chaînes de montagnes, pour la plupart , servent encore de frontières aux différentes nations.

C’est sur la rivière de Samara , frontière des Kosaques et des Kirguis, qu’il rencontre de loin en loin des réunions de tombeaux (i)„ Quelques-uns meme , notamment ceux qui sont prés d’Orembourg, reçoivent un culte. Les habitans y viennent en pèlerinage comme dans un lieu sacré (a).

Ils sont en abondance sur les bords du fleuve de l’Iaïk ou de l’Oural, qui est encore la limite des Taîars Kirguis ; là aussi ils sont réunis aux objets du culte, ou en font partie. « Les Kirguis, » dit notre voyageur, enterrent leurs morts de » préférence dans le voisinage des anciens » metscheds , auprès des sépultures des per- )) sonnes qu’ils vénèrent comme des saints, et » dans les places où il y a beaucoup d’an- » ciennes tombes (5). »

Les metscheds sont des espèces de temples ou enceintes sacrées. Pallas cite plusieurs autres

(1) V oyage de Pallas, 1. 1? p. 33 1, 388.

(2) Idem , t. I, p. 21.

(3) Idem y t. II, p. 3o8.

DES CULTES

exemples de l’union des tombeaux aux objets du culte.

S’il quitte les bords de l'Oural pour longer ceux du Tobol, il remarque une pareille quantité de tombeaux, dont quelques-uns ont des formes colossales; et il nous apprend lui-même que cette rivière du Tobol forme la frontière des Kirguis (i).

Si , laissant les rives limitantes du Tobol , il traverse l’intérieur des terres, les tombeaux cessent de se montrer ; mais ils reparaissent en abondance lorsqu’il atteint les bornes de l is— chim. Il remarque alors qu’ils y sont communément rassemblés dans des landes élevées et sèches; qu’ils abondent sur la rive occidentale, tandis qu’ils sont rares sur la rive opposée (2).

Les bords de l’Irtisch lui présentent une nouvelle abondance de tombeaux. Ceux qu’il voit près d’Omsk lui paraissent appartenir aux Taîars-Barabinis ; et ce fleuve , comme le précédent , sert de limite aux Kirguis (3).

Une montagne , appelée Kameni-Monaster , offre plusieurs tombes considérables formées

(1) Voyage de P allas , t III , p. ; t. IV , p- 54 , 67 , 68, 78.

(2) Idem , t. IV, p. 97, 100, 102, io3, 104.

(3) Idem, t. IV, p. 197.

de blocs de quartz amoncelés. Notre voyageur nous apprend que cette montagne est une frontière ; qu’elle côtoie la contrée des Kirguis (i).

En suivant le cours de Flious , de FEnisei , de l’Abakand, il en rencontre en quantité; près de ce dernier fleuve , un terrain de quatre cents toises en est couvert (2). Il voit sur les bords de ce même fleuve , et sur ceux de plusieurs autres, un grand nombre de pareds cimetières.

Je passe sur une infinité d’autres mon 11-

mens décrits par notre savant voyageur , et qu’il rencontre toujours sur les bords des fleuves, des rivières, et sur de longues chaînes de montagnes , pour m’arrêter sur les détails qu’il donne des ruines et de la multitude des monumens sépulcraux qu’il a vus dans la langue de terre qui sépare deux rivières, dites le grand et le petit Oussen . « Ces ruines, dit-il, » sont nommées par les Kosaques Alexander- » Ouguei , le Trésor d’Alexandre. Je crois ce- » pendant, ajoute-t-il, qu’on doit attribuer » les plus grandes tombes et les pierres sépuln craies taillées en figures humaines, non pas » à des Nogaïs , mais à d’autres peuples qui » menaient une vie errante. Ce qu’il y a d’éton-

(1) Voyage de Palias, t. IV, p. ^3i et ^33.

(p.) Idem , t. V, p. 37, 45, 38i, 391.

DES CULTES

» nant, c’est que des gens accoutumés à une » demeure stable aient pu choisir des landes » aussi arides pour y former une habitation , » tandis que le vaste pays qui avoisine l’Iaïk » leur offrait des contrées bien plus favora- » bles(i). »

C’est parce que ce choix est étonnant, c’est parce que cette préférence pour un lieu aride et ingrat sur un lieu fertile et arrosé par un grand fleuve est extraordinaire , que je suis porté a croire que ce terrain, couvert de ruines et de tombeaux , était destiné , non à l’habitation des vivans , mais à celle des morts. Pallas a lui-même remarqué que les tombeaux qu’il a rencontrés en diverses parties de l’Asie v étaient situés dans des lieux arides et incultes , dans des landes ; qu’ils étaient loin des habitations des hommes , et au dehors des territoires et des lieux cultivés. Ce serait donc ici une exception à la règle générale ? Les anciens, contre leur usage , habiteraient donc près des tombeaux ? J’aime mieux croire que les ruines d’édifices qui ont fait prendre le change à notre savant voyageur , et dont la situation au milieu d’un désert a produit son étonnement , étaient des ruines de bâti mens consacrés au culte , qui

(i) P'ojrage de Pallas , t. VI, p. 127, 129.

ANTÉRIEURS A LIDOLATRIE. 365

très -souvent, se trouvaient réunis aux sépultures. Il nous en fournit plusieurs exemples ; et meme, à l’occasion des tombeaux à'Oussen , dont il est question , il nous apprend qu’ils sont pour les peuples voisins un objet de vénération. On vient du Volga , dit-il , faire des » pèlerinages vers les tombes d’Oussen (i). »

C’est ainsi qu’en Égypte les habitans occupaient les rives fécondes du 3Nil, tandis qu’ils plaçaient leurs tombeaux dans un lieu désert, le long des montagnes limitantes de la Lybie , et qu’ils y étaient de même un objet de culte.

Les bords du Danube présentent les mêmes objets : on y voit un grand nombre de tombeaux en forme de monticule , dont les plus élevés ont trente pieds de haut (2); et ce fleuve a servi et sert encore de limites à plusieurs peuples. Sur les frontières de la Sibérie et de la Tatarie chinoise, au dessus de la vallée de Kiachta, est une montagne appelée BurguUei. Dans le traité que les Ptusses conclurent, en *728, avec les Chinois , pour fixer les limites des deux États, ils mirent cette montagne de leur cote ) mais les Chinois revinrent bientôt sur cette disposition : ils demandèrent et ob-

(1) P oy âge de P allas , t. VI, p. i 35.

(2) Cursus Danubii, p. 88.

tinrent la cession de cette montagne. L'unique motif qu’ils firent valoir en cette occurence fut que leurs ancêtres, mis au rang des dieux, étaient enterrés sur le sommet (i).

Voilà des tombeaux sur des frontières , et des tombeaux d’hommes divinisés.

Dans le royaume de Népaul, situé au sud des États du Grand -Lama, est la montagne de Simbi , à un mille et au nord de la ville de Cat’hmcindu . « Elle contient , dit l’auteur de la » Relation sur le royaume de Népaul, les tom- )> beaux des divers Lamas Thibétains, et de » quelques autres principaux personnages de » la même nation. Ces monumens sont de di- » verses formes. Il y en a deux ou trois qui » s’élèvent en pyramides, et sont couverts d’or- » nemens ; aussi les distingue- t-on de très- » loin. Des pierres qu’on voit auprès portent » beaucoup de caractères , qui ne sont proba- » blement que les épitaphes des personnages » dont les cendres reposent en ce lieu.

» Les Népauliens regardent la montagne de » Simbi comme sacrée, et s’imaginent qu’elle

(2) Nouvelles Découvertes des Russes , entre l’Asie et l’Amérique , par Coxe ; Histoire de la conquête de la Sibérie, p. 278. Voye z aussi Voyage de P allas , t. V , p. 286.

ANTERIEURS A EIDOLÀTRÎE. 5 67

» est particulièrement protégée par leurs ido- ;» les, etc. (1). »

Cette montagne, qui forme une très-longue chaîne , était frontière des États du Népaul et de ceux du Grand-Lama; car, comment se persuader que les Thibétains eussent placé les objets révérés de leur culte , les tombeaux de leurs saints, dans un lieu étranger, sur une montagne dépendante d’un État voisin? Cela est contre la vraisemblance; et, malgré la proximité où est la ville de Catlnnandu de la montagne de Simbi , je suis fondé à regarder cette montagne sacrée comme une ancienne frontière du Thibet.

