‹ Histoire abrégée de différens cultes (volume 2)Chapitre 23 sur 34 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

De quelques autres divinités auxquelles les pierres limitantes ont donné naissance , et notamment de la divinité Vénus et de son culte.

Onu vu que les divinités identiques Thoth , Hermès j, Terme , Mercure , n’étaient pas les seules dont les noms furent appliqués aux pierres limitantes ; que plusieurs pierres en forme de pyramide, de cône , de cube ou de colonne , étaient adorées sous les noms d’autres divinités. A quelle cause doit-on attribuer cette diversité de noms appliqués à des dieux homogènes , si ce n’est à la diversité des langues de chaque nation , à leur manière d’exprimer la même chose par un mot différent ?

Des dénominations ont suffi souvent pour composer des divinités.

Si le nom d’un objet adoré dans un pays était introduit dans un autre où ce même objet était adoré sous un nom différent, iî devenait

des celtes

alors une divinité nouvelle. C’est ainsi que les Grecs, grands recollecteurs de dieux étrangers, eurent plusieurs divinités de la mer, du soleil et de la lune, etc. Quelques nations, affectionnant plus particulièrement une certaine dénomination divine , l’appliquaient indistinctement aux objets de son culte : c’est pourquoi il y eut des pierres qui portèrent, dans certains pays, les noms de Jupiter , d’-^poZî on ; dans d’autres ceux de Junon , de Cupidon ; et dans plusieurs autres celui d 'Hercule , dont les colonnes fameuses , existant en plusieurs lieux de la terre , me portent a croire que ce dieu de la force , avant d’être pris pour l’emblème du soled, a été une ancienne divinité des bornes (i).

"De tels exemples, peu nombreux, ne présentent qu’une faible exception à la règle générale, et prouvent que la divinité Mercure a prévalu sur toutes les autres, qu’elle a éclipsé ses concurrens , et qu’elle a maintenu son autorité sur lesfrontières , et sur les institutions v ariées qui y furent établies.

(i) j’ai cité plusieurs faits qui le prouvent, p. 182, J’ajouterai qu’il n’y a pas loin de fanuin Hercolis à fa ru un Mercolis , d’une pierre limitante consacrée à Hercule à celle qui l’est à Mercure.

ANTERIEURS A L’IDOLÂTRIE. 4i5

Il est cependant une divinité qui longtemps a rivalisé avec Mercure, et qui, sous un nom différent , avait des rapports très-marqués avec ce dieu : comme lui , elle n’était qu’une pierre ; comme lui , elle a donné son nom à une planète; et , comme lui, elle a joué un rôle brillant dans la mythologie des Grecs, qui lui ont fait subir la métamorphose la plus heureuse. Le culte dont elle fut honorée doit paraître fort étrange à nos yeux. Cette considération et ses rapports avec Mercure me déterminent à chercher son origine , la cause de sa métamorphose, et le motif de sa fable. J’ai promis d’ailleurs, au commencement de cet ouvrage, en pariant de la planète de Vénus , de prouver que cette divinité ne différait de Mercure ni parla forme, ni par la matière; quelle n’était, comme lui, qu’une espèce de fétiche artificiel : je dois remplir ma promesse.

Armé du flambeau de l’austère vérité , je vais dévoiler des mensonges chéris, dépouiller J' émis de tous les ornemens que les Grecs lui ont généreusement prodigués , et mettre au jour sa nudité originelle , nudité bien différente de celle que Praxitèle offrit aux yeux des Gnidiens enchantés.

Fuyez donc colombes lascives et caressantes, troupes volages des Pus et des Amours; tombe,

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ceinture des Grâces, célébrée par le pinceau du divin Homère ; disparaissez , souris voluptueux ; formes pures, élégantes, enchanteresses ; beautés parfaites, douces illusions, séduisantes chimères, enfans de l’imagination féconde des poètes et des statuaires : la vérité s’avance; et le nuage brillant qui cachait la naissance de la mère des Amours va se dissiper , et ne laisser voir dans celte divinité qu’une pierre brute, qu’une borne grossière.

