CHAPITRE X
Du Culte de Vénus , de quelques autres institutions et usages religieux qui ont rapport au Culte du Phallus .
Chez les nations où l'abondance des enfans est pour leurs pères un moyen de richesse, un titre de gloire; où une progéniture nombreuse attire la considération et le respect, et où, par conséquent, l’impuissance des hommes et la stérilité des femmes deviennent un opprobre, et sont regardées comme un signe de la malédiction divine , l’acte par lequel l’homme reproduit son semblable, et les objets qui servent à cette reproduction, doivent être en grand honneur. La continence , bien loin d’être mise au rang des vertus, y est considérée comme un attentat a la société. C’est évidemment la nécessité d’accroître la population qui a fait naître cette opinion, laquelle a dû s’altérer lorsque cette nécessité fut moins sensible, puis devint une source de débauche et de supers-
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tition, lorsque le temps eut effacé sa cause primitive de la mémoire des hommes.
Sous un climat où les vêtemens sont souvent inutiles et importuns, l’habitude de voir des nudités les rendait indifférentes: elles ne causaient que peu ou point d'émotions, et n'irritaient pas plus les désirs que ne le font les parties du corps que les nations civilisées laissent aujourd'hui à découvert. Ainsi l’on pourrait conclure de ces notions que la pudeur est native des régions où le froid a rendu les vêtemens indispensables.
L’usage d’honorer Facte de la génération et l’habitude des nudités sont deux causes qui ont puissamment influé sur les mœurs des nations. Lorsque ces causes ont agi ensemble dans une même région de la terre, leur influence a été plus marquée , et a produit des institutions civiles et religieuses qui portaient tous les caractères de leur double origine.
Lorsque, dans d’autres pays, une de ces deux causes agissait isolément p son influence, moins puissante, produisait des institutions moins fortement caractérisées.
Enfin, chez les peuples où ces deux causes n’ont point du tout existé, il en résultait des opinions, des habitudes, des institutions abso-
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lument contraires à celles des peuples qui vivaient sous leur influence.
De là cette diversité étrange de moeurs et de coutumes, ces contrastes choquans, ces différences totales qui existent entre les opinions et les institutions des nations qui peuplent ou qui peuplaient la terre. On serait, au premier abord, porté à croire que la nature de l’homme du midi n’est pas la même que celle de l’homme du nord, ou à douter de la véracité des écrivains qui ont offert des tableaux si différens de leurs mœurs respectives.
Il est vrai que le temps, les communications de peuple à peuple, les migrations lointaines, le commerce, les révolutions politiques et religieuses ont, dans, plusieurs contrées, effacé, en tout ou en partie, les caractères que les causes dont j’ai parlé y avaient imprimés, ont adoucices nuances tranchantesqui distinguaient leurs habitans; mais ces événemens n’ont pas agi par-tout; et, dans les lieux où leur action s’est fait sentir, elle n’a pas toujours été assez puissante pour faire disparaître entièrement le caractère antique. L’histoire, d’ailleurs, ainsi que rattachement des peuples à leurs vieilles habitudes, a préservé les monumens caractéristiques des sociétés primitives d’une ruine complète. Des traits fortement prononcés exis-
lent encore, et suffisent pour indiquer les causes qui les ont tracés.
Ces causes matrices, où l’esprit des nations est venu, pour ainsi dire, comme une matière fusible, se couler, recevoir des formes et se durcir, ont agi ensemble et avec force dans certaines régions. De vastes déserts, des terrains incultes et inondés, peuplés d’animaux destructeurs et féroces, appelaient le génie, le courage et les travaux des hommes. La population y était d’autant plus désirable qu’elle assurait la puissance et la richesse. Aussi les lois, les préceptes, les institutions civiles et religieuses des temps anciens, que la tradition nous a conservés, tendent vers ce but unique : tous favorisent et provoquent même l’accroissement de la population.
La circoncision, un des rites les plus anciens
que les Egyptiens et les Ethiopiens pratiquaient avant les Hébreux, n’avait évidemment pour but que de rendre plus commode, que de favoriser l’acte de la reproduction de l’homme , et de faire disparaître jusqu’à ses plus faibles obstacles.