Voilà donc encore un exemple de tombeaux placés sur une montagne frontière , sur une montagne sacrée, où se trouvent des idoles : voilà encore un exemple des objets de culte réunis aux sépultures sur une frontière.

Je 11e doute pas, d’après cela, que le fameux temple de Ncigorkote , bâti sur les montagnes frontières du Panjab, comme l’exprime positivement le major Rennell , un des monumens

(1) Description du royaume de Népaul , par le père Joseph , missionnaire catholique , rédigée par John Shore , membre de la société de Calcutta. Elle se trouve à la suite de ia Description géographique de V Indostan, parle major Rennell , t. III , p. 278.

DES CULTES

les plus antiques du culte des Indous, détruit vers l’an 1008, par le fanatique et féroce Mahmood , ne fût accompagné de tombeaux (1).

La circonstance du gisement des tombeaux sur les frontières étant sans intérêt pour les voyageurs , ils ne s’en sont point occupés. On peut cependant, par le moyen de la géographie, obvier à ce défaut, lorsqu’il s’agit d’un pays très-connu; mais, pour les régions sur lesquelles on 11’a que peu de détails, la chose est très-difficile. Par exemple , les dernières relations des voyages en Chine font souvent mention de montagnes pittoresquement ombragées, où se voyent, à travers les rameaux verdoyans qui les couronnent, un grand nombre de tombeaux réunis, objets du culte et de la vénération des h ab i tans.

La relation de l’ambassade de lordMacartney dans cet empire annonce cependant que les Chinois préfèrent toujours, pour leurs cimetières , les endroits où la terre 11’est pas propre à la culture , parce qu’alors ces lieux doiveilt nécessairement rester plus tranquilles. Cette préférence est conforme à l’usage des peuples qui enterrent leurs morts dans des terrains déserts et incultes.

(1) Description géographique de V Indostan , parle snajor Rennell , t. I, p. 48-

ANTÉRIEURS A L IDOLATRIE. 5 6g

«: Thunberg , en voyageant au Japon , a vu » dans le voisinage des hameaux , dit-il , et de » tous les endroits habités , particulièrement » sur les hauteurs et auprès des chemins , un » grand nombre de pierres sépulcrales debout, » et chargées d’une multitude de figures , avec » des lettres dorées. Quelques-unes sont brutes » et sans la moindre sculpture. J’appris que » l’on dresse une pierre semblable à chaque )) inhumation (i). »

On voit bien ici une conformité entre les usages de ces peuples et des autres nations de l’Asie et de l’Europe: le respect pour les morts y est poussé jusqu’à l’adoration ; comme ailleurs, les tombeaux y sont placés hors des villes, sur des chemins, sur des hauteurs, qui servent le plus ordinairement à limiter les territoires ; ces tombeaux ont une forme pareille, et, ce qui est le plus remarquable: ils sont représentés par une pierre brute , circonstance qui les assimile à ceux dont nous avons fait mention ; mais rien n’indique positivement qu’ils soient placés sur des frontières, si ce n’est les rapports qui existent entre les monumens chinois et japonais, et ceux des autres peuples. Il n’en est pas de même en Eu-

(0 Voyage de Thumberg au Japon , t, III , p. 4*4* 3. 24

DES CULTES

rope : nous avons la certitude que plusieurs monumens sépulcraux, ainsi que les monumens religieux qui les avoisinent , sont précisément situés sur des limites de territoire ou de région.

C’est sur les frontières de l’Ecosse et de l’Angleterre que se voyent encore plusieurs monumens religieux et sépulcraux qui appartiennent à des temps fort reculés. Tel est, par exemple, le cimetière de Penrith , où se trouve la Fosse du Géant , espèce d’enceinte carrée , formée de pierres brutes, dont deux piliers, qui ont onze à douze pieds de hauteur , offrent des restes d’une ancienne ciselure. Tel est encore, sur la meme frontière, et sur la cime d’une montagne qui domine le village de Trelkeld , un monument druidique, composé de trente-sept pierres rangées circulairement , et formant une enceinte de quatre-vingt-quatre pieds de diamètre, dont l’intérieur offre un amas de pierres de figure oblongue. Ce monument paraît renfermer une sépulture.

J’ai employé un chapitre entier à prouver que les monumens grossiers, formés de pierres brutesde diverses formes, étaient placés sur des frontières; je ne rappelle ce que j’ai dit dans ce chapitre que pour faire observer que la plupart de ces monumens consacrés au culte , à la politique , l’étaient aussi aux sépultures, et que

ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 3yx

ies uns et les autres avaient des formes pareilles. Si l’histoire atteste que ces pierres , de formes différentes, avaient la religion et la politique pour objet, l’histoire nous prouve, en même temps, elles découvertes faites par des fouilles le confirment, que plusieurs de ces mêmes monumens étaient des tombeaux. Je dois en conclure que ces tombeaux étaient situés sur des frontières.

En France , nous avons de cette vérité une preuve sans réplique.

Montfaucon parle de tombeaux trouvés à Cocherel, en Normandie. Les objets qu’on y découvrit annoncent qu’ils existaient depuis les temps les plus reculés , et qu alors le peuple de ce pays ne différait point des sauvages (i). Ces tombeaux étaient sur une frontière. Cocherel est situé sur la rive droite de l’Eure. Cette rivière formait limites. Ce qui le prouve , c’est que , sur la même rivière, à peu de distance de Cocherel, est un lieu appelé Fains, en latin bines , qui, comme on le sait, désigne toujours une frontière.

Civaux et ses six a sept mille tombeaux

(i) Antiquités expliquées , t. "V , p. iqzf. On trouva, dans ces tombeaux des haches de pierre , et de ces os pointus que les sauvages emploient pour armer leurs flèches. Voyez aussi V Histoire civile et ecclésiastique du comté d’Évreux , preuves , p. 172.

DES CULTES

étaient placés sur la frontière du Poitou. Une colonne militaire, récemment découverte, m’en donne la preuve : elle a été trouvée près de Chauvigny, bourg à peu de distance cleCivaux, et situé , comme ce lieu , sur le bord de la Vienne , qui était la limite orientale du Poitou, L’inscription de cette colonne porte que de Poitiers aux frontières la distance est de onze milles ; et onze milles romains font , en effet , la distance de cette ville à Chauvigny , ou aux bords de la Vienne. Ainsi , la découverte de cette colonne , près des bords de cette rivière, et la distance qui est exprimée dans son inscription, s’accordent éprouver queia Vienne était l’ancienne limite du Poitou , et que les tombeaux nombreux qui existent à Ci vaux , à Chauvigny et a Cenon , étant sur ses bords , se trouvaient placés aussi sur une frontière (1).

(1) Mémoires sur les antiquités du Poitou , parL. M. Siauve ., an 12. L’impression de mon ouvrage étant trop avancée lorsque j’ai eu connaissance de celui-ci , je renvoie aux additions placées à la fin de ce volume , quelques notions utiles à mon système , que me fournit le travail de M. Siauve. La sagacité, l’érudition de cet auteur m’enhardissent à lui faire ici une observation qui intéresse mon sujet. L’inscription dont je viens de parler, et qu’il a découverte, porte : Fin. XI, qu’il interprète limono fines undecim. Je suis jusque-là de son avis;

On a découvert depuis un temps immémorial, dans un village de i’Auxois, en Bourgogne, appelé Quarés-les -Tombes ( P aro chia de Quadratis) , plus de deux mille tombeaux , composés chacun d’une pierre de cinq à six pieds de long. Ces tombeaux n’ont aucune marque de christianisme, et paraissent très -anciens. Le lieu où ils se trouvent est précisément situé sur la frontière de la contrée appelée le Morvan ( i).

Parce que la plupart de ces tombeaux ont été

mais je ne puis l’être , lorsqu’il ajoute : leu g- as seu un decim milliarium. « Be Poitiers aux confins, onzième » milliaire ou onze lieues gauloises. »

Les milles romains seraient donc égaux aux lieues gauloises. Chauvigni serait donc à onze lieues de Poitiers, à la frontière ; ou bien la colonne milliaire aurait été transportée de fort loin : ce qui n’est pas présumable.

