CHAPITRE XXVI
ev
Des fables mythologiques : elles proviennent du culte
des morts.
La plupart des mythologues semblent s’accorder à dire qu’à une certaine époque les prêtres de l’antiquité se sont réunis pour se concerter sur la composition dés fables religieuses ; que , d’un commun accord ils ont dit : « Pour acquérir la vénération des peuples , nos » dogmes ne doivent être ni trop simples , ni » trop connus. Qu’un voile mystérieux et im- » pénétrable aux yeux du vulgaire , en les ca- » chant , les rende plus augustes et plus » saints : gardons pour nous la vérité : qu’elle » soit notre secret , et alimentons l’esprit du » peuple de mensonges merveilleux, dont il » est avide; composons des fables allégoriques » sur tous les dieux ; que le peuple soit con- » trahit à les croire ; il les croira. Nous ne dé-
ANTERIEURS A LTDOLATRIE. /jxp
» couvrirons une partie ou la totalité de notie » secret , de nos mystères, qu’à des hommes » incapables de les divulguer, et que nous au- » rons jugés tels d’après de longues et pénibles » épreuves. »
Tout ce que je mets ici dans la bouche des prêtres a pu être pensé, car cela a été fait, mais n’a point été concerté par un petit nombre d’hommes , ni exécuté sur un même plan, dans un même temps , dans un seul pays : cet ordre de choses a été graduellement amené par diverses circonstances ou par la nécessité.
Il semblerait, à entendre plusieurs écrivains anciens , et même modernes , qu une connaissance parfaite des lois de la nature , que la sagesse la plus profonde, ont présidé aux compositions des fables allégoriques ; qu’elles renferment, sous une enveloppe adroitement t issue , un sens caché, dont la sublimité surpasse de beaucoup le degré de connaissances auquel nous avons atteint.
Un examen approfondi de la plupart de ces compositions mythologiques m’en a donné une idée différente. J’avoue que plusieurs d’entre elles sont des allégories assez justes de la marche ordinaire de la nature , mais qu’elles ne cachent que des vérités communes et à la portée de tous les esprits. Plusieurs autres sont
4g4 des cultes
dépourvues de justesse ; et le voile mystérieux qui couvre ces vérités , bien ou mai traduites en allégories, offre des actions extravagantes, désordonnées ou criminelles , et, le plus souvent, des absurdités monstrueuses. Enfin, il est d’autres fables qui ne peuvent être des allégories , et ne présentent que des contes grossiers, ridicules , et fort souvent d’une obscénité dégoûtant e.
Si ces compositions mythologiques ne sont point, l’ouvrage d’une réunion d’hommes instruits; si elles n’ont point été concertées; si elles sont plutôt le résultat des circonstances, de la nécessité , que celui d’une volonté réfléchie , d’une mûre délibération , je dois rechercher quelles furent ces circonstances, quelle fut cette nécessité.
Je rappellerai d’abord ce principe, que l’homme , strictement parlant , n’invente point. Les œuvres qu’on nomme ses inventions, quand elles ne proviennent pas du hasard, ne sont que des imitations modifiées , étendons , perfectionnées de ce qui existait déjà : toujours la nature ou l’art ont fourni le modèle. Il en fut de même des institutions humaines. La nature, ou les affections qu’elle fit naître , en fournit les élémens , que la civilisation ensuite organisa.
Ainsi on n’imagina point , on ne composa
ANTERIEURS A L’iDOLATRIE. 4q5
point simultanément les fables ou les légendes des dieux; on ne les exposa point brusquement au peuple pour en faire un objet de sa croyance. Ce procédé, contraire à la marche ordinaire de l’esprit humain , aurait été sans succès.
11 est donc présumable qu’avant ces compositions fabuleuses il exista une institution à peu près semblable , qui les a autorisées , et qui a préparé le peuple à les admettre.
Cette institution première faisait partie des cérémonies funèbres. Voici comment.
En parlant du cul^Saes morts , j’ai peint les regrets vifs qu excitait dans une peuplade, dans une famille , le trépas d’un homme chéri ou vénéré. J’ai dit que ces regrets firent naître le désir de conserver ce qui restait de sa personne , et rechercher et découvrir l’art des embaumemens. J’ai ajouté que ces mêmes regrets firent aussi désirer de proclamer et de transmettre h la postérité le récit des bienfaits , des actions mémorables du mort, qui justifiaient les larmes de ses par-ens, de ses amis (i).
