‹ Histoire abrégée de différens cultesChapitre 14 sur 27 · II. j · texte numérisé non relu

II. j

194 DES DIVINITES GENERATRICES

apprend que, dans ce lieu, se rendaient les jeunes Carthaginoises; et que, sous les auspices de la déesse, elles se livraient religieusement à la brutalité des étrangers, et acquéraient, au prix de leur virginité, une somme qui servait à les marier (1).

Cet usage religieux et galant était établi dans toute la Phénicie. La déesse, qui présidait à la génération s’y nommait Astarté , et le lieu qui lui était consacré, Succoth-Benoth . A Biblos , les jeunes filles avaient l’alternative de se prostituer pendant un jour entier aux étrangers, ou de sacrifier leurs cheveux à la déesse (2). Si l’on en juge d’après les vives déclamations faites par différens écrivains contre le culte de la Vénus de Biblos et contre ses indécences, on se convaincra que les filles de cette ville préféraient conserver leur chevelure.

En ce dernier cas, le prix de la prostitution ne servait point à leur dot; mais il était destiné à subvenir aux frais du culte. C’est saint Augustin qui nous instruit de cette particularité, en nous disant que de son temps les prostitutions re-

(1) Taler. -Maxim. , lib. 1 , cap. 6, sect. i5, p. 2>35.

(1) Traité de la Déesse de Syrie , dans les oeuvres de Lucien.

CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. ig5 ligieuses étaient en usage dans toute la Phénicie (i).

Elles y existèrent même long-temps après , jusque sous le règne de Constantin. Suivant Eusèbe et Théodoret, le temple ày Héliopolis , en Phénicie, celui des Aphaques , situé sur le mont Liban , entre Héiiopolis et Biblos, étaient dédiés à des divinités qui exigeaient de pareils sacrifices. Ces deux écrivains nous apprennent que cet empereur fit détruire ces temples , et abolit le culte indécent qu’on y célébrait (a).

(1) Saint Augustin , Civit. Dei , lib. cap. 10.

(2) Eusèbe , J^iia Constantini , lib. 3 , cap. 53 et 56 ; Théodoret , Hist. ecclésiast. , lib. 1 , cap, 8.

Le temple des Aphaques était très-ancien. L'auteur du T raité de la Déesse de Sjrie en parle comme d’une antiquité vénérable. Eusèbe en fait un tableau liideux. C’était , suivant lui , de vieilles masures , entourées d’arbustes et broussailles épaisses , où aucun chemin , aucun sentier, n’aboutissait. Les ministres du temple y tenaient école de débauche. Des hommes efféminés , impudens , pour apaiser le démon qui y présidait , se livraient entr’eux aux excès du plus honteux libertinage. En outre , des hommes et des femmes mariés s’y réunissaient , se confondaient ensemble , et assouvissaient la violence de leurs désirs.

Il raconte des choses semblables du temple d’Héliopolis , et dit que les habitans y prostituaient leurs filles aux étrangers qui passaient dans leur pays.

ïo6 DES DIVINITÉS GENERATRICES

Les Hébreux, voisins des Phéniciens, ne purent résister à battrait de Fexemple que ces derniers leur offraient. Moïse avait prévu le danger, en défendant positivement à son peuple ces pratiques impures et religieuses. Ses paroles annoncent même que les Phéniciens ou les Chananéens avaient, de son temps, corrompu l’esprit de l’institution primitive , et s’étaient laissés aller à des désordres plus révoltans encore : « il n’y aura point, dit-il, de femmes » prostituées parmi les filles d’Israël, ni de » fornicateurs parmi les garçons d’Israël; vous » n’offrirez point dans la maison du Seigneur, » votre Dieu, la récompense de la prostituée, » ni le prix du chien (i). »

On voit, dans ce passage, les pratiques du culte éédstarté ou de Mjlitta bien désignées , la prostitution des jeunes gens des deux sexes, et le prix de cette prostitution offert à la divinité. L’auteur du Deutéronome emploie dans le texte hébreu , au lieu des mots grossiers de meretrix et de scortator , qui se trouvent dans la Yulgâte, des expressions qui répondent à celles de consacrées , consacrés ou efféminés : qualifications servant à caractériser les garçons

(i) Deutéronome , disp. 2’, vers. 17 et 18.

et les filles qui prétendaient honorer la divinité par de tels actes d’impureté (1).