Banville ( Notice de V ancienne Gaule , préface , pag. ii , 12 et i3 ) nous apprend que le mille romain est de 756 toises , et la lieue gauloise de 1,1 34 : ce qui met beaucoup de différence entre ces mesures. Or, si l’on multiplie 766 par 11 , nombre porté dans l’inscription , on aura à peu près quatre lieues , qui est la distance reconnue de Poitiers à Chauvigny ; l’inscription sera d’accord avec les localités ; et on ne pourra plus douter que Chauvigny et la rivière de Vienne , sur les bords de laquelle ce bourg est bâti , 11e soient la frontière.

(1) Mémoires de V Académie des Inscriptions, t, III, p. 253.

DES CULTES

trouvés vides , quelques savans ont pensé que là était une grande fabrique de monumens sépulcraux; comme s’il y eût jamais des fabriques de cette espèce aussi considérables. Ils sont

vides en France , par la même raison que le sont

la plupart des sépultures de l’Egypte , de la Tartarie et d’autres pays. Ils sont vides, parce qu’ils ont été violés , fouillés par les barbares du Nord, dans l’espoir d’y trouver des richesses qu’on était en usage d’y renfermer avec les morts; et il est probable que cet espoir était un des principaux motifs de leurs fréquentes irruptions dans les Gaules.

Enfin , dans la Normandie, vers la fin du douzième siècle , on trouve un témoignage irrécusable de Fexistence des cimetières sur les

fâ -

frontières, dans le concile tenu en 1080, à Lillebonne y par ordre de Guillaume-le-Bâtard ? due de Normandie et roi d’Angleterre , on lit , article 12 : in cimeteriis quœquœ in marchis surit; dans les cimetières situés sur les marches ou frontières , etc. (1).

Dans l’antiquité , les héros furent confondus avec les dieux , et leurs tombeaux avec les objets du culte. Toujours les lieux destinés aux

(1) Recueil des Hist. de France, t„ XII , pag. 600, la note {a).

ANTERIEURS A LTDOLATRIE. 37 5

ensevelissemens des morts furent des lieux saints , des terrains sacrés , aussi vénérés que les temples auxquels ils étaient réunis: coutume qui s’observe encore parmi nous. Temple et tombeau étaient synonymes chez les Grecs , et s’exprimaient par le même mot. C’est de ce respect religieux pour les morts qu’est dérivé le culte des mânes.

Je terminerai cet article , déjà trop long, par quelques exemples qui prouveront que les monumens du culte étaient à la fois réunis aux m 01111m ens sépulcraux; que les uns et les autres étaient placés sur des frontières, et que la plupart étaient dédiés à Mercure.

Dans la dernière histoire d’Alsace, on trouve la description du mont Donon. Sur la cime de cette montagne est une plate-forme d’environ une demi-lieue de longueur. On y voit d’abord les ruines d’un temple carré long , composé de très-grosses pierres : une inscription a prouvé qu’il était dédié à Mercure . Plus loin est une colonne haute de vingt-neuf pieds, composée de trois gros tronçons posés les uns sur les autres; puis les restes d’un second temple semblable au premier; enfin ceux d’un troisième. Au sommet de la montagne est une pierre ovale de quinze pieds de hauteur , qui pouvait bien être un objet d’adoration; et ce qui le ferait croire c’est

DES CELTES

que, lorsque les Romains eurent porté leurs arts dans les Gaules, ils élevèrent sur cette roche un temple aussi consacré à Mercure , dont on voit encore les pierres ; et c’est autour de ce rocher qu’étaient plusieurs simulacres de Mercure. il existait encore, au commencement du dix-huitième siècle, quatorze statues de ce dieu, qui , depuis , ont été mutilées et renversées.

Au milieu de tous ces monumens et de plusieurs autres consacrés à Mercure , se voit un grand nombre de sépultures. « On a aussi trouvé » dans cette plaine, ajoute la même histoire, et » sur-tout sous le pied de la colonne , plu- » sieurs unies : ce qui semble confirmer l’opi- » mon de ceux qui disent que le mont Don on » était le Panthéon des pays circon voisins , et » le lieu de la sépulture des grands (1). »

Cette montagne, où se trouvaient réunis tant de monumens religieux et sépulcraux , était et fut long-temps une montagne frontière de l’Alsace : elle séparait cette province de la principauté de Salm.

La même histoire fait mention du comté de Dabo , auquel confine le mont D011011 , et qui se trouve placé entre l’Alsace et la Lorraine.

(1) Histoire d'Alsace , par l’abbé Grandidier, t. I, liv. 2 j p. q5 et suîv.

ANTERIEURS À 1/ EDO LATRIE. $77

(c Les sommets et les vallées de ce pays fron- » tière offraient et offrent^ dit Fauteur, des » statues mutilées de Mercure et des restes de » petits temples qui lui étaient consacrés. Au » haut d’un mont très-escarpé et très-sauvage, » que les habitans nomment le petit Man . ?

» était autrefois la statue de Sylvain , qui pa- » raissait y tenir lieu du dieu Terme. A trois » quarts de lieue de Dabo on voyait un amas » de sépultures anciennes , rempli de sarco- » pliages et de pierres funéraires (1). »

Enfin , tout le long de la frontière qui sépare l’Alsace de la Lorraine, 011 ne trouve que des restes de temples, de pierres votives consacrées à Mercure , et une infinité de tombeaux. On voit que les Romains, en introduisant dans les Gaules leurs arts , les formes de leur culte , leurs temples , leurs idoles , leurs tombeaux , ne firent point oublier aux Gaulois Pusage antique d’élever ces divers monumens sur des frontières. Le lieu consacré par l’habitude et la religion continua à remplir le même objet; et les monumens du culte des Celtes , les pierres brutes et sépulcrales on religieuses, n’éprouvèrent que le changement apporté par les mœurs des Romains. La pierre grossière, convertie en idole,

(1) Histoire d? Alsace , liv. 2, p. 101 etsuiv.

DES CULTES

en sarcophage, se rapporta toujours à ia même divinité, à Mercure , et resta placée sur des frontières.

Un autre exemple constate que sur les frontières se trouvaient réunis, non-seulement les monumens du culte et des sépultures , mais aussi les institutions juridiques et commerciales.

La ci-devant province de la Marche y dont le nom désigne son antique destination , et qui formait une large frontière entre les provinces duBerri, du Limosin et de l’Auvergne, abonde en monumens celtiques de toute espèce. L’abbé Lebeuf déjà parlé de plusieurs monticules factices ou amoncellemens appelés Motte , anciens tombeaux qui se trouvent élevés sur le terrain de cette frontière antique ; de ceux que l’on voit encore près du lieu appelé la Tour d Austrile , près de Droulles , à trois lieues de Gueret , et près du château de JJognon( i). Il en est plusieurs autres qu’il n’a pas connus. M. Ba* railon , dans son savant Mémoire sui la montagne de Toul , vient d’ajouter de nouvelles preuves à celles que j’ai déjà produites sur la

(i) Traité des anciennes Sépultures. Dissertation historique sur F Histoire ecclésiastique et civile de Paris , etc. , par l’abbé Lebeuf, t. I , p. 4.

antérieurs A l’idqlatrïe. 3yg.

réunion de plusieurs institutions civiles et religieuses dans un même lieu et sur des frontières.

La montagne de Toul se trouve positivement près les limites du Berri et de l’Auvergne, et sur les bords de la Marche. Des lieux voisins , nommés Bord , Bornet , établiraient suffisamment ce fait, quand même la géographie ne le constaterait pas.

Cette montagne présente les ruines d’une vaste forteresse, formée par trois enceintes de murailles bâties de grosses pierres superposées, et qui ne furent liées par aucun ciment ni mortier. Sur la cime est une borne ou pierre dressée , d’environ cinq pieds de hauteur. Non loin de cette borne est une énorme pierre posée en équilibre sur une autre qui lui sert de base. Ce monument grossier est de l’espèce de ceux qui sont connus sous le nom de pierres branlantes , dont j’ai déjà parlé.

Au pied de la montagne sont des pierres d’une grosseur considérable , auxquelles la main de l’art a donné quelque façon. On les nomme les pierres (YEp-netl ou à'Epinelle , sans doute à cause des épines qui abondaient dans ce terrain inculte, La plus volumineuse a quatorze mètres de longueur , cinq de haut et quatre de large. Un autre monument rappelle

DES CULTES

ceux qu’on nomme en France pierre levée. La pierre supérieure se rapproche de la forme pyramidale ; elle est supportée par deux autres , de manière que Ton peut facilement passer par dessous.