C’est dans la Chaldée , en Assyrie, que semble avoir pris naissance le culte de cette divinité ; il se répandit en Arménie , dans l’Inde, en Syrie , en Phénicie , en Égypte, en Grèce et ailleurs.

Une pierre brute constituait cette divinité. Maxime de Tyr dit que les anciens Arabes adoraient une grosse pierre carrée. Clément d’Alexandrie parie d’une pareille pierre ; et Suidas en donne les dimensions: elle est carrée; sa hauteur est de quatre pieds , et sa largeur de deux. Eutymius Zygabenus donne le nom de Vénus à une semblable pierre :il dit, que si on l’observe avec attention , on y voit quelques traits qui paraissent annoncer la tête de la Vénus que les Ismaélites adoraient autrefois. Cette dernière pierre, appelée Brachtan , reçut des Arabes un culte qui , quoiqu’altéré par le

mahométisme, n’a pas encore cessé d’exister. Le catéchisme desSarrazins prononce anathème contre ceux qui adoreront une grande pierre qui esta la Mecque, et qui représente Ty énus(\\ Les Arabes musulmans l’adorent encore aujourd’hui, et la nomment, a cause de sa couleur noire, Hadjer ul-esswed. Elle est placée à un des angles contigus à la porte, et au dehors du sanctuaire de la Mecque , appelé Kéabé ou Maison de Dieu. Les pèlerins , qui abondent dans cette ville sainte, ne manquent jamais de venir F adorer : ils eroyent que la parole de Dieu existe en elle (2).

Une autre pierre de forme pareille , niais de couleur blanche , est conservée respectueusement au même lieu, dans un coffre de fer, sous un dôme (5). On y voit aussi quelques traits qui suivant la commune opinion , sont les restes de l’empreinte des pieds d’ Abraham.

On voyait en Syrie et en Arabie plusieurs autres pierres qui étaient autant de divinités.

(1) Selden , de Dis Syris , cap. IV, de D'entre Sjriaeâ , p. 216, 217. — Dictionnaire de Bayle , article Agar , note K.

(2) ' Tableau général de V Empire Ottoman f par d’Ohsson , t. III, p. 73, 74-

(3) Dopage dans Vile de Chypre , la Syrie , etc . , par l’abbé Mariti , t. II, p. 235.

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Je ne m’y arrêterai point. Il me suffit que divers écrivains de l’anliquité et du moyen âge s’accordent à donnera quelques-unes de ces pierres le titre de Vénus ; et je passe au culte qu'on rendait en ces pays à cette déesse ou à ces pierres.

Une pierre carrée ou longue, quoiqu’elle soit érigée en divinité , n’a point de sexe ; aussi les écrivains de l’antiquité qui ont parlé de ces Vénus asiatiques furent- ils long-temps incertains sur la question de savoir si elles étaient dieux ou déesses.

La Vénus de Syrie était, en conséquence, considérée comme ayant les deux sexes ; et, lorsqu’on célébrait ses mystères, les hommes prenaient les vêtemens des femmes, et les femmes ceux des hommes. Les prêtres de cette déesse, en Assyrie, remplissaient ordinairement les fonctions de leur ministère avec des habits de femmes : cet usage était fort ancien ; car Moïse, voulant prémunir les Israélites contre les cultes du pays, leur défend ces travestissemens(i). La plupart des Grecs déclarèrent Vénus du sexe féminin; et les Romains adoptèrent cette décision.

Une des principales cérémonies du culte de

(1) Deutéronome , cliap. 22 , v. 5.

ANTÉRIEURS A L IDOLATRIE. ,'j.ig

cette divinité, celle qui lui a valu chez les Grecs les titres de Reine de la Beauté , de Déesse des Amours et de la Volupté, consistait dans une prostitution religieuse ; et l’on consacrait le prix de cette prostitution à la divinité et à l’entretien de son culte.