Malgré ces défenses, les Israélites forniquèrent avec les consacrées et même avec les efféminés ; et ils forniquèrent avec tant d’éclat qu 'Azay roi de Juda, chassa ces efféminés du pays de sa domination. Son fils, Josaphat, qui lui succéda, fit plus encore: il en extermina un grand nombre. Les effets de ces exemples terribles ne furent pas de longue durée. Les prostitutions religieuses reprirent faveur parmi les Israélites; et ils les exercèrent jusque dans le lieu consacré au Seigneur.

k Josias , dit fauteur du quatrième livre des » Rois , abattit les cabanes des efféminés ou y) consacrés, qui étaient dans la maison du » Seigneur, pour lesquels des femmes travail- » laient à faire des tentes en l’honneur d’ As- » sera ou â! A s tarté (2). »

La déesse de la génération était, chez les Arméniens, nommée Diane Anaitis. Strabon nous apprend que ces peuples lui rendaient un culte particulier: ils lui consacraient les prémices de leurs esclaves, de leurs filles , même des

(1) Mém. de V Académie des Inscriptions, tom. 38, p. 59 et 60.

(2) Les Rois , liv. 4 , chap. 23 , vers. 7.

ig8 DES DIVINITES GENERATRICES

filles les plus qualifiées. Ces filles se prostituaient dans le temple de la déesse : alors seulement elles étaient dignes du mariage ; et les hommes s’honoraient de les épouser (i).

« C’était une pratique commune chez les » Lydiens que les nouvelles mariées se pros- » tituassent avant d’habiter avec leurs maris ; » mais, le mariage une fois consommé , elles )) devaient à leurs époux une fidélité inviolable : » il n’y avait point de grâce pour celles qui » s’en seraient écartées (2), »

a Toutes les filles, dans le pays lydien, dit » Hérodote, se livrent à la prostitution : elles » y gagnent leur dot, et continuent ce coin- )) merce jusqu’à ce qu’elles se marient (3). )>

Pomponius-Méla dit la même chose de celles des Augiles, peuple d’Afrique. Elles reçoivent tous les hommes qui s’olfrent avec un présent ; et , plus le nombre de ceux qui sacrifient à leurs charmes est grand , plus elles en sont honorées.

Les Nasamons, peuples de la Lybie, observaient le même usage : « Lorsqu’un d eux, dit » Hérodote, se marie, la mariée accorde ses

(1) Strabon , lib. 2.

(2) Elien , Histoires diverses , liv. 4 ? diap. 1.

(3) Hérodote, Clio , ebap. g3.

» faveurs, la première nuit de ses noces, à tous » les convives; et chacun lui fait un présent, » qu’il a apporté de sa maison (i). »

La prostitution était en honneur à Naucratis en Egypte : les filles de cette ville passaient pour les plus belles courtisanes de ce pays; et quelques-unes se sont rendues célèbres, telles que Rhodope et Archidice (2).

Ces prostitutions de filles avant leur mariage semblent, au premier abord, étrangères au culte; mais, lorsqu’on les rapproche de l’usage des prostitutions religieuses, on y remarque de grands rapports; et il est évident quelles en dérivent. Il en est de même des courtisanes de l’antiquité. On croirait que le libertinage et les profits qui en peuvent résulter étaient les seuls motifs de leur profession; mais l’on doit savoir que ces courtisanes, si nombreuses et si célèbres dans la Grèce, officiaient dans le temple

(1) Hérodote, Melpomene , cliap. 172.