Le mont Bar- Lot (i) , éloigné d’une demiheure de chemin de la montagne de Tout, offre encore plusieurs monumens religieux et sépulcraux, dont les pierres portent le nom de Jo-Mathr (2). Quelques-unes de ces pierres, disposées en enceinte à peu près circulaire , ont fait jugera M. Barailon qu’elles formaient un sanctuaire. Leur nature et leur couleur lui ont démontré qu’elles n’appartenaient point au sol où elles se trouvent , mais qu’elles ont été péniblement transportées d’un autre canton sur cette montagne.

D’après différentes notions recueillies sur les lieux et dans l’histoire , le meme auteur voit, dans la montagne de Toul , un terrain consacré aux sacrifices , à un culte particulier , et

(1) Bar-lot peut se traduire par ces mots , lieu de frontières. Bar a la même valeur que bord en islandais ; il signifie frontières y et lot exprime le mot heu.

(2) Jo-mathr parait être le même que jo-machr , qui signifierait le dieu Mereuie ,* car io ou jo, comme je 1 ai déjà dit , est , cliez un grand nombre de nations , le nom générique de Dieu.

ANTÉRIEURS A LTDOLATRIE. 38 1

même un lieu destiné aux jugemens que les Druides rendaient sur les frontières , et où ils célébraient aussi les cérémonies religieuses.

11 aurait pu ajouter que ce lieu était destiné au commerce, puisque lui -même en donne une preuve certaine , en disant qu’une mesure de blé en usage dans le pays porte encore le nom de mesure touloise.

Il aurait pu ajouter que ce lieu était notamment consacré aux sépultures , comme il le dit lui -même dans une autre partie de son Mémoire.

Dans une enceinte qui se trouve parmi celles de la forteresse, enceinte qui , quoique fort rétrécie, est encore trop grande par rapport à la population actuelle du village de Toul , il a remarqué quatre rangées de nombreux tombeaux, parmi lesquels il en est de très-anciens, d’autres qui datent du temps des Romains , comme le prouvent les inscriptions Diis manihus , Diis supéris ; d’autres enfin qui semblent appartenir aux premières époques du christianisme, comme l’indiquent les croix et la figure de YAscia .

Toujours sur la même frontière , au nord de Toul, et à une demi-heure de chemin des pierres de Jo-Mathr , sur le terrain de Gou- B j , et sur les bords escarpés de la petite Creuse, se voyent les ruines de deux tourelles,

DES CULTES

éloignées l’une de l’autre de trente-deux mètres : au pied de chacune existe un fossé taillé dans le roc vif, et au dessous d’elles une grotte appelée la Maison-des-Fées (i).

A une forte lieue de la montagne de T'ouï, dans la paroisse de Bord- Saint- Goorges , et au bas d’une éminence appelée la Roche-de- Beaune (2), on a découvert les ruines d’un vaste édifice divisé en petits compartimens ou cases , destinés à recevoir des tombeaux. On y a trouvé plusieurs ossemens humains , et deux squelettes bien conservés. Cet édifice, consacré aux sépultures, rappelle les hypogées des Grecs, et les catacombes des Romains. Le vestibule présentait un autel. Dans un trou circulaire qui paraissait au milieu de la pierre qui servait de table, on remarqua, au moment de la découverte, des charbons, des cendres, des débris d’ossemens noircis et à demi-brûlés , un

(1) Mémoire sur les Ruines et les Monumens d’une ancienne ville appelée aujourd’hui Tout , par le citoyen Barailon , membre associé de l’Institut. Mém. de Vins titut national , partie de Littérature et Beaux-Arts , t. Y, pag. 229.

(2) Beaune signifie frontière. Glaber Raoul , dans son Histoire , lib. 1 1 , cap. X , dit : Multi enim ibi limites y quos alii bornus nominant suorum recognovere agrorum .

ANTERIEURS A l/lDOLATRIE. 585

fragment à' humérus, et divers instrumens de fer.

A vingt toises de ce monument est un puits dont les paremens sont en pierres de taille très-unies , et dont la forme présente un cône renversé. Près de là est un pont antique de trois arcades qui devait conduire au monument sépulcral. Un autre puits, dans la même forme que le premier, mais qui est comblé , porte le nom de Puits -des- Fades ou de Fées . Sept bassins pavés sont appelés les Creux - des - Fades .

Sur la cime de la Roclie-de-Beaune on voit plusieurs masses de rocher ou mon inné ns celtiques. On y remarque deux apparences d’empreintes de pieds humains : l’une est attribuée au pied de Saint- Martial, et l’autre à celui de la Reine des Fées (i).

Par-tout, sur cette frontière , on voit les monumens religieux confondus avec les monumens sépulcraux, tout comme sur les montagnes limitantes des Vosges on retrouve le Panthéon des pays circonvoisins. La Tartarie, la Chine, l’Inde, la Grèce , l’Egypte , etc., ont également réuni sur des frontières les morts et les dieux. Le limen , nom latin de frontières ,

(i) Description des principaux lieux de France ?

DES CULTES

est quelquefois pris pour lieu consacré aux sépultures. Isidore dit limina portarum, locamortuorum (i).

D’après ce grand nombre d’exemples de tombeaux placés sur des frontières , on voit pourquoi Mercure , présidant sur celles-ci , devait avoir autorité sur ceux-là, et pourquoi la fable, qui le fait dieu et protecteur des frontières, lui donne en même temps l’attribution de protéger les âmes des morts, et de les conduire aux enfers.

Mercure était le dieu du commerce et des marchands. Cette attribution lui vient de ce que les foires et les marchés se tenaient sur les frontières. Cette vérité , facile à établir, a été sentie par le savant Court de Gebelin. cc Sur » les frontières de deux ou plusieurs peuples, » on choisissait, dit-il, le lieu le plus favora- » ble pour le commerce : il devenait comme la » capitale , le point d’union, le centre de tous » ces peuples. Là était toujours un temple con- » sacré à la divinité tutélaire du lieu ; là, dans )) le temps marqué, chaque année, et ce qui » tombait toujours au temps de la fête du dieu, » se rassemblaient tous ces peuples pour le » commerce : c’était tout à la fois un temps

(0 Glossarium J si do ri , ail mot Limina.

ANTÉRIEURS A L’iDOLATRIE. 585

» de foire , de pèlerinage , de fêtes et de » danses , etc. (i). »

Tite-Live , en parlant de la guerre des Romains contre les Galales , dit que le consul Manlius , après avoir traversé leur pays, arriva sur les frontières communes à plusieurs grandes nations qui, suivant l’usage, s’y étaient rendues pour leur commerce ; qu’il y trouva une grande quantité de marchandises dont il s’empara (2).

Le marché des Céramiens est la dernière ville de la Mysie : elle était placée précisément sur les frontières de la Mysie et de la Phrygie.

C’est sur la frontière de la Thessalie et de la Locride , aux Thermopyles, que , pendant l’assemblée célèbre des Àmphictjons , se tenaient , deux fois l’an , des foires et des marchés qui y attiraient un grand concours de marchands et d’autres personnes (5).

(1) Court de Gebelin , Allégories Orientales , Histoire de Saturne > Monde primitif , pag. y 3.

(2) Multarum magnarumque prœtereà gentium fines contingit , quarum commercium in eum maxime locum mutui usus contraxere , etc. ( Tit.-Liv. , lib. XXXVIII, cap. ï8).

(3) Mémoire de de Valois , sur V Assemblée des Amphictjrons. Mémoire de V Académie des înscrip. y t. III . p. 191 et suiv.

DES CULTES

Festus nous apprend que le nom de Mercure dérive du mot marchandise , à mercibus est dictas , Cet auteur latin , dans cette définition , sest approché de la vérité ? mais ne I’a pas atteinte. Mercure et Merces ne dérivent pas l’un de l’autre : ils sont les fils du même père ; ils doivent tous deux leur origine aux mots mark , merc ou marche , qui signifient frontière ; d’où sont venus les mots merces , mer catura ou mer cura (i) , mer cor , mercator , etc.; et les mots français marché , marchand , marchandise, commerce , mercerie, poids de marc ; ainsi que des mots margein, bargene, marché , est venu le vieux mot français barguinier ; tout comme du mot forum , qui , dans sa signification primitive , exprimait une frontière, est dérivé le mot foire .