Le premier précepte que Dieu , dans la Genèse, adresse aux hommes après le déluge, est celui-ci : Croissez et multipliez , remplissez la terre . Ce précepte est répété dans le même dis-
cours , et cette répétition en fait sentir Fimportance (i). Aussi chez les Hébreux le concubinage n’était point un crime: il était habituel; et le mariage ne l’excluait point.
Sara , femme à' Abraham, fournit elle-même à son mari une concubine: elle lui livre sa servante Agar, dont le patriarche eut des enfans (2).
Nachor, frère d’Abraham , eut aussi plusieurs enfans d’une concubine appelée Roma (5).
Loth , pour assouvir les désirs impétueux des habitans de Sodôme, leur offre ses deux filles encore vierges (4).
Ces deux mêmes filles enivrent bientôt après leur père , se livrent a ses caresses , et en ont des enfans (5).
Jacob épouse en même temps les deux sœurs, Rachel et Lia, et, lorsque l’une et l’autre sont devenues stériles, elles se font remplacer par leurs servantes. Rachel fournit a son mari sa servante Bala ; et Lia, sa servante Zebpha (6).
(1) Genèse , chap. 9 , vers 1 et
(2) Idem , chap. 16, vers. 1 et suiv.
(3) Idem , chap. 22, vers. 24.
(4) Idem > chap. 19 , vers. 8 et suiv.
(5) Idem , chap. 19 , vers. 3i et suiv.
(6) Genèse, chap. 29, vers. 28 et 29; chap. 3o,vers. i et 9.
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Bala, qui dormait avec Jacob, dormit aussi ave Ruben , fils de ce patriarche (i).
Thamar épouse successivement les deux frères, Ider et Onan , fils de Juda. N’en ayant point d’enfant, et craignant d’être accusée de stérilité, elle va, déguisée en prostituée, se placer sur un chemin où devait passer son beau-père. Celui-ci la méconnaît, marchande ses faveurs, y met un prix, les obtient, et en a deux enfans (2).
Ces fornications, ces adultères, ces incestes, et plusieurs autres qu’il est inutile de rapporter, ne sont point présentés, dans les livres de la Bible , comme des crimes, mais comme des actions ordinaires. Ceux qui en sont les auteurs n’y reçoivent aucun reproche, n’éprouvent ni blâme, ni punition.
Si la Bible se plaint de Salomon, qu’elle dit avoir surpassé en sagesse tous les rois de la terre (5), ce n’est point parce qu’ayant épousé la fille du Pharaon d’Egypte, et ayant eu un commerce passager avec la reine de Saba, il vivait en outre avec sept cents femmes qualifiées de reines , et trois cents qualifiées de con —
(1) Genèse, chap. 35, vers. 22.
(2) Idem } chap. 38, vers. 8, i3 et suiv.
(3) Les Rois , liv. 3, chap. 10, vers. 25.
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cabines; mais parce que ce nombreux sérail, destiné aux amours et aux plaisirs de ce roi sage , était composé de femmes étrangères, de Moabites, d’ Ammonites, d’Iduméennes, de Sidoniennes et de femmes du pays des Héthéens: nations chez lesquelles la loi de Moïse défend aux Hébreux de prendre des épouses, et qui professaient une religion différente de la leur. Salomon fut perverti par elles : il érigea des autels, des temples et des idoles en l’honneur des divinités adorées par ces étrangères (i). Ainsi ce n’est point la quantité exorbitante de femmes qui composaient le sérail de Salomon, que la Bible réprouve dans ce roi, mais leur qualité d’étrangères et d’idolâtres.
Lorsqu’il s’agit au contraire, dans la Bible, de ces actes infâmes, de ces plaisirs stériles et nuisibles à la population, alors l’opinion se prononce fortement contr’eux. L’action diOnan excite l’indignation; et les mœurs corrompues des habitans de Sodôme et de Gômore attirent sur leurs villes une punition exemplaire et terrible.