(2) Hérodote , Euterpe , chap. i35.

On peut joindre ici l’exemple qu’offrent les Gindanes , peuple de la Lybie , voisin des Maces. Leurs femmes portent, chacune, autour de la cheville du pied, autant de bandes de peaux qu’elles ont vu d’hommes : celle qui en a davantage est la plus estimée , comme ayant été aimée d’un plus grand nombre d’hommes. ( Hérodote , Melpomene , chap, 176).

1200 DES DIVINITES GENERATRICES

de Vénus, et qu’elles y étaient les uniques prêtresses de cette divinité. D’ailleurs, il est certain que les mêmes prostitutions religieuses qui avaientlieu à Babylone, dans toute la Phénicie, et dans d’autres parties de l’Orient, étaient, dans le principe, en vigueur à Paphos, dans l’ile de Chypre, à Sam os, à Corinthe, à Âmathonte et à Hermioné , où l’on voyait plusieurs temples de Vénus.

Entre les différens honneurs que les habitans rendaient à cette divinité, dit Pausanias, on remarque une coutume qui oblige les filles qui se marient, et les veuves qui veulent contracter un nouveau lien, à venir sacrifier a Vénus avant leurs noces (i).

La même cérémonie se pratiquait dans tous les lieux où cette déesse recevait un culte particulier; mais bientôt les progrès de la civilisation firent sentir, dans plusieurs villes, l’inconvenance de ce culte Des lois sages y portèrent la réforme : les filles et les femmes des citoyens furent affranchies de cette servitude indécente ; et les prostitutions exigées par Vénus devinrent les fonctions des courtisanes en titre, qui, par devoir, se sacrifiaient à la divinité, et, par goût ou par avarice, prodiguaient leurs

(;) Pausanias , Corinthe , chap. 34-

faveurs ou les vendaient en public. On attribue à un certain Dexicréonte l’honneur d’avoir, à Samos, aboli les prostitutions religieuses.

Les courtisanes prêtresses de Vénus étaient nombreuses dans les principales villes de la Grèce : on en comptait plus de mille à Corinthe.

Le cuite de Vénus se maintint long-temps en Grèce dans son indécence primitive. Outre l’habitude, qui, chez le vulgaire, est un des plus forts soutiens des institutions antiques, le peuple avait un autre motif pour consulter ce culte :il était persuadé que ceux qui le méprisaient attiraient sur eux la haine et la vengeance de la divinité. Les jeunes filles redoutaient les fureurs de Vénus; et la peur les rendait dévotes.

Les prêtres racontaient la fable des Propætides, qui , rejetant le culte de cette déesse, en furent cruellement punies : elles sentirent dans leurs veines le feu de l’impudicité , et furent , dit Ovide, les premières femmes qui se prostituèrent à tout venant. Élège et Celène , filles

de Prætus , furent punies pour la même faute.

c< On les vit, dit Elien , parcourir toutes nues, » comme des insensées , une partie du Pélo-

202 DES DIVINITES GENERATRICES

)> ponèse et quelques autres contrées de la » Grèce (i). »

Les Romains honorèrent plusieurs divinités génératrices. Vénus avait quatre temples à Rome, et y fut honorée, sous différens surnoms, par différentes fêtes, célébrées au mois d’avril. Flore paraît être une des plus anciennes divinités génératrices que les Romains aient adorées ; la Vénus est hien plus moderne.

Les ier, 22 et 28 avril étaient consacrés à honorer , sous différens noms , la mère de la génération des êtres. Les cérémonies de ces fêtes rappellent les prostitutions des religieuses des Orientaux. L’hymne intitulé Pervigilium V eneris , ou la Veillée de Vénus, offre des

(1) Elien , Histoires diverses , liv. 3 , chap. 42.

Lorsque les anciens eurent oublié le motif des institutions primitives , les cultes ne se soutinrent que par la crainte de la colère des dieux : aussi a-t-on dit :

Primus in orbe deos fecit timor , ardtia coelo

Fulmina quum caderent.