Ces cérémonies étaient en vigueur dans le pays de Chanaan , avant que les Israélites y entrassent : Moïse en prévint son peuple , afin qu’il ne s’abandonnât point h de telles abominations. (( Il n’y aura point, dit-il , de femmes » prostituées parmi les filles d’Israël , ni de » fornicateurs parmi les enfans d’Israël. Vous » n’offrirez point dans la maison du Seigneur, » votre Dieu, la récompense de la prostituée, » ni le prix du chien (i). »

On voit , par ce'précepte, que ce n’était pas seulement les filles , mais aussi les jeunes garçons qui se livraient à cette infâme dévotion. Malgré ces défenses, les Israélites forniquèrent, comme les peuples chez lesquels ils étaient établis , et furent de fervens adorateurs de Vénus. Aza, roi de Juda, chassa du pays de sa domination les ministres de ce culte infâme; Josaphat, son fils, en extermina un grand nomlire. Ces exemples produisirent peu d’effet; car

(i) Deutéronome , ehap. 23, v. 17, 18.

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/po

les prostitutions recommencèrent; et le temple même du Seigneur en fut le théâtre.

« Josias , dit Fauteur du quatrième livre des » Rois, abattit les cabanes des efféminés qui » étaient dans la maison du Seigneur , pour y lesquels il y avait des femmes qui travail- )) laient à faire des tentes en Fhonneur d ^ As- » téra (i). »

Astérci , Astaré ou Aseroth était la Vénus des Sidoniens. Il parait que les filles et les garçons venaient, à un certain jour de fête, construire des cabanes ou des tentes dans le temple même du Seigneur , et s’y livraient dévotement aux caresses des étrangers qui payaient leurs faveurs.

A Biblos , on offrait à la même déesse de pareils sacrifices. Les femmes de cette ville devaient se prostituer ou couper leurs cheveux ; celles qui étaient jalouses de garder leur chevelure devaient , pendant un jour entier, se prostituer aux étrangers ; et le profit qui résultait de cet acte de religion était employé aux frais des sacrifices. Les mêmes pratiques religieuses et obscènes avaient lieu dans le temple d’Héliopolis en Phénicie ; dans celui des Aphaques , situé sur le mont Liban , entre Bi-

(i) Rois , liv. 4 , chap. 2.3, v. 7.

ANTÉRIEURS À ^IDOLATRIE. /t J ï

blos et iléiiopolis. C’était an usage général en Phénicie, dit saint Augustin : toutes les filles se prostituaient en cérémonie avant d’être mariées ; et le prix de leur prostitution était offert à la divinité.

A Babylone, selon Hérodote et Strabon , toutes les femmes étaient obligées de venir , une fois dans leur vie, livrer leurs charmes au premier venu dans le temple de la déesse Mjrlitta ; car les Assyriens donnaient ce nom à Vénus. Les femmes riches pouvaient seules s’exempter de cette formalité , en se faisant porter dans des litières jusqu’à l’entrée du temple. Les autres y arrivaient couronnées de fleurs, s’exposaient aux regards, et attendaient, avec impatience , le choix des étrangers qui circulaient sous les portiques et les allées d’arbres dont le temple était environné. Ces jeunes filles ne pouvaient ni repousser les caresses , ni la somme, tant modique fût-elle, de ceux qui les avaient choisies ; et elles ne devaient rentrer dans leurs maisons qu’après avoir complètement satisfait à la loi. Les belles ne séjournaient guère dans le temple ; les laides y attendaient jusqu’à deux ou trois années (i).

(ï) Hérodote, Clio , liv. i , sert» 199

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Les filles de la Lydie, suivant Éiien et Hérodote , celles d’Arménie, suivant Strabon , et

celles de Naucratis , en Egypte , suivant Hérodote ^ faisaient à leurs déesses le même sacrifice.

Justin, en rapportant les causes delà fondation de Carthage, dit qu’Elissa, après que son frère Pygmalion , roi de Tyr , eut fait assassiner son mari Acerbus , fuyant Tyr et ce frère qu’elle avait en horreur , aborda , avec plusieurs Tyriens, dans file de Chypre. Elle débarquait au moment où les jeunes Cypriotes, envoyées par leurs pare ns au bord de la mer, se présentaient aux étrangers, et leur offraient la jouissance de leurs charmes pour gagner leur dot.

