CHAPITRE V
Bu culte des eaux, des fleuves, des rivières, des lacs, des
fontaines, de la mer.
Voici une autre partie du Fétichisme naturel qui n’a été ni moins générale , ni moins révérée que les précédentes. Le culte des fleuves, des rivières, des lacs, des fontaines, de la mer, se répandit chez la plupart des nations de la terre. Par - tout où les fleuves portaient î abondance ou la dévastation, ils furent adorés comme des divinités bienfaisantes ou redoutables : F Euphrate y f Indus , le Gange , et surtout le Nil y que les Egyptiens plaçaient au rang de leurs principales divinités , et auquel ils donnaient le titre de Dieu saint , reçurent des hommages divins , qu’une longue succession de siècles n’a point diminués (i).
Les Musagètes adoraient le Tandis et les
(î) Bans le Mercure Trimégiste, le Nil est qualifié de saint. On trouve , sur une ancienne médaille du cabinet de Morosini , cette légende : Deo saneto JSilo.
Palus- Méotides ; les Phrygiens de la ville do Gelène , le Méandre et le Marsias ; les habitans de la vallée de Tempe, le Penée; les Troyens, le Scamandre ; les Smyrnéens, le Mêles ; les Amazones, le Thermo don ,* les Arcadiens, le Ladon ; les Romains, le Tibre ; les Germains, le Rhin s les Scythes, le Danube , etc.
\J Inachus , qu’Hésiode nomme le favori du ciel; Y Eurotas, auquel les Lacédémoniens, par une loi expresse , rendirent les honneurs divins ; Y Alphée , surnommé le favori de Jupiter; 1 e Clitumne , fleuve de TUmbrie, qui rendait des oracles, et dont Pline le jeune a célébré la source sacrée; YEridan , dans les eaux duquel Phaéton fut précipité, et que Virgile nomme le Roi des Fleuves ; Y Illissus, surnommé le divin , où les prêtres de Cérès plongeaient ceux qui se faisaient initier aux petits mystères d’Eleusis: tous ces fleuves et rivières, ainsi qu’une infinité d’autres, formaient, chez les anciens, autant de divinités auxquelles les Grecs donnaient le nom générique de Potamides (i).
Les lacs eurent aussi leur culte, dont la divinité générique était nommée Limnade ou Limnée. Les différens lacs appelés Achérusie ,
00 Voyez Elien , Histoire diverses , liv. 2, cliap. 33 , des Statues des fleuves.
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su tués en Égypte et en Grèce ; le iac de X Avertie en Italie, jouaient un rôle distingué dans les fables mythologiques, et recevaient les honneurs divins. Ce culte existait chez les Gaulois» Les habîtans de Toulouse avaient un lac sacré, auquel ils portaient des offrandes, en jetant dans ses eaux l’or et l’argent qu’ils avaient pris sur leurs ennemis.
S Ira bon parle d’un autre lac que la superstition des habîtans des Gaules avait également rendu célèbre. Il était nommé le lac des deux Corbeaux ; et les peuples s’y livraient à plusieurs pratiques de dévotion. Grégoire de Tours fait mention d’un lac, situé dans le Géva iid an , que les habîtans du pays honoraient comme une divinité. Ils venaient, chaque année , célébrer une fête qui durait trois jours; et, pour offrandes, ils jetaient dans ses eaux des pièces de toile, d’étoffes, des toisons de troupeaux, du fromage, de la cire , etc. Cette dévotion fut, dit-on, abolie au sixième siècle.