Dans YHjpolite d’Euripide , Phèdre est représentée comme une malheureuse victime de la colère de Vénus : l’amour désordonné qui la tourmente est l’ouvrage de cette divinité persécutrice. Raciire est entré dans le sens du tragique grec,, en faisant dire à sa Phèdre :

C’est Ve'nus toute entière h sa proie attachée.

traits de conformité. On y voit que les Romains, à l’exemple des Phéniciens et des Grecs, dressaient des tentes ou des cabanes de feuillages consacrées aux mystères de l’amour.

L’obscurité naissante de la fin du jour, 1 ombre des arbres, l’abri de ces tentes formées de branches de myrtes , symbole des amours fortunés , enhardissaient les désirs, et dérobaient quelques alarmes à la pudeur.

« Demain , lit-on dans cette pièce , la mère )) des Amours, sous des cabanes verdoyantes )> de myrte , dressées à l’ombre des arbres , )) dictera ses lois à la jeunesse. »

Diane est trop chaste, suivant le poète ^ pour être invitée à cette fête. « Si vos regards pudi- » ques pouvaient se fixer sur ces jeux, dit-il à » cette déesse, vous verriez, pendant trois )> nuits , des chœurs de jeunes filles et de jeu- » nés garçons, couronnés de fleurs , errer dans » vos bocages, ou se reposer délicieusement » sous les cabanes de myrte (i). »

(i) Les courtisannes publiques étaient à Rome, comme en Grèce, les prêtresses de Y énus ; Ovide l’atteste dans ses Fastes , à l’occasion des fêtes vinales et floréales consacrées à cette déesse. « Jeunes filles, dévouées aux plaisirs » publics, célébrez la divinité de Vénus , honorez— la « d’un culte assidu : cette déesse procure des richesses

Ü04 DES DIVINITES GENERATRICES

Les pères de l’église , et notamment saint Augustin dans sa Cité de Dieu ? se sont fortement récriés contre les indécences de ces fêtes; mais ils n’ont pu réussir à les faire abolir entièrement.

Dans les pays où les prostitutions religieuses n’étaient pas connues ? il se pratiquait des cérémonies qui leur ressemblaient. Dans le temple de Bélus , à Babylone , chaque nuit , une femme choisie était conduite par un prêtre , et couchée sur un lit magnifique situé dans le sanctuaire.

Voici comment s’explique Hérodote en parlant de ce temple : « Personne n’y passe la » nuit , à moins que ce ne soit une femme du » pays dont le dieu a fait choix , comme le » disent les Chaldéens ? qui sont les prêtres de )> ce dieu. »

(( Ces mêmes prêtres ajoutent que le dieu » vient lui-même dans la chapelle , et qu’il se » repose sur le lit : cela ne me paraît pas croya-

» à celles qui font profession de se livrer aux caresses » du vulgaire. Demandez-lui , Pencens à la main , la » beauté , la faveur du peuple , Part des gestes agaçans , » des paroles séduisantes , etc. » (Fastes , liv. 3.) Dans le même livre des Fastes , Ovfde dit de la fête des floréales : « Mais pourquoi la troupe des courtisanes cé » lèbre -t-elle ces jeux?

CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 2q5

» ble. La même chose, dit encore Hérodote , » arrive à Thèbes en Egypte, s’il faut en croire » les Égyptiens ; car il j couche une femme » dans le temple de Jupiter thébéen ; et l’on » dit que ces femmes n’ont commerce avec » aucun homme. La même chose s’observe » aussi k Patarès en Lycie , lorsque le dieu » honore cette ville de sa présence , alors on » enferme la grande prêtresse la nuit dans » le temple (i). »

A Jagrenat, ville de l’Inde , les prêtres de Wischnou, pendant les huit jours que dure la fête de ce dieu, conduisent encore dans le vaste temple qui lui est consacré une vierge, qui y passe la nuit pour épouser le dieu, et le consulter sur la stérilité ou l’abondance de la récolte prochaine (2). C’était à Babylone , à Thèbes et a Patarès, comme c’est aujourd’hui k Jagrenat , non le dieu , mais les prêtres , qui , k la faveur des ténèbres de la nuit , épousaient la jeune mortelle.