Ces explications simples prouvent l’analogie qui existe entre les mots mercure , marché , foire et frontière : noms qu’on a donnés aux échanges qui s’opéraient sur les frontières , au local où ils se faisaient , et au dieu qui j présidait.

On sent pourquoi les échanges s’opéraient sur des frontières de préférence à d’autres lieux. La méfiance naturelle qui devait exister

(i) Glossaire de Duc ange , au mot Mer cura .

ANTERIEURS A ïflDÜ LATRIE. $87

entre des peuplades barbares , voisines et souvent ennemies, leur faisait une nécessité de choisir, pour la liberté du commerce, la sûreté des commerçans et des marchandises , un lieu indépendant , situé hors des territoires. Les frontières étaient l’unique terrain ou ces peuplades pouvaient sans crainte opérer leurs échanges ; et la sainteté du lieu en imposait d’ailleurs aux gens de mauvaise foi.

On voit encore dans plusieurs pays de l’Europe les lieux consacrés au culte avoisiner ceux qui le sont au commerce, et les fêtes religieuses coïncider avec les foires. Il est probable que la plupart de nos foires champêtres se tiennent sur des lieux qui étaient ou qui sont encore des frontières. J’en pourrais citer plusieurs exemples. Je me bornerai aux suivans , qui conservent tous les caractères de l’antiquité, et confirment entièrement mon opinion.

Novogorod, avant la découverte du passage de l’Inde par le cap de Bonne-Espérance, était le marché le pins fréquenté de l’Europe et de l’Asie ; et cette ville gît sur la frontière de Moscovie.

C’est près de Semipalati , sur la frontière formée par le cours de l’ïrtisch , et au delà de ce fleuve , qu’est établi un marché , où se fait un commerce d’échange entre les marchands

DES CULTES

russes cttatars,et autres marchands asiatiques, qui y viennent en caravane (i).

Près de la forteresse d’Oustkaménogorsk, la dernière et la plus méridionale place de la limite , vers la lande chinoise Soongarienne, au delà de l’Irtisch, est un marché où se fait aussi le commerce d’échange avec les caravanes asiatiques et les Kirguis (2).

C’est précisément sur les limites de la Mongolie et de la Chine , sur la rivière de l’Argo un , qui forme la ligne de démarcation, et près du poste de Zouroukhaitou , bâti sur ses bords, que se fait un commerce d’échange entre les Russes et les Merguensis (5),

C’est sur les frontières de la Sibérie que les Russes et les Chinois échangent leurs marchandises : c’est là le lieu destiné à leurs opérations commerciales. Pour les faciliter, l’une et l’autre nation a , depuis quelques années , bâti deux places de commerce celle des Chinois est nommée M aimats chin , et celle des Russes Kiatchta; elles sont situées près du désert des Mongols. Ce qu’il y a de remarquable , c’est que ces frontières sont marquées, du côté des Russes comme

(1) Voyage de P allas, t. IV, p. 21 B.

(2) Idem, t. IV, p. 290.

(3) Idem, t. IV, p. 376.

ANTÉRIEURS A L’iDOLATRIE. ZS(J

du côté des Chinois , par des amas de pierres de forme pyramidale , et qui ressemblent parfaitement a ces monumens appelés par les anciens Monceaux de Mercure (i).

Mercure présidait aux négociations amoureuses. Lui-même avait eu plusieurs aventures de ce genre ; il remplissait ordinairement le rôle d’entremetteur ? et servait aux exploits galans des divinités du ciel. Il était le patron de ceux ou de celles qui se livrent à ce commerce, dont le nom , qui est en français une injure grossière ? rappelle celui de ce dieu.

Il est tout simple que sur les frontières , point central où affluaient les peuples voisins , attirés par leur religion ? par les fêtes et par le commerce, devaient se rendre les femmes livrées à la prostitution. C’est toujours là où se trouve un grand concours de monde que régnent plus facilement la licence et le désordre. Ce qui se passe aujourd’hui dans les fêtes elles foires est l’image de ce qui s’y passait autrefois. C’était dans les carrefours et les chemins que se tenaient le plus ordinairement les femmes livrées à la prostitution , pour y exercer

(i) Nouvelles Découvertes des Russes. Histoire de la Conquête de la Sibérie , par William Coxe , partie 2 , cliap. 3 , p. 278.

5g<> DES CULTES

leur honteux commerce , et les chemins com muns ou grands chemins étaient pratiqués sur les frontières, comme je le prouverai bientôt.

Nous avons une preuve très -ancienne de cette prostitution sur les chemins et les frontières. On lit dans la Genèse que Thamar, veuve d’Onan, apprenant que Judas , son beaupère, se rendait à Thamnas, vint se placer dans un carrefour où il devait passer. Judas, rencontrant cette femme, couverte d’un voile, ne la reconnut point, la prit pour une prostituée, marchanda ses faveurs, et les obtint (i).

Si l’on recherche la position de Thamnas , on voit que ce lieu est placé près de la frontière de la tribu de Dan. Or , pour passer de la tribu de Juda à celle de Dan, il fallait longer la frontière , et au moins la traverser. Il y a donc des probabilités que le carrefour où se plaça Thamar , pour attendre son beau-père , se trouvait sur cette frontière.

Sur les frontières de la Thessalie, de la Phocide et de la Locride, était un lieu célèbre dans Phistoire de la Grèce antique , appelé Thermo pjles . Là , dans une plaine près du fleuve Asopus , on voyait un terrain consacré au culte , et un temple de Cérès ; là, se tenaient ,

(i) Genèse , cliap. 38.

ANTERIEURS A L’iDOLATRIE. 5qi

deux fois par an , les assemblées générales de tous les peuples de la Grèce, appelées Assemblées des Amphictyons ; là aussi, étaient établis, pendant ces assembles solennelles , des foires et des marchés qui attiraient un grand concours de Grecs et d’étrangers. Sur cette frontière , près du temple de Gérés , et pendant la tenue de ces assemblées politiques et de ces foires, se rendaient, suivant Dion Chrysostôme, des hommes infâmes, de ces courtiers de débauches, qui y conduisaient par troupes de malheureuses victimes destinées à assouvir la brutalité des jeunes gens (i).

Voici les institutions du culte , de la politique , du commerce , et la prostitution réunies au même lieu , sur une frontière.

Il est certain que les femmes publiques se tenaient ordinairement dans les carrefours, sur les chemins ; et de là leur ont été appliqués les noms de femmes de chemins , femmes de champs 9 que leur donnent plusieurs pièces historiques de l’Histoire de France (2). Sur les

(1) Dion Chrysostôme, Harangue 77*; et Mémoire de M. de Valois sur les Assemblées des Amphictyons. Mém. de V Acad, des Inscript. , t. TIT , p. 191 et suiv.

{2) Voyez le Glossaire de Carpentier, aux mots che~ minus 2 , et clausurœ.

DES CELTES

frontières, au milieu des étrangers qui y affluaient, elles pouvaient librement, à fabri des lois et des regards des habitans de leur pays , se livrer à leur débauche vénale.

Mercure était le dieu des voyageurs et présidait aux chemins ; c’est pourquoi il fut nommé par les Grecs Enodius , et par les Latins Eialis .

Dans l étal primitif des sociétés, chaque peuplade laissait entre son territoire et celui des peuplades voisines , comme je l’ai dit plusieurs fois, une certaine étendue de terrain, qui formait la frontière. On sent bien que cette étendue , sans culture et sans maître, pouvait être, avec une entière liberté, traversée par les voyageurs : ce qu’ils n’auraient pu faire s’ils se fussent frayé un chemin a travers les champs cultivés. Ainsi les routes publiques devaient être anciennement pratiquées sur le terrain inculte des frontières. D’ailleurs, des institutions nombreuses, des monumens du culte et de sépulture, des fêtes, et sur- tout le commerce , v attirant une affluence continuelle , c’est là que devaient nécessairement être les chemins; c’était le but où tendaient tous les voyageurs qui, trouvant de loin en loin , sur ces frontières, des bornes ou despierres consacrées à Mercure , se mettaient sous la sauvegarde de ce dieu.

ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 3g5

C’est pourquoi le mot fourni , ancien nom des frontières ? a des dérivés et des composés qui se rapportent aux voyageurs et aux chemins. Tels sont le mot forain , qui signifie étranger , voyageur; le mot carrefour 7 qui indique l’endroit où plusieurs chemins aboutissent. C’était en effet sur les carrefours que se trouvaient les mo nu mens de Mercure. C’était sur les carrefours que les anciens plaçaient leurs tombeaux, comme le dit Varron (i). C’était aussi sur les carrefours que les anciens dressaient des monumens sacrés (2) ; qu’ils célébraient les fêtes compitales en l’honneur des Lares ou des Pénates: dieux conservateurs du territoire , nommés à cet égard Lares viales y Lares compitales ; Lares des chemins , Lares des carrefours ; Lares rurales , Lares des champs. Lorsqu’on eut bâti des villes , on les y transporta pour veiller à leur conservation : on les nomma alors Lares urbani , Lares des villes.

Je suis convaincu que ces dieux Lares n’étaient, dans le principe, chez les Latins , que les pierres monumentales adorées sur les frontières. Ce qui me le fait croire , c’est qu’outre

(1) Varron , de Lingud Latind , lib. 5.

(2) Ubi œdiculœ consecrantur patentes , dit un interprète de Perse.

DES CULTES

leur position dans les carrefours ils avaient une grande affinité avec Mercure , dont la fable dit qu’ils étaient fils. Plusieurs mythologues racontent même que ce dieu était un des premiers parmi les Lares . Ce qui me le fait croire, c’est que lar , en plusieurs anciens dialectes , signifie marge, ce qui excède ; bord , frontière , rivage ; que , dans le moyen âge, on employait encore les mots larricium , larris , pour exprimer un terrain inculte, une frontière (i); et qu 'ara , autel, qui a servi à composer ce mot, ne signifiait anciennement qu’une pierre brute, un rocher. Les Italiens, dit Virgile, nommaient aras des rochers placés au milieu des eaux (2).

Du mot ara , autel en pierre brute , on a fait area , qui a signifié lieu destiné aux sépultures.

Du mot marche , autre dénomination de frontière, sont dérivés les mots marcheur f marcher , qui signifient voyageur , voyager , ou, comme on le disait en vieux français , aller par les marches. Ainsi , d’après ces dérivés , chemin était synonyme de frontière ; et c’est une chose fort commune de voir les vieux chemins servir de limites aux territoires. On sait

(1) Voyez Glossaire de Ducange , au mot Larricium .

(a) Sara vocant Itali rnédiisque infhiclibus aras.

Eneid. , lib. t , r. ïo8.

que les féodistes les mettaient souvent au rang des confins immuables .

Yarron parle des chemins qui se trouvaient sur les limites des territoires : il nous apprend qu’ils étaient fort battus. Il croit que c’est à cuuse de cette circonstance que ces chemins furent nommés Termini . Scaliger, qui commente ce passage, combat cette opinion; et ce qu’il dit prouve qu’il existait des chemins sur les frontières. Il cite même une loi des Douze- Tables, qui fixe à cinq pieds la largeur que doivent avoir les chemins qui se trouvent entre les limites de deux héritages (i).

Si marche signifie frontière et Faction de celui qui parcourt le chemin ; si terminus sinifi e frontière et chemin , limes exprime aussi frontière et chemin. Trois noms, ayant chacun cette double signification , s’accordent à prouver l’identité de deux choses , de chemin et de frontière.

Mercure était le dieu des voleurs. Pour prouver l’excellence de son adresse dans Fart de îa filouterie, les Grecs imaginèrent de dire que , le même jour de sa naissance, il vola le sceptre de Jupiter, le marteau de Yulcain , le trident

(i) Yarron, de Linguà Latind , lib. /fi P- 9- Scaligeri , Conjeetanea , p. i3.

DES CULTES

de Neptune, l’épée de Mars , les flèches et les bœufs d’Apollon, et la ceinture de Vénus. Il était convenable de supposer à un voleur dieu des exploits merveilleux et bien supérieurs à ceux des voleurs hommes.

Pour expliquer cette partie de la Fable de Mercure, il suffit de rappeler les diverses institutions établies sur les frontières , et le grand nombre d’individus qu’elles devaient y attirer ; il suffit de dire que là régnaient une confusion , un désordre favorable aux voleurs ; que là étaient les grandes routes , les voyageurs et les marchandises; que là se trouvait leur proie ; et que c’était là qu’ils devaient accourir de toute part pour s’en emparer.

Une autre circonstance favorisait le séjour des voleurs sur les frontières : elles étaient consacrées par le culte ; et l’on sait que , dans les religions anciennes, ainsique dans quelques religions modernes , les lieux sacrés offraient aux criminels poursuivis un asile inviolable. Le dieu les mettait à l’abri des lois, et autorisait leur délit en assurant son impunité. On voit maintenant quels furent les élémens simples de la fable de Mercure , qui donne à ce dieu le titre de patron et de protecteur des voleurs.

Mercure était T inventeur des lettres : il forma

les langues , donna de la régularité aux dialectes grossiers qui étaient en usage ; inventa les premiers principes de V astronomie. Enfin , il n’est point de sciences divines et humaines qu’il n’ait découvertes ou enseignées.

Ces brillantes attributions ont une origine aussi simple que celles des autres dont j’ai parlé; et ce sont encore les frontières et les monumens qui y étaient élevés qui vont nous la faire connaître. Les pierres ou colonnes qui servaient de bornes offrirent le premier dépôt des connaissances humaines, et furent pour ainsi dire la bibliothèque la plus antique des nations, parce que c’était sur ces colonnes terminales que l’on gravait toutes les découvertes faites dans les sciences et dans les arts, les lois, les grands évènemens, les principes politiques , moraux et religieux. On voyait les philosophes , les savans , les historiens, les princes , les législateurs venir consulter ces inscriptions , et y puiser les principes de leur doctrine ou des règles de conduite. C’est pourquoi la Fable, considérant Osiris comme un roi , dit que Mercure était son conseiller.

Mercure inventa l’astronomie. D’après un passage de Manethon , cette invention s’explique par l’inscription des découvertes astronomiques gravées sur des colonnes. « Thoth (ou

DES CELTES

» le Mercure égyptien ) avait , dit-il , trouvé » ou inventé des colonnes sur lesquelles il avait

ordonné que l’on gravât les décrets des as- » tres(i). » Voilà la gravure des découvertes astronomiques sur des colonnes de Thoth ou de Mercure clairement attestée. Un autre passage de Sanchoniaton dit que Thoth tira le portrait des dieux pour en faire les caractères sacrés des lettres (2).

Les dieux ne pouvaient être que les astres , dont le culte fut très-ancien en Égypte. Tirer le portrait de ces dieux astres , c’était représenter , par des signes graphiques et caractéristiques, le soleil, la lune , les planètes, les signes du zodiaque , etc. Ces signes servirent à former des lettres, et devinrent les premiers hiéroglyphes ou caractères sacrés.

Ces caractères hiéroglyphiques , sous des figures d’animaux, jadis fétiches des Égyptiens, comme le pense le président de Brosses (3), représentèrent les astres , leur cours annuel, et formèrent le plus ancien descalendriers comme lapins anciennedesécritures. Ces figures étaient

(1) Cité par Court de Gebelin, Allégories Orientales , H istoire de M ercure , p . 1 4 1 .

(2) Eusèbe , Prœparat , evangel. , lib. 1, cap. 9.

(3) Du Culte des dieux fétiches.

ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 5gg

même les seuls caractères qui existassent, lorsque les Phéniciens rendirent ces découvertes portatives , en inventant des caractères plus simplifiés, tracés sur le papyrus, dont on forma des volumes ; mais avant cette découverte, que les Égyptiens adoptèrent dans la suite , c’était sur les thoths, sur les rochers on pierres monumentales , et dans l’intérieur des cavernes sacrées , des adjtes ou lieux secrets des temples , qu’ils gravaient leurs découvertes dans les sciences (i).

La découverte des Phéniciens étant admise en Égypte , on y transcrivit sur des volumes les inscriptions dont étaient chargées les pierres monumentales, ou les thoths. Ces volumes ou rouleaux s’élevaient au nombre de plus de trente mille , que l’on conservait religieusement dans les temples. Clément d’Alexandrie parle d’une procession que faisaient, encore de son temps, les prêtres égyptiens, dans laquelle

(1) C’est ce qu’exprime Lucain dans ces vers :

Phœnices primi , famœ si creditur, ausi Mansuram rudibus rocem signare Jiguris .