La mer eut un culte très-répandu. La divinité qui y présidait portait dans divers pays des noms différens. Cette diversité de noms procura à la mer un grand nombre de dieux, dont les principaux sont: Océan , Pontus , Néré , Poséidon , Neptune , etc. Une dénominalion féminine, Téthjs , fit imaginer en cer-
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iains lieux une divinité femelle, qui fut la sœur el l’épouse de Poséidon ou de Neptune . Ailleurs, le nom d’ Amphitrite donna naissance à une autre déesse qui passa pour la fille de Y Océan et de Téthys , ou bien pour la sœur de Téthys , l’amante et la femme de Neptune . De ces mariages naquirent un grand nombre de filles, appelées Océanides , qu’Hésiode et Apollodore font monter jusqu’à trois mille. Ce nombre est augmenté par celui des Néréides et des Tritons autres divinités marines de la même famille.
Le culte rendu à la mer est attesté par plusieurs faits historiques, Jason lui sacrifia sur le rivage , avant de s’embarquer avec les Argonautes. Mithridate lui sacrifia , en faisant plonger dans ses eaux des charriots attelés de quatre chevaux. On lui faisait aussi des libations : c’est ce que pratiquèrent Alexandre -le -Grand , Alcibiade , Nicius et Lamachus, généraux de la flotte athénienne.
Les Égyptiens regardaient la mer comme une divinité malfaisante , comme le principe du mal , comme Typhon lui-même. Aussi l’aval en (-ils en horreur (i).
v i ) Typhon, Génie des ténèbres et du mal; c’est le diable des chrétiens.
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II reste encore dans plusieurs parties de la terre des traces de cet ancien culte. Les Indiens font aujourd’hui des sacrifices à la mer. On porte en cérémonie sur le rivage un vase formé avec de la paille et recouvert d’un voile. Après plusieurs pratiques religieuses, on jette le vase dans l’eau. Dans une autre circonstance, les Indiens jettent des cocos . Quelques peuples qui habitent la côte occidentale de l’Afrique regardent la mer comme un Fétiche . Ceux du royaume de Saka, sur la côte d’ivoire, jettent pompeusement dans ses eaux de vieux haillons, des cornes de bouc remplies de poivre, et des pierres de plusieurs sortes. Les habitans du cap Corse, sur la côte de Guinée, immolent une chèvre sur un rocher qui s’avance dans la mer. Le sacrificateur mange une partie de la victime ; le reste est jeté dans FOcéan.
Le but de ces offrandes était , chez les anciens, comme il l’est encore chez les modernes, de calmer les flots de cet élément terrible, et de se le rendre favorable.
Il est possible que l’usage , si fréquent chez les anciens, de jeter des présens et des offrandes dans la mer pour se la rendre propice , soit l’origine de la cérémonie civile pratiquée par le doge de Venise , qui jetait un anneau d’or
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dans la mer, comme un témoignage de son alliance avec elle. Il épousait civilement cet élément indocile, pour donner au peuple l'assurance apparente de la bonne intelligence qui devait régner entre le gouvernement vénitien et cette épouse capricieuse. Ainsi , une cérémonie , religieuse dans son principe , se serait perpétuée en se transformant en cérémonie politique.
On rendait un culte semblable aux rivières et aux fontaines.
Les Phrygiens, de la ville de Célœne, rendaient, comme je l’ai dit, un culte aux deux rivières du Méandre et du Marsias. On leur offrait des sacrifices séparément ou en commun; mais, dans le premier cas, on ne manquait point de désigner par son nom le Dieu fleuve auquel s’adressait la cérémonie. On jetait dans le lac , source commune de ces deux rivières, les cuisses des victimes ; et l’on croyait que l’offrande arrivait miraculeusement à celui des deux fleuves auquel elle était destinée, et que jamais l’un n’envahissait les dons consacrés à l’autre.
Les fontaines eurent aussi leur culte : elles furent des divinités appelées Nymphes , Naïades > CrénéeSy Pégées . Elles étaient très-ré vérées chez les Grecs et les Romains , qui se fai-
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salent meme un scrupule de troubler leurs eaux en s’y baignant* Les Romains avaient consacré une fête appelée Fontinale, en l’honneur des divinités fontaines. Pendant cette fête, célébrée le 1 5 d’octobre , on couronnait , dit Varron, les puits avec des guirlandes, et l’on jetait des couronnes de fleurs dansles fontaines.