À ce désir bien naturel, et qui put être facilement accompli , se mêlait celui de procurer aux morts une sépulture honorable. L’amourpropre le fortifiait ; car les honneurs rendus
(0 Voyez ci-dessus, p . 45*4*
DES CULTES
aux morts rejaillissent sur les vivans qui les décernent.
J’ai parlé de ces réunions de sépultures privilégiées, situées dans des lieux choisis, loin de la demeure des hommes, dans des îles désertes, sur le sommet des montagnes, ou sur le terrain inhabité des frontières.
Ces lieux, sanctifiés par les corps des héros qui y reposaient, et qu’on a nommés Champs Sacrés , lies Fortunées , Séjour des Bienheu-
reuæ , Champs Eljséens , etc., avant d’avoir dégénéré en simples cimetières, étaient l’objet de l’ambition des familles et des individus : chacun aspirait à l’honneur d’y être inhumé , parce que cette inhumation était une espèce d’apothéose. C’est sans doute pour juger le droit de chaque défunt, sur ce lieu de sépulture , que les Egyptiens établirent ce tribunal fameux , où les actions des vivans étaient jugées après leur mort.
Voici ce que rapporte à cet égard Diodore de Sicile :
a Les pareils du mort fixent le jour des obsè- )> ques, et conduisent le cercueil sur les bords » du lac de son nom. Arrivent les juges au » nombre de plus de quarante : ils se placent » et forment un demi -cercle au delà du lac. » On approche de ses bords un bateau , que
ANTERIEURS A L IDOLÂTRIE. /fQ n
» tiennent prêt ceux qui sont chargés de celle » cérémonie , et sur lequel est un nautonnier, )) que les Egyptiens nomment en leur langue » Cjiaron. Aussi dit-on qu Orphée, ayant re-
)) marqué cet usage dans son voyage en Egypte, » en prit occasion d’imaginer la fable des en- » fers , en imitant une partie de ces cérémo- » nies , et en y ajoutant d’autres de son in- » vent'on,
» Avant de placer le cercueil sur le bateau . » la loi permet à chacun de l’accuser. Si l’on » prouve qu’il a mal vécu , les juges le con- » damnent, et il est exclu du lieu de sa sépul- » tare. S’il paraît qu’il a été accusé injustement, » on punit sévèrement l’accusateur. S’il ne se )) présente personne pour l’accuser, ou si celui » qui l'a fait est reconnu, pour un calomnia- » leur, les parens se dépouillent des marques », de leur douleur , et font ï éloge du mort .
» Ils s’étendent sur la manière dont il a été » élevé et. instruit depuis son enfance, sur sa » piété , sa justice , sa tempérance et ses autres » vertus , depuis qu’il est parvenu à l’âge viril; » et ils prient les dieux des enfers de Fad- » mettre dans la demeure des gens pieux (i).
(i) Euphante a traduit la prière récitée en cette occa-
» Le peuple applaudit et glorifie le mort* qui )) doit passer toute Téternité dans les enfers » avec les bienheureux (1). »
Le même auteur ajoute que les morts exclus de la sépulture , pour crime ou pour dettes , restent dans leurs maisons, et que, dans la suite, on parvient à réintégrer leur mémoire lorsque leurs petits-enfans, devenus riches, payent leurs dettes, et les font absoudre.
Voilà la vérité découverte; voilà la fable du Jugement des âmes après leur mort, de Char on, de sa Barque fatale , des Enfers et du Séjour des Bienheureux , fabriquée par le poète Orphée , et entièrement dévoilée par fhistorien que je viens de citer (2).
sion ;et Porphyre nous Ta transmise dans son Traité de V Abstinence , liv. 4.
(1) Diodore de Sicile, 1. 1, p. 107 et suiv.