Ce qui est remarquable , c’est qu’on adore encore a Jagrenat, comme on adorait k Babv-

(1) Hérodote, Clio } chap. 182.

(2) jEoyage dans le Mogol et V Jndoustan , par Bermer. * — Essais historiques sur V Inde , par Delaflotte , pag. 218.

30 6 DES DIVINITES GENERATRICES

lone, une divinité qui préside à la génération, et que les jeunes filles de Jagrenat, avant de se marier , viennent faire une offrande à leur Vénus, comme celles de Babyfone en faisaient à la leur. Un autre trait de ressemblance existe dans la forme de ces divinités, mères de la génération: elles étaient représentées en Assyrie, en Phénicie, à Paphos, comme elles le sont dans l’Inde, à Jagrenat, à Benarès, à Kesscrech et ailleurs, sous la forme d’une borne, d’une pierre pyramidale (i).

On connaît les dissolutions des mystères célébrés chez les Grecs d’Alexandrie en l’honneur d’Isis, de ceux d’Athènes, célébrés par la secte des Baptes en l’honneur de Cotjtto ou de Vénus la Populaire : on peut y joindre les mystères de Flore, de Bacchus, de la bonne déesse chez les Romains.

Ne fuyez point , dit Ovide, en s’adressant à des hommes, ne fuyez point le temple de Memphis ou Von adore la génisse du Nil : là > on fait tout ce que Jupiter y fit autrefois (2). Et ailleurs, le même poète dit au gardien de sa

(1) Voyez le Voyage de Bernier en Orient , et surtout celui d’Henri Grosse , ainsi que la note de Langlès sur le Voyage Norden , p. 3ig.

(2) Multas ilia facit , quod fuit ipsa jovi.

maîtresse : Ne t’informe point de ce qui se passe dans le temple de l Egyptienne Isis .

Juvénal confirme lusage des prostitutions dans le temple d’Isis ; et , à cette occasion , il donne à cette divinité égyptienne une épithète fort injurieuse (1).

Dans sa Satire IXe, le même poète revient encore sur les prostitutions pratiquées dans le temple d’Isis ; il nous apprend même que Vénus y était souvent remplacée par Ganimède (2).

Ces prostitutions dans les temples étaient si universelles qu’Hérodote n’a pas hésité de dire : « Presque tous les autres peuples^ si l’on » excepte les Egyptiens et les Grecs, ont » commerce avec les femmes dans les lieux » sacrés (3). »

Ces exceptions paraissent même un effet de la complaisance de l’auteur; et ce qu’il dit ailleurs sur le même sujet prouve qu’elles ne sont guère admissibles, comme on l’a déjà vu, et comme on va le voir.

Juvénal ne lait point de telles exceptions, et s exprime plus nettement qu’Hérodote sur cette

(1) Aut apud Isiacœ potius sacraria lence.

Satyr. 6, vers. 489.

(2) Satyr. 9, vers. 22.

(3) Hérodote , Euterpe , chap. 64.

20$ DES DIVINITES GENERATRICES

coutume, où, après avoir parlé de plusieurs lieux consacrés à ce libertinage religieux, il ajoute : Quel est le temple ou les femmes ne se soient point prostituées (i )?

Les Dionysiaques des Grecs étaient fort indécentes; mais il paraît que les Bacchanales des Romains les surpassaient encore. La civilisation ajoute ses vices aux institutions vicieuses déjà consacrées. Tite-Live nous a laissé un tableau révoltant des désordres qui se pratiquaient dans ces assemblées nocturnes et religieuses.