Elissa fit choix de quatre-vingts de ces galantes Cypriotes , les embarqua sur ses vaisseaux , et les unit aux jeunes Tyriens qui raccompagnaient. Du fruit de ces mariages, elle espérait peupler une ville quelle se proposait de bâtir. Elle débarqua en Afrique, et fonda Carthage.

Les jeunes Tyriens et les Cypriotes leurs épouses, premiers habitans de cette ville , si fameuse depuis , n’avaient pas renoncé à ses usages quoiqu’ils eussent abandonné leur pays :

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celui qui obligeait les jeunes filles d’aller sacrifier à Vénus les prémices de leur jeunesse , y fut mis en vigueur.

Non loin de la nouvelle ville , était sur les bords delà mer un lieu consacré à Vénus : il fut appelé Sicca V eneria. Là étaient dressées des tentes où les jeunes Carthaginoises venaient, sous les auspices de la déesse, se livrer religieusement aux caresses brutales des voyageurs; et l’argent qu’elles recueillaient de la vente de leur virginité servait à les marier.

Cette cérémonie religieuse était nommée par les Hébreux , et sans doute par les peuples voisins , succoth benoth : mots que l’on interprète par les tentes des filles. Quelques savans pensent que succoth signifie tente , et benoth la divinité ou la pierre honorée par ces prostitutions. Quoi qtfil en soit, il paraît certain que benoth est l’origine du nom Vénus (i).

(i) Il est très-fréquent de trouver, dans les anciens écrivains , le B changé en Y : ainsi de Benoth on a fait Venoth ÿ on sait que le thêta final est souvent prononcé comme le sigma. Suidas appelle Vénus > Benos ; et dans l’inscription d’une médaille de Julia Augusta , femme de Septime-Sévère , le nom de Vénus est écrit Ve nos. Ainsi il est absurde de dire que Vénus dérive de Venire ou de V enustas , comme je l’ai lu quelque part : c’est plutôt Venustas , un des attributs de la déesse de la beauté , qui

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Entre plusieurs raisons qui me font croire cette origine bien fondée , je me bornerai à dire que ces mots succoth benoth , employés parle texte hébreux, ont été, dans Ptolomée et dans Valère Maxime, lorsque ces auteurs parlent du lieu que les Carthaginois consacrèrent au culte de Vénus, traduits par ceux-ci : Sicca Ven cria.

Il est très-probable que ce mot benoth ,ve nu de la Syrie ou de la Phénicie, est passé à Carthage avec quelque altération , et de là s’est établi dans la grande Grèce et dans l’Étrurie , où il a été prononcé Vénus .

Telles furent les prostitutions religieuses de jeunes filles , et je dirai même de jeunes garçons, qui méritèrent à cette déesse le titre de Mère des Jmours , des Grâces et de la V olupté . Je vais maintenant rechercher la cause de la fable grecque qui la fait naître de la mer ou de l’écume de ses eaux.

Les Phéniciens transportèrent de leur pays dans les îles de la Grèce le culte de Vénus. Ce

dérive de Vénus. Il est généralement reconnu que, lorsque deux mots qui expriment la même chose ont des rapports de consonnance , ils dérivent nécessairement F un de l’autre. D’ailleurs, l’opinion que j’émets ici est celle de Selden , à' Elias Schedius , de l’abbé Mignot, et de plusieurs autres savans dans les langues orientales.

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transport ne pouvait s’opérer que par mer : ce sont donc les eaux de la mer qui produisirent aux Grecs Vénus et son culte. L’imagination des poètes s’empara de ce fait simple pour l’orner de descriptions allégoriques, de mensonges brillans : ils la peignirent sortant de la mer, où elle était soutenue par une grande conque marine, environnée de Tritons , de Néréides, des Amours, des Ris et des Grâces , et tenant sa chevelure d’une main , qu’elle comprime de l’autre, pour en faire écouler l’onde amère.