Enfin la virginité, pour les filles nubiles, était chez les Hébreux, comme elle l’est encore chez les Indiens, une espèce d’opprobre,
(i) Les Rois , chap. si , vers, i , a, 3- , etsuiy.
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Jephté, ayant de se laisser religieusement égorger par son père, lui dit ; Permettez-moi d’aller pleurer pendant deux mois ma virginité dans les montagnes. Elle alla avec ses compagnes pleurer de ce qu’elle mourrait vierge (i).
Les jeunes Indiennes, suivant Mindès-Pinto, croient ne pouvoir point être reçues en Paradis avec leur virginité.
« Les Indiens, dit Sonnerai, sont tellement » persuadés que les dieux ne leur ont accordé » l’existence que pour se reproduire qu’ils re- » gardent la stérilité comme une malédic- » tion (2). »
Si nous portons nos regards sur les institutions et les usages de quelques autres nations de l’Orient, nous y verrons, sous des formes différentes, un motif pareil : celui d’honorer l’acte de la génération , et de favoriser la population.
Le culte de Vénus, si répandu en Orient, et qui s’introduisit ensuite en Grèce et en Italie , avait pour objet d’honorer la faculté fécondante de la nature. Son origine était plus ancienne et différente de celle de Priape; mais le culte de
(.1) Les Juges , chap 1 1 , vers. 87 et 53.
(2) Lojrage aux Indes et à la Chine , t, 1 , p. 128 , deuxième éditioio „• . *
fun et de l’autre avait un même but : celui d’accroître la population.
Dans les cérémonies du culte de Vénus, l’acte de la génération était sanctifié. La jeunesse des deux sexes venait solennellement offrir sesprémicesà cette déesse : ainsi qu’ailleurs on y offrait à d’autres divinités les prémices des fleurs, des fruits , et les nouveaux-nés des animaux domestiques (1).
La politique fonda cette cérémonie; la superstition la consacra; et l’attachement des peuples pour les vieilles habitudes, et sur-tout pour celles qui tiennent à la religion, la maintint jusque dans un temps où la civilisation avancée, les mœurs altérées, commençaient à la rendre humiliante pour les personnes qui étaient forcées de s’y soumettre.
« Le culte qu’on rend à cette divinité , dit » Montesquieu, est plutôt une profanation » qu’une religion. Elle a des temples où toutes » les filles de la ville se prostituent en son hon- » neur, et se font une dot des profits de la dé- » votion. Elle en a où chaque femme mariée » va, une fois en sa vie, se donner à celui qui
(1) Voyez , sur l’origine de ce cuite et de la divinité Vénus y l’ouvrage intitulé : Des Cultes qui ont précédé et amené V idolâtrie , chap. 21.
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» la choisit, et jète dans le sanctuaire l’argent » quelle a reçu. Il y en a d'autres ou les cour- » tisanes de tous les pays, plus honorées que » les matrones, vont porter leurs offrandes. Il » y en a enfin où les hommes se font eunuques » et s’habillent en femmes, pour servir dans le » sanctuaire, consacrant à la déesse et le sexe » qu’ils n’ont plus, et celui qu’ils ne peuvent » pas avoir (i). »
Ce n’est point ici une fiction poétique : c’est la vérité que l’illustre auteur que je viens de citer a puisée dans l’histoire de diverses nations.
Plusieurs écrivains de l’antiquité témoignent que ces cérémonies dévotes et voluptueuses étaient pratiquées dans divers pays de l’Orient, et notamment à Babylone. Le prophète Jérémie, dans sa lettre adressée aux juifs destinés à être conduits captifs dans cette ville, leur apprend l’existence de cet usage (a). Le géographe Strabon en fait aussi mention (5); mais Hérodote est celui qui le décrit avec plus de détail.
« Les Babyloniens, dit-il, ont une loi bien » honteuse: toute femme, née dans le pays,
(1) Temple de Guide , chant premier ,
(2) Baruc. , chap. 6 ? vers. 42 et 4^*
(3) Strab. , lib. 16.