Nondum Jiumineas Memphis contexere bibfos Nouerat : et saxis tantum , rolucresque ferceque ,

S eu! plaque sç-vabant magicas animalia /in^uas.

Pharsal. , lib. A

DES CULTES

4oO

ils portaient fort religieusement quarante-deux de ces volumes attribués à Thoth ou à Mercure. Ces livres , qui étaient copiés sur les inscriptions des pierres appelées thoth , contenaient, suivant le même écrivain, des hymnes en rhonneur des dieux ; des instructions pour les rois , pour les prêtres ; des élémens d’astronomie et de cosmographie ,* le rituel et le cérémonial. Six de ces livres renfermaient des principes de médecine, des notions sur la construction du corps , sur les maladies , sur les instrumens curatifs et les remèdes (1). Ces ouvrages, présumés de Thoth, portèrent le nom de ce prétendu auteur; mais, suivant le génie allégorique des Orientaux, qui tendait à tout personnifier , les Égyptiens imaginèrent deux divinités Thoth . Celle qui consistait dans les colonnes de pierre, chargées d’hiéroglyphes ou de caractères sacrés, constituait l’ancien Thoth, ou Thoth le père : il existait, dit-on, avant le déluge. Le Thoth qui consistait dans les livres où avaient été portées les inscriptions des colonnes était Thoth le fils : c’est le sens du passage de Manethon , cité par Eusèbe (a).

On voit, parle dénombrement des differentes

(1) Clément d’Alexandrie , Stromat , liv. 6.

(2) Prœparat , evangel. , lib. 1 , cap. 9.

matières des livres sacrés de Thoth, qu’ils contenaient des principes sur toutes les sciences et les arts alors en vigueur; et l’on ne doit pas être surpris de ce que dit la Fable, qui nous représente Thotk , père ou fils , Hermès ou Mercure , , comme l’inventeur des lettres, des sciences et des arts. Aussi ces thotlis pierres ou ces thoths livres étaient- ils consultés par les savans et les philosophes , même par ceux, de la Grèce. « Si vous me proposez quelques ques- » lions douteuses, dit Jamblique , nous les ré- » soudrons devant les colonnes d’ Hermès , ïes- » quelles Platon , et avant lui Pythagore , con- » sultaient, et où ils puisèrent les élèmens de » leur doctrine (i). a

Ces inscriptions étaient également gravées sur les thoths et dans les temples. Gallien dit que toutes les découvertes dans les arts qui avaient obtenu l’approbation des savans étaient inscrites , sans nom d’auteur, sur les colonnes et dans les adjtes , ou lieux secrets consacrés au culte: de là vient que l’on a attribué à Mercure un si grand nombre d’écrits (2).

Les fastes de l’histoire étaient également

(1) Jamblicbus , de Mjsleriis , cap. 2.

(2) Galenus , conlrà Julianum , lib. i, cap. 1 . Notæ in J amblichum , p. 182.

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consignés sur les colonnes terminales. Lucien, dans son Traité sur les hommes qui ont vécu long- temps , discutant sur l’âge de Cyrus Fanci en , roi des Perses, et voulant prouver que ce prince vécut jusqu’à Fâge de cent ans, et mourut de chagrin en apprenant que son fils Cambyse avait fait périr le plus grand nombre de ceux qui avaient eu part à son amitié , Lucien, dis-je, pour offrir la preuve de ces faits , invoque le témoignage des bornes et des colonnes limitantes, qui se trouvaient, dit-il, sur les frontières qui séparent l’Empire des Perses de celui des Macédoniens (i).

Dion Chrysostôme rapporte qu’un prêtre égyptien disait que, dans l’ancien temps, fliistoire d’Égypte avait été gravée sur les colonnes et sur les murailles des temples ; que plusieurs faits inscrits sur ces colonnes paraissaient incroyables , parce que l’ignorance et l’inertie

(i) OEuvres de Lucien , , t. IV, p. 349* Son dernier traducteur semble ignorer l’usage général de ces colonnes limitantes et inscrites. Voici la note qu’il ajoute à ce passage : « Ces bornes étaient vraisemblablement des co- » lonnes qui servaient à marquer les limites , et sur les- » quelles on avait gravé le récit abrégé des différent » évènemens. Je n’ai rien trouvé de précis sur ces » bornes. »

des hommes en avaient laissé altérer les caractères (1).

Des Phéniciens , mis en fuite par les Israélites, qui s’emparèrent les armes à la main de leur terre natale, vinrent se réfugier et s’établir en Afrique , et y élevèrent deux colonnes , sur lesquelles ils inscrivirent cet évènement historique. Elles existaient encore du temps de Procope , qui en rapporte l’inscription , dont voici le sens : Nous sommes ceux qui cwons fui devant le brigand Josué , fds de Nun (2).

On gravait aussi les lois sur ces colonnes en pierre. Un passage du Deutéronome, déjà cité, prouve que les Israélites, sans doute à l’imitation des Egyptiens , écrivaient leurs lois sur des pierres brutes, qu’ils appelaient autels. Ce même passage nous instruit du procédé employé pour exécuter ces inscriptions. On enduisait la pierre de mastic ou de chaux , et on écrivait sur cet enduit (3).

L’abbé Anselme , à propos des monumens

(1) Egidii Me ua g n, Observationes in Diogcnis Laerlii, lib. 1 , sect. 90 , p. 5a.

(2) Procope, ïlist. vandal. , lib. 2. Quinzième Mémoire sur les Phéniciens , par l’abbé Mignot ( Mém . de Y Acad, des inscript. , t. XXX Y III , p. ti6. Mém. ).

(3) Voyez ci-dessus , chap. i3,p. 217.

DES CULTES

qui ont servi aux premiers historiens , n’oublie point de parler des colonnes limitantes sur lesquelles les anciens inscrivaient tout ce qui pouvait contribuer au progrès des connaissances humaines.

« On écrivait sur ces colonnes, dit-il , les lois » et les coutumes des pays ; et Ton ne voit que » Lycurgue qui ne voulut pas se soumettre à » cet usage , pour contraindre les Lacédémo- » niens à les apprendre par cœur. On y écrivait » les traités et les alliances ; et , au rapport de » Thucydide , c’était une pratique générale- » ment établie dans les plaines d’Olympe, dans » l’Isthme, dans FAttique et par-tout ailleurs. » Dans File de Crète , on voyait écrits sur des » colonnes les rites qu’observaient les Cory- » hantes pour célébrer les fêtes de Cybèle ; et » Diodore de Sicile parle d’une colonne érigée )) en l’honneur d’ïsis et d’Osiris, avec une ins-

» cription en lettres sacrées des Egyptiens. » Ainsi l’histoire ancienne se lisait par-tout en » caractères durables. Les noms de ces restes » antiques se sont conservés; et on les a tou- » jours connus par tradition (i). »

(i) Seconde Dissertation sur les monumens qui ont servi de mémoires aux premiers historiens , par l’abbé Anselme. ( Mém. de V Acad, des Inscript. , t. VI, p. 9 et 10).

Suivant Platon , les inscriptions que portaient les Hermès , chez les Grecs , contenaient aussi des principes de morale et de philosophie. 11 dit qu’en voyageant dans l’Attique , si l’on se donnait la peine de lire toutes les inscriptions en vers élégiaques gravées sur les kermès ou les pierres carrées dressées le long des grandes routes , on pourrait faire un cours de morale. Il ajoute que ces inscriptions contenaient les élémens de la philosophie et des préceptes de sagesse.

Proclus, dans son commentaire sur le Timée,

dit que, chez les Egyptiens, l’histoire est écrite sur les colonnes, et qu’on y voit gravé tout ce qui peut exciter l’admiration des hommes tant dans les événemens que dans les inventions nouvelles.

Un magicien de Babylone, nommé Acicaros , avait gravé sur une semblable colonne des préceptes de la science qu’il professait. Démocrite les traduisit , et les inséra dans ses livres de magie (i).

Les Orientaux ne sont pas les seuls peuples qui aient consigné les événemens politiques sur des pierres limitantes.