Transportée par les Phéniciens, long-temps avant la fondation de Carthage , à Paphos dans Hle de Chypre, quelle fut cette déesse de la beauté? Sous quelle forme l’y adora-t-on ?Elle s’y montra telle qu’elle était en Assyrie. Maxime de Tyr nous apprend qu’elle n’était qu’une pierre blanche , de forme pyramidale , semblable aux pierres adorées en Phénicie, près desquelles les jeunes filles célébraient le succoth benoth ou le Sicca Veneria . Du temps de Tacite, elle n’était encore qu’une pierre. «Elle » n’a rien, dit-il, de la figure humaine, et sa » forme est celle d’une borne pyramidale. » Plusieurs autres écrivains de l’antiquité rendent le meme témoignage (i).

(i) Maxime de Tyr, Dissertation 38. — - Tacite, liv . 2 , chap. 3.

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Les monumens numismatiques s’accordent avec ces écrivains. Les médailles de Paphos et de Sardes représentent la mère des Grâces et de la Beauté sous la forme d’une borne.

Ce qui prouve encore l’identité de la Vénus des Assyriens, des Phéniciens et de celle des Grecs , c’est que ces derniers lui rendaient un culte semblable. A Cythère, à Gnide, à Samos, à Corinthe , à Amathonte , ainsi qu’à Paphos et ailleurs , les jeunes Grecques venaient sacrifier à la déesse, avant leur mariage, les prémices de leurs charmes.

Hérodote , après avoir décrit au long la cérémonie du sacrifice que les jeunes Babyloniennes faisaient de leur virginité , ajoute : « Une coutume à peu près semblable s’ob- » serve en quelques endroits de l’île de Chy- » pre (1). »

C’est à un certain Dexicréonte qu’on attribue l’abolition des prostitutions religieuses à Samos.

On sait , d’ailleurs, que les ministres du culte de Vénus étaient des femmes qui, à cette fonction , joignaient le métier de courtisanes ; on sait aussi que les Grecs montraient souvent plus de dévotion pour les prêtresses que pour la divinité.

(1) Hérodote , liv. 1, Clio , sect. 199.

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Ces prostitutions, dans le principe, n’avaient pour but que d'apaiser la Déesse des Amours, et de se préserver , par un sacrifice une fois fait, des désordres où les désirs impétueux entraînent la jeunesse. Plusieurs écrivains de l’antiquité assurent qu’après s’être soumises à cette épreuve les femmes vivaient très-chastement ; mais l’usage était trop voisin de l’abus pour qu’elles ne s’y laissassent pas entraîner. Quelques peuples , quelques sectes firent dégénérer une offrande religieuse en débauche ; et les passions effrénées, autorisées par le culte, se portèrent aux excès du plus crapuleux libertinage. Les mystères de la Vénus populaire, et ceux de Cotyttis ou Cotjtto , divinité du même genre ; ces assemblées nocturnes, où des personnes des deux sexes , après avoir éteint les flambeaux , se livraient indistinctement à la fougue de leurs désirs ; assemblées dont l’existence est attestée par plusieurs écrivains de l’antiquité , et qui subsistent encore dans quelques parties de la Syrie, de la Perse et de l’Inde, sont les preuves de la dégradation et des suites funestes de l’usage antique des prostitutions religieuses (i).

(i) Ces assemblées nocturnes, et les fornications confuses qui s’y commettaient , ont été reprochées aux pre-

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La divinité de Vénus, telle qu’on la représentait et qu’on l’adorait en Phénicie et en

miers chrétiens , à la secte des Adamites , et , avec plus de raison , aux sectateurs de Prodicus , ainsi qu’à un très-grand nombre de sectaires. Le pape Grégoire IX , dans une lettre qu’il écrit à Henri , empereur d’Allemagne , parle d’une assemblée d’hérétiques qui , après avoir éteint les chandelles , se livraient à la luxure la plus honteuse. ( Thésaurus Anecdotorum , t. I, p. qÔ2 )

« Les ISézeires ou N azaréins forment une secte par- » ticulière dans la Syrie, et vivent dispersés parmi les » mahométans , les druses et les chrétiens. Ils adorent » Dieu , et croient en Jésus-Christ , comme prophète , » élu pour instruire les hommes , et leur donner la loi. » Ils adressent indifféremment leurs prières aux apôtres, » à la vierge et aux anciens prophètes. Ils pratiquent » le baptême d’immersion ; ils célèbrent la nativité , » l’ascension de Jésus-Christ , et quelques autres fêtes » instituées parmi nous. Ils en ont une singulière, qu’ils » appellent du nom delà Matrice. On les voit, dans » cette solennité , saluer les femmes avec un saint res- » pect , se prosterner devant elles , et embrasser affec- » tueusement leurs genoux : de là vient qu’on les nomme » Adorateurs de la Matrice.