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» est obligée, une fois clans sa vie, de se rendre » au temple de Vénus, pour s’y livrer à un a étranger. Plusieurs cl’entr’elles, dédaignant » de se voir confondues avec les autres, à a cause de l’orgueil que leur inspirent leurs » richesses, se font porter devant le temple » dans des chars couverts. Là, elles se tièna nent assises, ayant derrière elles un grand » nombre de domestiques qui les ont accom- » pagnées; mais la plupart des autres s’as- » sèyent dans la pièce de terre dépendante du a temple de Vénus, avec une couronne de fla celle autour de la tête. Les unes arrivent, » les autres se retirent. On voit en tout temps » des allées séparées par des cordages tendus, 'a Les étrangers se promènent dans ces allées, » et choisissent les femmes qui leur plaisent le » plus. Quand une femme a pris place en ce » lieu, elle ne peut retourner chez elle que a quelque étranger ne lui ait jeté de l’argent » sur les genoux, et n aît eu commerce avec » elle hors du lieu sacré, il faut que l’étranger, » en lui jetant de 1 argent, lui dise : T invoque a la déesse Mjlitta. Or les Assyriens donnent à a Vénus le nom de Mjlitta . Quelque modique a que soit la somme, il n’éprouvera point de a refus : la loi le défend ; car cet argent devient a sacré. Elle suit le premier qui lui jète de
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» l’argent; et il ne lui est permis de repou s- »ser personne. Enfin, quand elle s’est ac- » quittée de ce qu’elle devait à la déesse, en » s’abandonnant à un étranger , elle retourne » chez elle. Après cela, quelque somme qu’on » lui donne, il n’est pas possible de la séduire. » Celles qui ont en partage une taille élégante » et de la beauté ne font pas un long séjour » dans le temple ; mais les laides y restent » davantage , parce qu’elles ne peuvent satis- » faire à la loi. Il y en a même qui y demeu- » rent trois ou quatre ans (i).
Le même historien ajoute : « Une coutume » à peu près semblable s’observe en quelques » endroits de l’île de Chypre. »
Cette pratique était en effet en vigueur à Paphos , ville de cette île. Justin rapporte ainsi
les causes de la fondation de Carthage : « E lissa , » fuyant Tyr où son frère Pjgmalion avait » assassiné son mari Àcerbus , pour s’emparer » de ses trésors, aborda avec plusieurs Ty riens, » compagnons de sa fuite, sur la côte de File » de Chypre. Elle y débarquait au moment où » les Cypriennes célébraient la fête de Vénus. » Les jeunes filles de Paphos se présentaient » aux étrangers , et leur offraient la jouissance
(i) Hérodote, Clio , cbap. 199.
de leurs charmes, dont le prix était destiné à » former leur dot. »
Elissa fit choix de quatre-vingt de ces galantes Cypriennes, les embarqua sur sa flotte, les unit aux jeunes Tyriens qui l’accompagnaient, afin de peupler la ville qu elle se proposait de bâtir. Elle arriva en Afrique, et y fonda Carthage (i).
Les Tyriens et les Cypriennes transportèrent les mœurs et la religion de leurs pays dans cette nouvelle contrée. L’usage qui obligeait les jeunes filles à venir gagner leur dot au bord de la mer y fut mis en vigueur. A quelque distance de la nouvelle ville, était un lieu consacré à Vénus, appelé Sicca veneria . Un pareil lieu, consacré à la même divinité, et destiné au même culte, existait, chez les Phéniciens, sous le nom de Succoth-Benoth ou Siccoth I enoth. Ces mots signifient lentes desjilles . On croit, avec beaucoup de raison, que le nom V énus en est dérivé (2). Valère Maxime nous
(1) Justin , lib. iB.
(2) Selden de Dis Syris , Syntagm. 2 , cap. 7 , p. 234 ; —Addimenta Beyeri , p. 3io ; — Elias , Sckedius ,de Dis Germants , cap. 9 , p. 123 ; — treizième Mémoire sur les Phéniciens, par l’abbé Mignot , membre de i’Acad. des Inscriptions, tom. 38, p. 5g.