Les Romains étaient dans le piême usage ;

(i) Clément d’Alexandrie , Stromat. , lib, i.

DES CULTES

mais leurs inscriptions présentaient plus rarement que chez les Grecs des préceptes de philosophie et de morale : elles contenaient des faits historiques, et, le plus souvent, des objets de pure utilité. Les inscriptions de leurs bornes offraient quelquefois la donation d’un fonds , dont la surface y était spécifiée. Une pierre, élevée sur les limites des Génois et des Véituriens , portait une table de bronze, où était inscrite la sentence rendue l’an 65y de Rome , sous le consulat de L. Cœcilius Métellus et de Qui n tus Mutins Scœvola , qui fixait les limites du territoire de ces deux peuples (i).

Les Celtes, les Anglo-Saxons, les peuples du Nord , lorsqu’ils eurent acquis la connaissance des lettres, adoptèrent aussi l’usage d’inscrire sur des pierres ou des colonnes rustiques les principaux évènemens de leur histoire : Borlase et Olaüs Ma gnu s en rapportent des exemples. Ces inscriptions attestent quelques victoires éclatantes, la mort de quelques braves, mais ne contiennent ni principes de philoso-

(i) La table de bronze qui contenait cette sentence fut déterrée dans le territoire de Gênes , en i5o6. ( Second Mémoire sur V autorité et V usage des Inscriptions , par M. Bouchard. Mém. de V Institut national , Sciences, morales et politiques , t. V, p. i5g ).

phie et de morale , ni découvertes dans les sciences; parce que, chez des peuples ignorans et guerriers , le courage est la seule science , le succès la seule gloire , la force et la puissauce la seule règle de morale.

C’est par ces inscriptions religieuses, scientifiques, morales, politiques, historiques, dont étaient chargées les pierres limitantes, appelées thoth ou kermès , que s’explique cette partie de la fable de Mercure, qui attribue à cette divinité l’invention des lettres , des sciences et des arts.

Si le génie de la langue allégorique des Orientaux pouvait sans effort animer, diviniser meme une pierre brute ; si l’imagination des peuples pouvait se prêter à cette métamorphose choquante , à plus forte raison cette langue pouvait annoncer, et cette imagina lion pouvait porter à croire que les inscriptions gravées sur ces pierres érigées en dieu étaient l’ouvrage de ce même dieu.

INous venons de voir que les principaux traits de la fable de Thoth > d y Hermès ou de Mercure , que les élémens qui constituent cette divinité , se rapportent parfaitement aux pierres limitantes, aux frontières et aux différentes institutions religieuses ou civiles qu’on y avait établies.

DES CULTES

Mercure est, en effet, le dieu des frontières , parce que les pierres limitantes adorées sous son nom y sont placées. Il présidait aux négociations politiques , aux grandes assemblées , aux cérémonies religieuses , aux jeux sacrés , parce que toutes ces institutions se trouvaient réunies sur les frontières. Il était le dieu des foires et des marchés , et par conséquent des marchands, des voyageurs qui s’y rendent, des voleurs et des courtiers de prostitution qui les fréquentent, et des chemins qui y conduisent, parce que les foires et les marchés étaient établis sur les frontières. Il conduisait les âmes des morts aux enfers, parce que les tombeaux étaient sur les frontières. Enfin , il avait inventé les lettres, les arts, les sciences, parce que les pierres placées sur les frontières offraient le plus ancien dépôt des connaissances humaines , et que les inscriptions dont elles étaient chargées contenaient, comme je Fai prouvé , des principes de tous les arts et de toutes les sciences.

Voilà Mercure tout entier, et sa fable toute entière ; voilà son origine découverte sur les frontières. Frontière et borne sont les mots de l’énigme mythologique la plus difficile à expliquer, et indiquent le seul cadre où, sans effort et sans vide , puissent se caser les fonctions

ANTERIEURS A i/ IDOLATRIE. 409

nombreuses et incohérentes de Mercure. C'est en vain qu'on chercherait à lui appliquer d’autres systèmes interprétatifs ; jamais on ne pourra , avec autant de justesse, faire correspondre vers un seul objet l’ensemble des élé— mens disparates qui constituent cette divinité.

Quelle que soit l’évidence des preuves que j'ai fournies pour arriver à ce résultat nouveau, je prévois une objection, et je vais y répondre.

(( Mercure , pourra-t-on m’objecter, est le » nom d’une planète. N’est-ce pas cette pla- )) nète, plutôt que la pierre limitante, qui a » été l’origine de cette divinité ? »

J’oppose à cette objection le principe que j’ai posé au commencement de cet ouvrage ; et je réponds que le fétichisme est d’une institution plus ancienne que l’astronomie ; que le culte des pierres a existé antérieurement au culte des planètes ,* que ces pierres adorées avaient un nom avant que les révolutions célestes fussent observées et connues,* et que, par conséquent, les planètes, moins anciennement connues , 11’ont pu fournir leurs noms à des pierres, adorées long -temps avant les planètes.

Celle que nous nommons Mercure , les Grecs l’appelaient Hermès , les Egyptiens Thoth. Les

4lO DES CULTES

Hermès et les Thoths étaient incontestablement, depuis la plus haute antiquité, des pierres ou des colonnes limitantes. Doit-on en conclure que c’est cette planète qui a fourni son nom , qui a communiqué sa divinité à ces pierres Thoths ou Hermès ?

Le nom de Mercure a été donné non-seulement à une planète , mais encore à un jour de la semaine , à un des métaux , à un ouvrage périodique, à un homme qui exerce un commerce infâme. Pourrait-on en conclure que c’est le jour de la semaine , l’ouvrage périodique , l’homme au commerce infâme, qui ont donné ce nom à la planète, ou à l’objet adoré sous le meme nom ? Ce serait une absurdité , parce que toujours les institutions récentes empruntent leurs dénominations des institutions plus anciennes.

D’ailleurs , comment pourrait-on appliquer la fable de Mercure à la planète de ce nom ? Quels rapports, je le demande, peut-on trouver entre cette planète et les chemins , les morts , les marchands , les voleurs , les prostituées, les négociations et les sciences ?

Je dois ici répéter ce que j’ai déjà exprimé en parlant des fétiches artificiels des planètes.

« Ces planètes, ayant, comme le soleil, un » cours réglé, furent, ainsi que cet astre, coin

ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 41 r

)) sidérées comme des divinités. Il fallut leur » donner des noms. Chaque nation de l’Orient r )) à cause de la diversité des langues, exprimait )> le mot générique dieu par un nom différent. » On choisit les noms des féticlies les plus cé- » lèbres parmi ces nations, et on les appliqua » aux nouvelles divinités : ainsi ces planètes )) reçurent les dénominations des fétiches déjà » adorés. De quelle autre qualification eût-on » pu honorer ces divinités célestes , si ce n’est » de celle que portaient des divinités exis- » tant sur la terre, et qui seules étaient ca- » pables d’inspirer un sentiment religieux (1)? »

Aussi les anciens distinguèrent-ils deux Mercures : l’un était la pierre fétiche qu’ils nommèrent Mercure terrestre ; l’autre était la planète qu’ils nommèrent Mercure céleste .

Je ne suis pas le premier qui ait manifesté cette opinion : le président de Brosses cite plusieurs faits qui prouvent que les noms des dieux fétiches ont passé aux dieux célestes. « Une pierre carrée, dit-il, fut nommée As- » tartée ou Vénus-Uranie , c’est-à-dire, Vénus- » Céleste. Aglibel , ou le dieu rond ( Agli-Baal » rotundus dominas) , pierre ronde en forme de » cône, était la divinité des fétichistes d’Emesse,

il) Voyez ci-dessus chap. VIT, p. io5.

)) tandis que ies sabéistes de Palmire adoraient » le soleil sous le même nom , comme nous le » voyons sur un marbre de cette superbe ville , )) où Ton a représenté deux figures du soleil , » avec l’inscription grecque : Aglibel et Mala- )) chebel, dieux du pays (1). » Ainsi une pierre carrée a donné son nom à la planète de Vénus, et une pierre ronde au dieu Soleil.

Je reviendrai dans la suite sur Mercure : on verra quelle métamorphose firent subir à la pierre fétiche qui constituait sa divinité les progrès des cultes et des arts d’imitation.

(1) Du Culte des dieux fétiches , p. 122, 124*

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