CHAPITRE XXII
Des Fétiches artificiels extraits des forêts sacrées.
Ces fétiches étant? par leur substance? bien moins durables que les pierres dont je viens de parler ? offrirent ? en conséquence ? moins de prise au respect que l’homme accorde à l’ancienneté ? et ne laissèrent point à la superstition le temps de leur donner une aussi grande illustration. Cependant ces fétiches ont tenu un rang distingué dans les institutions religieuses de l’antiquité? ont rempli souvent les mêmes fonctions que les pierres adorées ? et contribué? pour leur part? à l’établissement de l’idolâtrie.
Plusieurs peuples rendirent un culte à des troncs d’arbres ? à des souches ? à des pieux? à des planches et à d’autres morceaux de bois informes ? extraits des forêts sacrées. Dans les temps où les arts d’imitation arrivèrent en Grèce et à Rome à leur plus haut point de
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gloire, ees objets grossiers, par respect pour les habitudes antiques , furent conservés et religieusement vénérés dans certaines contrées, tandis que , dans d’autres , les dieux dont ils portaient les noms , étaient adorés sous des figures humaines.
Un tronc d’arbre , sans aucun travail , constituait à Cithéron la divinité de Junon Théspienne. Â Samos , la même déesse était une planche. C’est à propos de cette divinité que Cailimaque , cité par Eusèbe , dans sa Préparation évangélique, dit que, dans les premiers temps , les hommes ignoraient l’art de faire des simulacres ; que Junon était représentée par un morceau de bois grossièrement raboté. Le même auteur atteste que la Minerve consacrée par Danaüs dans la ville de Linde , était d’une matière et d’une forme pareilles.
La Diane Oréenne de File d’Eubée figurait
sous la forme d’un morceau de bois. Cette
même déesse , si célèbre par le culte qu’on lui *
rendait à Ephèse , n’avait anciennement , suivant Pline, pour tout simulacre, qu’une souche de vigne ; et , selon d’autres , un tronc d’orme apporté par les Amazones : à Icare, elle n’était pas autrement représentée.
Lalone , à Délos , était un morceau de bois grossier. Du temps de Tertulien , la Pallas , à
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Athènes , ia Cérès à Paros , étaient adorées chacune sous ia forme d’une croix, composée de deux pièces de bois.
Castor et Pollux , divinités originaires du signe du zodiaque appelé les Gémeaux , étaient figurés, à Sparte , par deux poutres parallèles, traversées par deux autres près de leurs extrémités. Plutarque , dans son Traité de l’Amour fraternel , nous apprend que ce symbole antique était nommé docanes.
Tous les anciens, dit Clément d’Alexandrie, n’érigèrent que des poteaux de bois ou des colonnes de pierre à leurs dieux. Lorsque ces simulacres grossiers étaient polis , on les nommait choanes ; et, dans la suite, lorsqu’on les transforma en figures humaines , ils reçurent le nom de hretés .
Les souches , les troncs d’arbres , remplissaient quelquefois le même objet que les pierres dressées appelées thoth , kermès , etc. ; c’est-àdire , qu’ils servaient de bornes, et étaient adorés sous ce rapport.
Én Égypte , les thoths étaient souvent en bois, et figuraient une croix, dont le caractère tau est l’image. Nous en avons un exemple dans le thoth sur lequel Moïse plaça le fétiche préservatif appelé le Serpent d’ai -
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min ( i ). Ézéchias, roi de Juda, qui détruisit les pierres adorées sur les hauts lieux, et abattit les bois sacrés, n’épargna point le serpent d’airain ; et, le considérant comme un objet d’idolàtrie, il le renversa (2).
Les Égyptiens avaient aussi de pareils thoths , surmontés d’un serpent. On en voit un sur l’obélisque de Latran , que Kircher a fait graver (5).
La Pallas d’Athènes , et la Cérès de Paros , qui , comme je Fai dit , avaient chacune la forme d’une croix, sont encore des exemples.
La pièce transversale de ces thoths cruciformes recevait les inscriptions relatives aux sciences et aux arts. Ils avaient quelquefois deux ou trois traverses en bois , contenaient ainsi un grand nombre d’inscriptions , et représentaient ces croix simples , doubles , triples , que l’on voit si fréquemment dans les
monumens antiques de l’Egypte.
(1) Nombres , cîiap. 2, v. 8.
(2) Rois, liv. 4, cliap. 18, v. 4»
(3) Kirclier , Sphinx Mjslagoga , p. 60. Il existait à Constantinople un serpent d’airain qui empêchait , diton , tous les serpens vivans d’entrer dans cette ville. Mahomet II, après la prise de Constantinople, ayant d’un coup de flèche cassé les dents de cette figure talismanique,, les serpens vinrent en foule dans cette ville.
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Les thoths cruciformes , chargés d’inscriptions^ subsistent encore en Tartarie.