(( Nous adorons, dit Sénèque, les sources » des grandes fleuves, et nous plaçons des am » tels à l’endroit où les eaux sortent brusquea ment des souterrains. Nous adorons aussi les )) fontaines d’eaux chaudes , et les lacs distin- » gués par leur profondeur immense. »
Les fontaines adorées sont en trop grand nombre pour les détailler ici. On attribuait généralement a leurs eaux des vertus merveilleuses : plusieurs rendaient des oracles, inspiraient ceux qui s’abreuvaient de leurs eaux. Les fontaines thermales , qui avaient aussi leur culte , pouvant soulager ou guérir plusieurs maladies, méritaient mieux le respect des peuples , et avaient plus de droit à la divinisation que la plupart de celles qui étaient dépourvues de cette faculté.
Les Gaulois et les Germains adoraient des fontaines ; et , malgré les efforts du christianisme, ce culte s’est long-temps maintenu chez eux. J’ai cité , en parlant du culte des forêts y
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les capitulaires, les lois civiles et religieuses qui proscrivaient l’adoration des fontaines au huitième siècle : suivant le chroniqueur lîelmoldus, cette superstition antique était en vigueur chez les Saxons au treizième siècle. On trouve encore en France des fontaines qui conservent les noms de quelques divinités du paganisme , et notamment celui de Diane.
Le culte des eaux subsiste aujourd’hui , en tout ou en partie, chez plusieurs nations de la terre. Quelle que soit la différence des religions quelles professent, quelles que soient les opinions qui les divisent , elles s’accordent plus ou moins sur ce point du Fétichisme naturel.
Les prêtres du christianisme , ne pouvant triompher des vieilles habitudes des peuples , les laissèrent subsister, en changeant le nom de l’objet du culte , en substituant des saints aux dieux du paganisme ; c’est pourquoi plusieurs fontaines antiques, et sur-tout les fontaines thermales et minérales, portent encore aujourd’hui des noms de saints. Quelques-uns, à la faveur de ces noms sacrés, opèrent encore , dit-on , des guérisons miraculeuses : la fontaine des Anci ely s, dont le culte se célèbre le jour de Sainte- Clotide, en est un exemple.
La Grèce moderne, malgré les siècles, les évènemens politiques et les religions diverses,
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causes de tant de révolutions glorieuses et funestes , conserve encore ce culte antique. Ces révolutions qui , de l’état de barbarie , ont élevé cette nation au plus haut degré de gloire, et font replongée dans la servitude et l’abjection; qui ont fait édifier et renverser tant de villes , tant de monumens magnifiques et durables , n’ont pu cependant porter que de faibles atteintes aux habitudes héréditaires de ses habitans , au culte le plus ancien du monde : le Fétichisme naturel , qu’ils professent encore , et qui s’est maintenu presque intact après de si nombreuses vicissitudes. Ils rendent un culte aux forêts, aux fontaines. Voici le tableau des restes vénérables de ce culte primitif, tracé par un voyageur moderne.