Les mystères de Bacchus étaient célébrés à Rome dans le temple de ce dieu, et dans le bois sacré appelé Simila, situé près du Tibre. D’abord, les femmes seules y étaient admises; et la lumière du jour en éclairait toutes les cérémonies. Des dames respectables et mariées étaient tour-à-tour revêtues de la dignité de prêtresses. Aucun bruit scandaleux ne s’était élevé contre ces assemblées mystérieuses, lorsqu’une femme de la Campanie, nommée Pacculla Minia , obtint le sacerdoce des mystères de Bacchus. Elle en changea entièrement l’institution, en initiant ses deux fils. Cet exemple fut suivi: des

(î) ...... Nam quo non prostat femina templo ?

Satir. 9 , vers. 2 4-

CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 20g

hommes furent introduits, et les désordres avec eux. Par ordre de la meme prêtresse, les mystères ne furent plus célébrés que la nuit. Avant elle , ils n’avaient lieu que trois jours par année; elle les fit célébrer chaque mois, et pendant cinq jours. Les jeunes garçons qu’on y admettait n’avaient jamais plus de vingt ans. Dans un âge plus avancé, iis auraient eu moins d’emportement pour les plaisirs, une imagination moins inflammable, un esprit moins crédule et moins propre â recevoir les impressions qu’on voulait leur donner.

Introduit par des prêtres dans des lieux souterrains, le jeune initié se trouvait livré à leur brutalité. Des hurlemens affreux, et le son de plusieurs instrumens, comme cymbales et tambours , servaient à étouffer les cris que la violence qu’il éprouvait pouvait lui arracher.

Les excès de la table, où le vin coulait en abondance, excitaient à d’autres excès que la nuit favorisait par ses ténèbres. Tout âge, tout sexe, étaient confondus. Chacun satisfaisait le goût auquel il était enclin; toute pudeur était bannie; tous les genres de luxure, même ceux que la nature réprouve, souillaient le temple de la divinité (i).

(i) Plura virorum inter scsc quàrn fœminarum esse stupra.

ii. i4

Si quelques jeunes initiés témoignaient de la honte pour tant d’horreur, opposaient de la résistance aux poursuites de ces prêtres liberlins, ou même s’ils s’acquittaient avec négligence de ce qu’on exigeait d’eux, ils étaient sa-» crifiés; et, dans la crainte de leurs indiscrétions, on leur ôtait la vie. On les attachait fortement à certaines machines, avec lesquelles ils étaient subitement enlevés et plongés ensuite dans une caverne profonde. Les prêtres justifiaient en public leur disparition, en disant que le dieu irrité était Fauteur de cet enlèvement.

Les danses, les courses, les cris des hommes et des femmes qu’on disait agités d’une fureur divine, et qui ne l’étaient que parles fumées du vin , formaient un épisode principal de ces cérémonies , et faisaient diversion à d’autres désordres. On voyait des femmes, les cheveux épars, tenant en main des torches allumées, aller les plonger dans les eaux du Tibre sans les éteindre. Ce prétendu miracle s’opérait, dit Tite-Live, parce que la matière inflammable de ces torches était composée de soufre et de chaux.

Des crimes d’un autre genre s’ourdissaient dans ces assemblées nocturnes. On y préparait des poisons; on y disposait des délations et de

faux témoignages; on fabriquait des testamens; on projetait des assassinats.

On y trouvait des initiés de toutes les classes, et même des Romains et des Romaines du premier rang: leur nombre était immense. Ce n’était plus une société, c’était un peuple entier qui partageait ces désordres abominables, et conjurait même contre l’état. C’est sous ce dernier rapport que le consul Posthumius fit envisager cette aggrégation, lorsqu’il la dénonça au sénat de Rome ; et cette seule considération peut-être détermina ce sénat superstitieux à porter atteinte à la religion, en abolissant ces assemblées abominables : elles furent dissoutes Fan de Rome 56/j. (i).