(2) Le génie des poètes grecs les portait à étendre , à magnifier , à diviniser les choses les plus communes , à substituer les chimères de leur imagination à la simple réalité; écoutons encore Diodore de Sicile. « Les prêtres » d’Egypte disent qu’Orphée, en introduisant les peineç » des médians dans les enfers, et en admettant les Prai~ » ries des Bienheureux , n’avait fait qu’imiter ce qui se » pratiquait aux funérailles des Egyptiens. » Il cite ensuite ce passage de l’Odyssée d’Homère, où ce poète parle des âmes des morts : u Elles traversèrent V Océan, pas—
Mais ce n’est point ici mon objet : je ne dois m’occuper que cîe l’usage de faire , à la monde chaque individu ? son élogo funèbre et Fhisto-
» serent près de L eue a de, entrèrent , par la porte du » Soleil , dans le pajs des Songes ; et bientôt elles arn rivèrent dans la prairie d’ Asphodèle , ou habitent les « unies qui sont les images des morts. »
L’asphodèle est une plante à fleurs blanches ou jaunes. Les anciens la semaient auprès des tombeaux, comme une nourriture agréable aux morts.
Ce convoi funèbre, si poétiquement dénaturé, si religieusement travesti parle poète, est ainsi réduit à l’exacte vérité par l’historien. « Le poète donne le nom d’ Océan
« au fleuve, parce que les Egyptiens appelaient ainsi le » Nil. 11 entend par les portes du Soleil la ville d’Hé- » liopolis. Il pense que la prairie et la demeure feinte » des morts est le lieu qui borde le marais Achérusia , » près de Memphis, où il y a de très-belles prairies, des » marais , et des campagnes de Lothos. C’est en suivant « les traces d’Orphée qu’il dit que les morts habitent ■» ces lieux, puisque c’est là que se font sur-tout les plus » magnifiques funérailles des Egyptiens, et qu’on n’y dé- »> pose les cadavres qu’ après qu’ils ont passé le fleuve et u le lac Achérusien. »>
L’imagination de ces poètes théologiens, qui transforment des cimetières en champs élyséens , peut être comparée à celle de Don Quichotte, qui convertit un moulin â vent en un géant , un misérable barbier de village en un magicien , et un plat à barbe en l’armet de Mainbrin.
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rique de sa vie entière. Ce fait est nettement attesté par Diodore de Sicile., qui nous apprend en même temps qu’un pareil usage était pratiqué par les Grecs, avec cette différence qu’ils faisaient l’éloge de la naissance et de la noblesse des morts, tandis que les Égyptiens, qui étaient tous également nobles, ne parlaient point de cette circonstance.
Cicérnn dit aussi que les Grecs, lors des funérailles, donnaient un banquet funèbre où assistaient les pareils, couronnés de fleurs. C’était pendant la durée de ce repas que l’on prononçait l’éloge du défunt, lorsqu’il y avait, ajoute-t-il, matière à louer; car c’était un crime de mentir en ces occasions (i).
Les Romains adoptèrent cette coutume :
lorsqu’une personne de considération était morte, son fils, ou quelqu’un de ses proches, prononçait publiquement sur la tribune aux harangues son éloge funèbre. Cicéron atteste l’existence de cet usage, et ajoute que les éloges des personnes distinguées se chantaient avec accompagnement de flûte : ce qu’on appelait lamentation nom que L. Gracchus donna aux chants funèbres (2).
(1) Cicer., de Legibus , îib. 2.
(2) Idem , ibid .
ANTERIEURS A l’iBOLATIUE. Soi
Les éloges funèbres étaient si prodigués à Home qu’on disait ordinairement, par imprécation : Que tu ne sois pas même loué clans ton festin funèbre !
Cet usage a été fort répandu; il existe encore dans plusieurs parties de l’Europe et chez plusieurs nations de l’Amérique.
Plus anciennement , les éloges du mort étaient chantés. On composait des hymnes dont les vers et les chants gravaient plus facilement dans la mémoire les événemens qu’ils retraçaient : aussi ces hymnes sont-ils mis au rang des premiers mon ume ns de l’histoire.