« Il faut voir les fêtes religieuses qu’ils célè- » brent à la campagne : elles rappellent les dé- » votions des anciens pour une fontaine sacrée, )) pour une antique forêt, objets de vénération » et de culte. Or, touj ours dans ces lieux déserts, a dans ces bois respectés , vous trouverez, une » fontaine célèbre pour les guérisons et les mi- » racles qui s’y opèrent. La découverte d’une » source abondante, ou de ces eaux minérales » propres pour tant de maladies , a donné lieu » a cette dévotion. Ainsi les Grecs ont encore » dans leurs montagnes, des cavernes, des fo-
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>ï rets , des eaux consacrés par la dévotion ; ils » y vont en foule , dans certains jours de l’an- » née , et boivent de ces eaux : c’est une fête a publique* Ils attachent ensuite près de la » meme fontaine ou de sa source des morjo ceaux de linge ou d’étoffe , en signe de la a guérison qu’ils ont obtenue (i). v
Le culte des lacs était en vigueur chez les Lapons au dix-septième siècle* Leur usage était d’y jeter le foie et d’y faire couler le sang des victimes qu’ils immolaient sur leurs bords (2)* Ce culte existe encore en plusieurs lieux. Les Kalmouks vont en dévotion sur la grande montagne de Bogdo, près des bords du Volga, jettent dans une espèce de lac en forme de gouffre quelques pièces d’argent, quelques effets, et y récitent des prières (3),
Quant aux cultes des fleuves et des rivières , il n’a point cessé dans certaines parties du monde. Le Nil reçoit encore, même des chrétiens coptes, un hommage religieux. Le 24 septembre, jour de la fête de Sainte-Croix,
(1) N cuveaux Voyages dans P Archipel, le Continent de la Grèce, etc., t. Iï, p* 585*
(?.) Voyage au Cap-Nord , par Joseph Acêrhi, t. III, p* 259.
(3) Voyage de P al! as, t* VII, p. r\^ri jar.
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temps auquel ce fleuve commence à décroître, les prêtres coptes font une cérémonie qui est un reste de l’ancien culte. Après avoir célébré la messe et rendu grâces à Dieu des heureux effets du débordement , ils jettent dans les eaux du Nil une croix de bois (i).
Le voyageur Bruce, parvenu aux sources de ce fleuve, y a trouvé son culte conservé dans son intégrité première. Il a logé chez celui qui remplissait les fonctions de prêtre du Dieu Nil. Les habitans appelés Agows > honorent ce fleuve des titres pompeux de Dieu éternel y de Lumière du Monde, d ’OEil de la Terre , de Dieu de paix , de Sauveur > de Père de l’Univers. Bruce a aussi entendu le prêtre qualifier, dans ses prières, le Nil de Dieu très-puissant et de Sauveur du Monde . Ce serait commettre un sacrilège que de se baigner dans les eaux de sa source (2).
Chez les peuples de l’Inde et du Thibet, le Gange est encore une divinité très-vénérée. Plusieurs dévots indiens se noient dans ce
(1) Mémoire sur le culte des divinités des eaux , par F abbé Fontenu. Mém . de V Acad, des ïns 'rip. , t. XII, P- 3t.
(2) Voyage aux sources du Nil , par James Bruce
tora. VL
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fleuve, afin d’arriver au séjour des bienheureux. Les habitans qui en sont trop éloignés pour jouir facilement du bienfait imaginaire de ses eaux les font à grands frais, transporter fort loin. <c J’ai vu, dit Samuel Turner , des » hommes gravir sur les montagnes du Bou- » tan, traverser une partie du Tliibet, emporia tant sur leurs épaules des vases remplis d’eau » du Gange (i). »
Ce fleuve n’est pas le seul dans l’Inde qui reçoive les honneurs divins ; les habitans comptent sept fleuves ou rivières qui ont cette prérogative, et qu’ils nomment du nom collectif de Siitnud , ou les sept rivières. Ces rivières sont : le Gange , la Jumnah , la Goda very , la Sersooiy , la Nerbuddah , le Sind ou ( Indus ) , et la Couvery (2).
On voit, par ces exemples , que le culte des eaux en général a été aussi universel, aussi répandu, et s’est tout autant conservé que les cultes des montagnes et des forêts.
Tels sont les principaux objets du Fétichisme naturel ; tels sont ceux qui ont le plus particulièrement fourni matière à l’idolâtrie.
(1) Relation de V ambassade anglaise au Thibet et au Boutan, par Samuel Turner, t. I, p. 81.
(2) Manuscrits de Kirkpatrick, Description géographique de UIndostan, par le major Rennell, t. Il, p. 364-
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