» Le libertinage est érigé en maxime par les Né- » zeires. Entre autres dépravations , ils admettent la » pluralité des femmes. Le jour de la circoncision , qui » commence leur année , on rassemble toutes les femmes » dans la salle du sacrifice ; on ferme les fenêtres , et l’on » éteint les lumières. Viennent ensuite les hommes ; et » chacun d’eux prend , au hasard , la première femme

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Assyrie , à Paphos, etc. , existe encore dans l’Inde. Le culte en est le même ; la déesse a la

» qui lui tombe sous la main , sans s’inquiéter de la » connaître.

» Cette abomination se renouvelle plusieurs fois l’an- » née , et particulièrement à la fête de la Matrice , en » mémoire de la création de l’homme et de la femme. 11 » est d’usage que le chef de la loi y assiste avec son » épouse , obligée , comme toute autre , de se confondre, » dans la foule.

» On croit que les Nézeires sont les restes des anciens » hérétiques hébionistes ..... Cette nation est connue » en Syrie sous la dénomination de Cirsundre , conçue » et formée de l’action d’éteindre les lumières. » ( Voyage dans Vile de Chypre , la Syrie et la Palestine , par l’abbé Mariti , t. II, p. 62).

Les Jésides , qui habitent les montagnes du Singiar , près des bords du Tigre , sont d’origine kurde , et étrangers aux religions chrétienne et mahométane. Ils achètent de leur chef, une place en paradis et lui permettent de coucher avec leurs femmes ; ils ne prient ni ne jeûnent; ils n’ont ni livres ni temples. Ils adorent le diable, qu’ils appellent Monseigneur ( Sielebi). «On » m’a dit qu’ils avaient , dans le Kurdistan , un émir ou » papa auprès duquel ils se rendent , un certain jour » de l’année , avec leur famille. Après un grand festin , » et dès que la nuit est venue , on éteint les lumières ; » et hommes et femmes se mêlent confusément. » ( Voyage de Constantinople à Bassora , en 1781 , par le Tigre et V Euphrate , par Sestini , p. i36, 1 3q ).

Une secte d’indiens pratique la même cérémonie ,

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même forme. Dans une pagode de la ville de Bénarès, on voit une pierre noire cylindrique nommée Sib, ou Chiva ou Mahadeo : les hommes et les femmes vont en foule adorer cette pierre. Un autre monument de cette espèce se trouve a deux journéesde la rivière de Gondec, près d’une place nommée Kesscrech : il présente un cône haut de cent cinquante - huit pieds , et dont le diamètre de la base a trois cent soixante-trois pieds; c’est, dit un savant, l’image de Mahadeo , mère de toute génération (i). On sait que Vénus était aussi la mère de toute génération. Mais voici ce que nous apprend encore un voyageur moderne sur un monument semblable :

« On peut juger que la Vénus de Paphos , » qui , selon Tacite , ne ressemble à aucune » figure humaine, tirait sa source de l’adora- » tion qu’on rendait , dans les Indes , à une » certaine idole quj , s’élevant orbiculairement

qu’ils nomment le sacrifice du Chati. Les brames , confondus avec les parias , se réunissent pour mangèr les mets les plus sales , et affectent , dans ce festin , la malpropreté la plus dégoûtante Tous les convives s’enivrent, et s’abandonnent ensuite aux excès de la plus infâme débauche. ( Voyez le Voyage au pays de Bambout, suivi d’Observations sur les castes indiennes).

(i). Langlès, Notes sur Norden, p. 3 19.