Les plus anciennes pièces de ce genre dont il soit fait mention sont celles d’Olen de Lycie, poëte et devin à Délos , qui vivait bien avant Homère, Pamphus et Orphée. Il composa plusieurs hymnes en l’honneur de certaines vierges qui, députées par les nations hyper ho rée n n es pour porter des offrandes au temple-de Délos, moururent dans cette ville, et furent inhumées dans un tombeau, sur lequel les jeunes personnes des deux sexes étaient obligées, avant leur mariage, défaire hommage d’une partie de leur chevelure, qu’elles y déposaient. L’hymne qu’Olen composa pour une de ces vierges ap-
DES CULTES
pelée Achœia se chantait encore du temps d’Hérodote et de Pausanias (i).
Les hymnes chantés par les Grecs en l’honneur des morts s’appelaient Trenes . Pindare en avait composé plusieurs: il ne nous en reste aucun. Les Grecs, dit Lucien , faisaient venir, pendant les obsèques, un homme savant qui récitait des lamentations sur la mort du défunt. Quelques peuples, dit le même auteur, ont institué des jeux funèbres dans lesquels ils prononcent les éloges des morts sur leurs tombeaux. (( Il semble qu’on veuille, ajoute-t-il, « les défendre, et rendre témoignage de leurs » vertus auprès des juges infernaux (2). »
Denys d’Halicarnasse parle des vers appelés les Hymnes de la patrie , que l’on chantait à la louange des grands hommes morts pour sa défense : il nous apprend que c’était une pratique établie a Athènes et à Rome, dans les triomphes et dans les funérailles (3).
En Arcadie, on instruisait les enfans même
(iN. Hérodote , Melpomene , liv. 4- — Patfsanias , Béo~ lie , liv 9, cap. 27 ; et notes du traducteur d’Hérodote, t. III, p, 443 et suiv.
(2) Lucien , Traité du Deuil,
(3) Dionys. Kaîicarnas. , lib . 1 .
ANTÉRIEURS A L IDOLÀTRIE. 5o5
à chanter les lois de la patrie et les louanges des héros (i).
Il n’était point d’événement remarquable , dans une nation ancienne, qui 11e fournît matière à des chants poétiques. Les sauvages actuels observent la même pratique : ils ont leurs chants de guerre, de victoire, de départ et de mort.
Les exemples que j’ai cités prouvent que , dès la plus haute antiquité, on faisait, lors des funérailles , des éloges en prose et en vers , parlés et chantés ; mais il paraît que les compositions poétiques étaient spécialement destinées à chanter la gloire des héros, à faire passer leur mémoire et le récit de leurs exploits à la postérité. Ces chants, où l’hyperbole n’était pas ménagée, où les poètes avaient usé du privilège antique d’embellir les faits, et de les exagérer, transmis de génération en génération , furent recueillis lorsque l’art d’écrire s’établit, et formèrent les plus anciens élémens de la fable et
de l’histoire.
Ces hymnes, ces chants héroïques, ces éloges
(i) Discours sur les Monumens gui ont suppléé au défaut de V Écriture, et servi de Mémoires aux premiers historiens, par l’abbé Anselme . Mém. de V Acad, des Inscript t. IY, p. 889, 3go,
DES CULTES
funèbres composés pour des héros , pour des demmdieux, firent naitre l’idée ou firent sentir
la nécessité d’en composer de pareils pour les dieux du ciel , et devinrent les modèles des fables mythologiques.
Ils furent les modèles, et non les copies des fables mythologiques , parce que celles-ci portent tous les caractères de l’humanité, et décèlent leur source ; parce que, si l’on eût commencé par composer les fables des dieux avant celles des héros , on ne leur eût pas appliqué des actions humaines ; on n'eût pas raconté que les divinités naissaient, étaient aîaitées , buvaient, mangeaient, dormaient, entraient en fureur, étaient vindicatives, amoureuses, cruelles , et jalouses des honneurs ; on n’eût pas parlé, dans ces fables-, de leurs voyages, de leurs combats, de leurs défaites ou de leurs victoires , et de plusieurs crimes qu’on leur attribue. Toutes ces actions, tous ces besoins appartiennent à l’homme ; et les idées que le fétichisme et le sabéisme pouvaient fournir de la divinité n’ont aucun rapport avec de pareils faits.