Chez les Toungousses-Rouriats, peuples qui habitent près des frontières de la Chine et de la Sibérie, M. Pallas a vu, à côté d’une source minérale, de longs poteaux dressés, garnis chacun de deux traverses sur lesquelles étaient inscrites des prières en langue tangoute (i).
Les Romains honoraient comme divinité, un tronc de bois dont on avait enlevé l’écorce ; et le dieu des bornes , ou le dieu-
Terme, était chez eux , comme chez les Egyptiens et les Grecs, indifféremment en pierre ou en bois (2). #
Les Coralles, peuples de la Scythie ou de la Thrace , adoraient , suivant Valérius Flaccus , une grande colonne (5).
Le dieu Irminsul ou Ermensul , principale divinité des Saxons, était, suivant le moine
(1) Vojage de Pallas , t. VI, p. 44-
(2) Ovide , dans ses Fastes , liv. 2 , dit :
Termine , sive lapis , sws es desertus in agro Stipes , ab antiquis tu quoque nomen habes.
C’est aussi ce que témoigne Lactance ( de Falsd Rc~ lîgione , lib. 1 , p. 122).
(3) Valer. Fine . , lib. 6 , cap. 5
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Witikind , mie colonne de bois; et, suivant Adam de Brême , un tronc d’arbre extrêmement élevé.
Les Gaulois avaient également pour divinités des troncs d’arbres dont Fart n’avait point altéré la forme primitive (i).
Les Basques employaient des troncs d arbres pour marquer leurs limites , et leur donnaient le nom de Marchola . Ce nom, se rapprochant de celui de Mercure , prouve que ces troncs limitans recevaient un culte (2).
Ces souches , ces planches , ces poutres , ces colonnes de bois simples ou cruciformes, enfin ces troncs d’arbres adorés, provenaient des forêts ou des arbres sacrés. Pour le prouver , je dois appliquer d’abord ici le raisonnement que j’ai employé à l’égard des pierres divines extraites des montagnes sacrées.
Il est très-vraisemblable que des peuples peu civilisés aient extrait , des forêts sacrées , des parties qu’ils devaient adorer : cette extraction est conforme a leur génie et a la marche ordi-
(1) Simulacra mœstra deorum
Arte carent , cœsisque extant informiez truncis.
PlIARSAL, liv. 3 , V. 4*2.
(2) Voyez le Dictionnaire celtique de Bullet, au mol Marchola ...
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naire de l’esprit humain. Il est tout naturel de croire que les peuples qui destinaient des fragmens d’arbres à être adorés , dussent préférer , afin de leur donner un caractère divin , de les extraire des forêts sacrées, plutôt que des forêts qui ne l’étaient pas ; car , dans ces temps de barbarie, c était l’opinion plutôt que la forme qui faisait les dieux.
La my thologie et l’histoire nous fournissent quelques exemples de pareilles extractions. Le nom d ' Asarah , divinité égyptienne que le roi Josias fit brûler, est traduit, dans la Yulgate, par ces mots : idolum ex luco , idole extraite d’un bois sacré. *
Pansa nias parie d’un arbre sacré situé sur le mont Cithéron , que les Corinthiens, par ordre d’un oracle , adorèrent sous le nom de Bac chus. 11 ajoute que ces peuples tirèrent dubois de cet arbre sacré de quoi faire deux statues de Bacchus, qui, de son temps, étaient encore en grande vénération sur la place publique de Corinthe.
C’est ainsi que les Epidauriens, affligés d’une grande stérilité , pour faire cesser ce fléau , tirèrent, d’après un ordre de l’oracle de Delphes, des oliviers sacrés de l’Attique, du bois dont ils firent deux statues qu’ils consacrèrent , l’une à
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Dania , et l’autre à A uxésia, qui sont les mêmes divinités que Cérès et Proserpine (i).
Les Argonautes construisirent leur navire Argo avec du bois extrait de la forêt sacrée de Dodone , ou seulement un chêne de cette forêt formait le mât, ou servait à composer la poupe ou la proue. Quoi qu’il en soit , il se trouvait dans ce navire une partie du bois extrait de cette forêt divine ; et cette partie sacrée rendait des oracles.
Le président de Brosses , dans sa Dissertation sur l’oracle de Dodone , trouve cette extraction invraisemblable. 11 se fonde sur le respect religieux que les Grecs portaient aux arbres de cette forêt ; sur ce qu’il était défendu d’en extraire la moindre branche, et sur le miracle opéré à l’occasion d’un brigand d’illyrie, qui , s’étant avisé de vouloir faire couper des chênes de Dodone , fut réprimandé par un oiseau qui lui reprocha son sacrilège (2).
Je conviens qu’une telle action , faite dans un esprit d’irrévérence et de mépris pour la religion , doit être regardée comme une profa-
(1) Hérodote, liv. V, t. IV, p. 56.