» d’une large base , vient se terminer en » pointe. On a coutume , particulièrement sur » les bords du Gange , de lui présenter les » vierges avant de les livrer à leur mari. Ces )) idoles sont les copies de celle qui est adorée » par les Gentils ,sous le nom de Jaggernaut . » C’est une grande pierre noire pyramidale , » qu’ils prétendent être tombée du ciel , et » s’être miraculeusement présentée d’elle- » même au lieu où est le temple qu’on lui a » consacré. Cette pierre est le symbole du pou- » voir qui préside à la génération univer- » selle (i). »

Voilà bien les formes , les attributions, et le culte des Vénus d’Assyrie , de Phénicie et de Paphos.

Le même culte existait en Amérique , dans le Pérou. Garcilasso rapporte que, chez les habitans de quelques provinces de Colla , l’usage de prostituer les filles avant leur mariage était en vigueur. Les Incas l’abolirent ; mais, leur puissance étant détruite, ces peuples rétablirent cette prostitution religieuse , qui avait pour eux deux puissans attraits: l’ancienneté et le plaisir.

Je pourrais citer plusieurs autres exemples

(i) Vi ojoges aux Indes Orientales , par Henri Grosse.

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de ce culte ; mais ils n’ajouteraient rien aux preuves que je me suis proposé d’établir (1).

Lorsqu’on eut transporté le nom de cette pierre divine a la planète que nous appelons Vénus j les peuples eurent deux Vénus exposées a leur adoration : Tune, qui était la pierre, fut nommée Vénus Terrestre ; ce fut celle qui

(1) Je ne puis cependant 111e dispenser de citer ce passage du premier Voyage de Cook autour du monde qui prouve que cet usage s’est étendu jusque dans les parties de la terre fort éloignées de l’ancien continent. Notre voyageur raconte qu’à Otaïti les habitans de cette île célébrèrent^ le 14 mai 1769, une fête pareille à celles dont je viens de parler. «< Les Indiens, dit-il , après avoir « vu nos cérémonies religieuses dans la matinée, ju- » gèrent à propos de nous montrer les leurs qui étaient » très-différentes. Un jeune homme de près de six pieds, » et une jeune fdle d’onze à douze ans, sacrifièrent à » Vénus devant nous , et devant un grand nombre de » naturels du pays , sans paraître attacher aucune idée » d’indécence à leur action , et ne s’y livrant , au con- » traire, à ce qu’il nous semblait, que pour se con- » former aux usages du pays. Parmi les spectateurs, il » y avait plusieurs femmes d’un rang distingué, et, en » particulier, Obérêa ( reine d’Otaiti ), qui , à propre- » ment parler , présidait à la cérémonie, car elle donnait » à la jeune fille des instructions sur la manière dont elle » devait jouer son rôle ; mais, quoique la fdle fût jeune, « elle n’en avait pas besoin. »

porta aussi le nom de Populaire , et qui présidait aux prostitutions religieuses ; l’autre était la planète ; elle reçut la dénomination de Vénus Céleste ou Vénus-Uranie. La même distinction de surnom et de divinité eut lieu à l’égard de Mercure , d’après les mêmes causes.

Cette conformité de destination n’est pas la seule. Ces deux divinités ayant une même origine , et dérivant l’une et l’autre d’une pierre adorée , on désigna les planètes qui portèrent leur nom , par un caractère pareil; l’une et l’autre, comme il a été déjà observé , furent marquées d’un tau Çi ).

Lorsque les hommes eurent entrepris d’adorer une pierre limitante , un rocher , cette pierre, ce rocher n’eut, dans le même pays, des noms différens , que par les différens attributs qu’on y adjoignait. Si on appendait à la pierre adorée le harpe , c’était Saturne ; la massue , c’était Hercule ; Y épée ou la lance , c’était Mars ; la baguette , dont on a formé le caducée y c’était Mercure ; le phallus , c’était Priape ; si près de Ces pierres se célébraient des prostitutions religieuses , elles devenaient Vénus ou Y Amour.

L’intérêt que m’a présenté l’histoire des (i) Voyez ei-deessus p. 106,

1 o 7 ot 108.

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pierres limitantes , la nouveauté du sujet, et les découvertes qui en sont résultées, m’ont peut-être trop arrêté ; il est temps d’avancer avec plus de rapidité dans la carrière , et de passer à d’autres objets.

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