Quelqu extravagante qu’ait été l’imagination des anciens poètes, on ne peut supposer qu’ils eussent, de leur propre mouvement, créé tant de contes absurdes, si l’exemple des fables
ANTERIEURS A L'IDOLATRIE. 5 o5
héroïques ne les eût pas autorisés. Jamais ils n'auraient osé publier que le soleil, sous le nom d’Apollon , fut chassé du ciel , et réduit à l’état de berger; que le soleil ou l’atmosphère, sous le nom de Jupiter , fut un être très-libertin ; qu’une épée ou une lance, appelée Mars , fut un dieu cruel et galant, qui versa le sang , et eut une aventure scandaleuse avec Vénus ; qu’une pierre brute, dite V émis , eut les plus beaux yeux du monde, fut d’une beauté accomplie ; que cette pierre, déesse des Grâces et des Amours , eut des aventures galantes ayee les dieux, et même avec les hommes; qu’une autre pierre, appelée Mercure , fut à la fois un voleur, un messager, un proxénète, et l’inventeur de toutes les sciences et de tous les arts. Toutes ces absurdités, et mille autres qui abondent dans les fables mythologiques, n’auraient pu entrer dans la tête des anciens poètes, si les hymnes et les éloges des hommes puissans, des héros, ne leur eussent pas servi de modèles. D’ailleurs, la réalité existe avant la fiction; et la réalité existait dans les actions des hommes , dont les fables mythologiques ne sont qu’une imitation exagérée.
Ma is voici ce qui prouve encore que les fables mythologiques dérivent des éloges et des hymnes faits en l’honneur des morts :
DES CULTES
(( La mythologie, dit un savant, n’était autre » chose que Y histoire ou Je récit des actions » des morts j comme son nom même l’indique :
» le grec mjthos étant dérivé du mot égyptien )) muth , c’est-à-dire mort : terme qui se trouve » de même dans la langue chananéenne. Phi- » Ion de Biblos traduit l’expression mouth , )) qu’il trouve dans le texte de Sanchoniaton r » par Thanatos ou Pluton : traduction qui nous » indique un rapport formel entre les deux » langues égyptienne et phénicienne. Horace » semble s’être plu à rendre en latin l’idée at- » tachée au mot grec mythologie , par la ver- » sion purement littérale fabulœ mânes , les r fables des morts.
» Ainsi la simple origine du terme mytholo *- » gique en donne à la fois la véritable signifia » cation, montre sous quelle face la mythologie » doit être considérée, et enseigne la meilleure » méthode de l’expliquer (i). »
Le président de Brosses établit ici le principe , mais n’en suit pas les conséquences ; montre la route qu’on doit tenir pour expliquer l’origine des fables mythologiques , mais
(i) Du Culte des Dieux fétiches } ou parallèle de l’ancienne religion de l’Égypte avec la religion actuelle, par le président de Brosses, p. 8 et 9.
A INTERIEURS A L’iDOLATRIE. 5o7
ne s’y engage point : il avait un autre sujet à traiter.
Il est reconnu que, dès les premières époques des sociétés, l’usage de célébrer la mémoire des morts par des compositions en vers ou en prose était établi : on sait que les Romains célébraient, par des hymnes et des fêtes, la mémoire de leurs fondateurs Romulus et Rémus , avant d’avoir adopté les fables des dieux : fables qui ne furent reçues chez eux que du temps des Tarqüins.
Parce qu’on avait adressé des prières aux héros, aux chefs des nations pendant leur vie, on continua à leur en adresser après leur mort, persuadé qu’il restait dans leurs tombeaux une partie de leur existence ; et, lorsqu’on eut appliqué le culte des héros aux dieux du ciel, on adressa de même à ceux-ci des prières. Les parfums, les chants, la musique, les danses, les jeux, la chair des animaux , avaient flatté leurs sens pendant leur vie : après leur mort, on fit, dans la même opinion , fumer l’encens sur leurs tombeaux; on y exécuta des chants, des danses, des jeux ; on y sacrifia des animaux, et on leur en offrit la chair. Les mêmes cérémonies furent ensuite, et par imitation, appliquées aux dieux du ciel. De même , les éloges qui avaient flatté la vanité des héros
DES CULTES
pendant leur vie-, leur furent continués après leur mort, et, par la même cause , appliqués ensuite aux divinités célestes.