(2) Mémoires de V Acad, des înscript. , t. XXXV ÿ. p. IOÏ.
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nation; mais une pareille extraction, opérée dans des vues religieuses, et du consentement des ministres du culte, ne me paraît point invraisemblable , et sur-tout en faveur du navire Argo , construit , suivant Àppolonius, par les ordres même de Minerve , qui devait être monté par des héros , et même par quelques demi- dieux; car Hercule était du nombre de ceux qui s’y embarquèrent. B ailleurs, une autre semblable extraction , mentionnée dans le poëme des Argonautes, n’y est point du tout présentée comme une profanation.
Ces navigateurs, retenus plusieurs jours par la tempête sur le rivage des Doit on s, résolurent, pour calmer la fureur des vents, d’offrir un sacrifice à la mère des dieux, sur le sommet de la montagne de Dîndyme.
Cette montagne divine était couronnée d’arbres sacrés, parmi lesquels se trouvait un vieux cep de vigne d’une grosseur prodigieuse. On le coupa pour en faire un simulacre de la déesse.^ Argus le tailla sur-le-champ , et le plaça sur une cime escarpée. Là on lui offrit un sacrifice, en invoquant l’auguste mère des dieux, la déesse de Dindyme (i)..
Voilà encore un tronc d’arbre adoré comme
(i) Apollonius , Argon . , lib. i .
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une divinité; car certainement ii n’avait aucune forme humaine ; Argus le tailla trop rapidement pour cela. Voilà un nouvel exemple d’extraction faite dans une forêt sacrée pour adorer l’objet extrait. Le tronc d’une vigne devient une déesse, parce qu’il est provenu d’une montagne que les peuples regardaient comme la déesse elle-même.
Les défenses faites contre ceux qui coupaient des branches à des arbres des bois sacrés, n’étaient pas absolues. Les tendres rejetons en étaient donnés, suivant Varron, aux brebis malades. On pouvait, sans crime et en se prémunissant d’une courte prière et d’un sacrifice , démembrer ces divinités forestières. Pline rapporte que Caton permit de couper du bois dans les bocages sacrés, aux conditions qu’on immolerait un porc et qu’on prononcerait cette prière : « Dieu ou Déesse, qui que tu sois, dont » ce bois est le temple, qu’il me sois permis, » en te sacrifiant un porc, d’en détacher quel- » ques parties sans être sacrilège (i). »
J’opposerai encore à l’opinion du président
(i) Si Deus y si Dea es, cujum illud sacrum est uti tibi jus siet , porco piaculo , facere illiusce coercendi erg o.
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des Brosses , celle clu savant Pelloutier, qui semble avoir pressenti le système que j’établis.
« Quand un arbre consacré mourait , dit— i] , » ou de vieillesse ou par quelque accident , il » ne perdait pas pour cela le privilège d’ètre le » symbole delà divinité. On en ôtait l’écorce, » on le taillait en pyramide ou en colonne , )) afin qu’il durât plus long-temps ; et on lui )) rendait, sous cette nouvelle forme, les mêmes » honneurs qu’auparavant. »
Ap rès avoir cité plusieurs exemples, il ajoute : <( Il y a lieu de croire que les dévots empor- » taient dans leurs maisons les branches qui » tombaient des arbres consacrés , et qu’ils en » faisaient l’objet de leur culte religieux, quand » une maladie ou quelqu’autre obstacle les em- )) pêchait d’aller faire leurs prières au pied de
a l’arbre même. On ne peut guère exprimer
» autrement ce qu’on rapporte des Cariens , •» qui adoraient, en place de Diane , une pièce )) de bois qui n’était même pas polie, et des )> Romains qui vénéraient un gros bâton dont » on avait ôté l’écorce. Les branches du bois » sacré étaient des espèces de reliques , aux- » quelles on attribuait la même vertu qu’au » corps et au tronc d’arbre dont elles étaient » détachées; de la même manière que les ca~ » ? h cliques romains vénèrent, non-seulement
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» divers membres d’un saint , mais encore ses » cheveux, ses habits, etc.; en un mot, tout » ce qu’ils croient lui avoir appartenu , et tout » ce qui a touché son corps (1). »
Il existe plusieurs autres exemples d’extractions faites d’objets sacrés et volumineux, dans le dessein d’en mettre les portions plus a la portée des adorateurs. Telle fut, à Jérusalem, la charpente en bois de cyprès de l’édifice que sainte Hélène fit, dit-on, élever sur le tombeau de Jésus-Christ. Lorsque le roi d’Espagne le fit réparer, les dévots s’empressèrent de tirer du bois de cette vieille charpente pour en faire des chapelets (2).
(1) Histoire des Celtes , liv. p. 218.
(2) Voyage de Pococke , t. III , p. 44*
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