Le culte des astres ou des dieux du ciel ne devait pas être inférieur à celui des hommes divinisés. Les honneurs qu'on rendait à ces derniers auraient pu effacer ceux que recevaient les premiers, et anéantir le sabéisme ; afin d’obvier h cet accident , les prêtres sentirent la nécessité d’employer, pour célébrer les fêtes des dieux célestes , des formes au moins
pareilles à celles qu’on employait dans les fêtes des héros.
Les légendes, qui contenaient la vie des héros, ces hymnes où se trouvait déloge de leurs actions, flattaient l’imagination du peuple, et augmentaient sa dévotion. Il fallut donc applimier ce cérémonial au culte des astres ; et les prêtres leur composèrent des légendes et des hymnes, dans lesquels ils supposèrent cpie ces dieux-astres avaient vécu , étaient morts , et avaient eu des aventures merveilleuses. Si, dans très compositions, les légendes des héros servirent de canevas , le cours des astres , leur influence sur les élémens , sur la nature entière , fournirent le dessin et la broderie.
Sanchoniaton fait mention du prêtre qui , le premier chez les Phéniciens, composa ies
ANTERIEURS A L’ïBOLATRIE. 5ü(J
fables des dieux du ciel. Après avoir parlé de ces divinités , il dit : « Ce sont ces objets que » le fils de Thabion, le premier hiérophante , » tourna en allégories, et qu’il laissa , après y » avoir joint des idées physiques et des plié- » nomènes naturels à ceux qui célébraient les » orgies , et aux prophètes qui présidaient aux » mystères. Ceux-ci, cherchant à exciter l’éton- » nement et l’admiration des mortels , trans- » mirent fidèlement ces choses à leurs succès- » seurs et a leurs irûtiés (i). » On voit, par cette ressource employée , le besoin de raviver le cuite des astres affaibli par un culte rival.
Ainsi, le Ciel ou Uranus, fut l’époux de la Terre; Cyhèle , qui était une montagne , et dont le culte remontait aux premières institutions religieuses, devint, à cause de son ancienneté , la mère des dieux. Saturne, qui était aussi une montagne, eut pour femme une autre montagne appelée Rhéa .
Un culte commenca-t-il à être établi dans
un canton , avant de se propager chez une nation entière ? les poètes dirent que le dieu de ce culte avait pris naissance dans ce canton.
(i) Second Fragment de Sanchonialon , traduit du grec de Pliilon de Biblos , et cité par Eusèbe ; Préparation évangélique , liy. i, cbap, 10.
DES CULTES
Le culte de quelques dieux nouvellement introduits dans un pays, s’opposa-t-il au maintien de celui des anciens dieux du pays? les poëtes, fabricateurs de fables, exprimèrent celle opposition par la castration de ces dieux du vieux temps : c’est pourquoi ils ont dit que Saturne mutila son père Uranus, et que Jupiter fit la même operation à son père Saturne.
Le Soleil , qui eut autant de noms qu’il y eut de nations qui l’adorèrent, épousa la Lune ,
qui , par les mêmes causes /Mt aussi plusieurs dénominations; et ces dénominations différentes de mêmes objets divins occasionnèrent autant de divinités.
Un culte nouvellement introduit étail-il mal accueilli par les habitans, et la nouvelle divinité était-elle repoussée , ce qui a dû arriver souvent ce mauvais accueil fournissait une nouvelle matière aux fables : le poëte disait que le dieu avait été chassé ou obligé de fuir, et de se réfugier ailleurs.
Dans des pays où les habitans étaient fortement attachés à leurs anciens dieux fétiches , aux montagnes, aux pierres, etc., l’introduction du culte des dieux-astres, ou du sabéisme, dut éprouver de grandes difficultés , causer des troubles, et même des guerres sanglantes.. Les poëtes alors créèrent la fable des Géans et
antérieurs a l’idolâtrie. 5 1 I
îles Titans , fils de la Terre , comme l’étaient les montagnes, combattant contre les dieux du ciel , contre le culte des astres.
On trouve , en effet, plusieurs montagnes qui portèrent dans l’antiquité le nom de Titonus . Suivant Quintus Calaber1, un mont Zita nu s existait dans l’Asie-Mineure, près de Milet. Suivant Strabon , une montagne du même nom existait en Thessalie.
L ' Athos , montagne célèbre et adorée , était le nom d’un des g 5a ns qui , suivant la fable , voulurent escalader le ciel.
Les Chinois , qui suivent la religion de Foë, qui est la religion primitive du pays , avaient anciennement des autels érigés, dit M. Barrow, sur la plupart de leurs hautes montagnes. Ces autels sont nommés Tan. Ceux qui sont consacrés au Ciel, au Jour, portent le nom de Tien-Tan y car Tien veut dire également Ciel . Dieu et Jour. Les autels érigés à la Terre sont dites T j-Tan y car Tj signifie Terre .
Depuis que la population s’est réunie dans les villes, les Tan y ont été transférés. On voit dans les temples, sur plusieurs autels, quatre pierres détachées placées aux quatre coins, ap pelées Tan (i).
(1) Toyageen Chine , par John Barrow, t. II, p. 278. Dans Pékin , les tien-tan et les ty-tan sont , dans Peu-
DES CULTES
Toujours les événemeosd’un culte nouveau , et ceux qu’éprouvent les prêtres qui l'introduisent, deviennent, dans les fables, les évènemens des dieux. Le style figuré des Orientaux se prêtait d’ailleurs à ees fictions , et les rendait moins extraordinaires au commun des hommes.
Non-seulement le cours des astres , la succession des saisons, des divers accidens de la nature ; non-seulement jjgœ événemens qu’éprouvèrent les cultes îiou%S|, et ceux qui les introduisirent, mais encore ..Impropriétés merveilleuses qu’on supposait aux divinités , les maladies pour lesquelles on les invoquait, les malheurs particuliers qirils avaient , croyaiton , la vertu de détourner, les symboles ou les attributs qui les caractérisent , les cérémonies particulières qu’on célébrait en leur hcjineur , servirent de texte, aux fables différentes qu’on leur composa dans les hymnes ou les légendes qui, recueillies lorsque l’art d’écrire fut connu, formèrent l’ensemble monstrueux de la mythologie.
ceinte des jardins impériaux , érigés sur des montagnes artificielles : l’empereur continue à y offrir des sacrifices C’est dans les temps de l’équinoxe que se font ces sacrifices.
di :>
ANTE RTE ÜF S A I /IDOLATRIE.
Telle fat l’origine des théogonies, des mythes de chaque divinité.
Le culte des hommes déifiés eut une grande influence sur le culte en général. La liturgie , foutes les parties du cérémonial religieux, furent empruntées du culte rendu aux morts; car les fêtes , les pratiques , les sacrifices que Ton célébrait pour les morts distingués , pour les héros , ne différaient point de ceux dont on crevait honorer les lieux du ciel : les mêmes
formes étaient^ ^ v yées pour prier, pour chanter les louantes des uns et des autres (i).
Tout, en effet, dans les cérémonies religieuses, se rapporte aux passions, aux faiblesses humaines ; et les dieux y sont toujours traités comme des hommes. Les prières , les postures humiliantes , les supplications , les louanges , les présens, les offrandes, fout ce qu’on emploie dans les palais des rois pour flatter leur orgueil , calmer leur colère , solliciter leur justice inactive , pour la corrompre , pour se les rendre favorables, fut employé auprès des dieux du ciel.
C’est cette influence du culte des morts sur
(i) Horace exprime la conformité dn culte rendu aux mânes et aux dieux du ciel, par ce vers :
Carminé Di superi "placantur , carminé mânes.
( Epistol. î , lia 38 )-
5l4 DES CULTES
le culte des dieux célestes ; c’est la confusion qu’elle apporta dans le système théologique des anciens ? qui fit croire à Evhémère de Messine que tous les anciens dieux n’étaient que des hommes , que des rois divinisés ; opinion que Plutarque regarde comme absurde et sans fondement , « et dont l’audace a semé , dit-il , » l’impiété dans tout l’univers ( 1) » : opinion renouvelée de nos jours par quelques savans , et notamment par Fourmont et l’abbé Banier , mais qui , aujourd’hui , n’a. plus de partisans parmi les hommes instruits.
(ï) 'Traité (Plsis et d’ O s iris.
ANTÉRIEURS A l’ïDOUATRIE.
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