Si les Romains abolirent pour quelque temps les Bacchanales, ils laissèrent subsister le culte de la bonne Déesse . Les hommes, à la vérité, mais non les excès, étaient bannis de ces mystères.

« Elles nous sont connues, les secrètes pra- » tiques du culte de la bonne Déesse > dit Juvé- » nal. Etourdies par le bruit des trompettes,

(i) Tite-Live , quatrième décade, liv. 9 ,ou de l’édition de Drakenborchius , liv. 39 , cliap. 8, 9, 10 et 1 1 .

212 DES DIVINITES GENERATRICES

» enivrées de vin, ces Ménades luxurieuses » courent échevelées, et appellent, par des » hurlemens, Priape à leur secours. Qui pourra » exprimer l’ardeur libidineuse qui les dévore? » qui pourra peindre leurs danses lascives, » mêlées de cris, et les torrens de vin vieux » dont elles sont toutes inondées? Voyez Lau - » fella y qui, une couronne de fleurs à la main, » provoque jusqu’aux servantes des plus viles » courtisanes, et remporte le prix de la débau- » che; mais Médulline la surpasse dans l’art » des postures et des mouvemens lascifs. Ce » sont ici les plus grands excès qui attirent le » plus de gloire : rien n’est figuré, tout est réel » dans leurs actions. Les vieillards les plus re- » froidis par l’âge, Priam et Nestor, s’enflam- » rueraient à la vue de leur lubricité, s’ils pou- » vaient, sans en être révoltés, en supporter » le spectacle. Bientôt ces Furies, irritées par » les progrès de leurs désirs, dont la violence » leur est insupportable^ font retentir leur ca- » verne de ces cris : Qu on fasse entrer des » hommes y il en est temps ! Serait-il endormi , » mon amant? quon V éveille. L’amant ne vient r pas. Faites venir des esclaves y s il ne s en » trouve point , un porteur d'eau. Point de por- » leur d’eau. FJ] es sont réduites à demander,

u faute d’hommes, l’assistance d’un vil qua- » drupède (i). »

Les Romains transplantèrent le culte de Vénus dans les Gaules. Le port de Vendres ou de Vénus, portas Veneris , était consacré à cette déesse; car Vendres était, par contraction, le nom que les Gaulois donnaient à la mère des Amours : on en a la preuve dans le mot vendre-di, jour de Vénus. Plusieurs lieux sont encore, en France, nommés V endre , Ventre , Vendœu ere, etc. : ce qui ferait présumer qu’ils doivent cette dénomination au culte que cette divinité y recevait.

Si l’on en croit une légende en vers de saint Romain, évêque de Rouen, le culte de Vénus existait encore dans cette ville au septième siècle. Dans les murs de Rouen était un château fortifié .• là, sous des voûtes ténébreuses, des

C1) Desunt hommes : mora nulfa peripsam

Quominiis imposito clunem submittat asello.

Juvcnal , Satire 6.

Sans doute Juvénai , usant de son privilège de poète , a chargé le tableau ; mais, en rabattant des exagérations que je lui suppose , il nous restera assez de données , si l’on y joint sur-tout ce que Tite-Live nous a conservé des anciennes bacchanales , pour décider que les Romains avaient abusé de ce culte aussi indécemment que l’avaient fait les Grecs et les Orientaux.

sectaires de la déesse se livraient aux excès de la table, et puis à tous ceux de la débauche la plus effrénée. Au centre du château, s’élevait un édifice appelé temple de V e'nus : une idole de cettedéesseyétaitadorée; et ses prêtresses* à qui notre légendaire peu poli donne le titre dont le vulgaire grossier apostrophe les plus viles courtisanes, y remplissaient scandaleusement leur indécent ministère. Saint Romain détruisit tous ces repaires de prostitution, renversa le temple, brisa l’idole, et mit en fuite les prêtresses et leurs partisans (i).

C’est a ce point de dépravation que dégénéra un culte dont les motifs étaient originairement purs ; un culte, à la vérité très-susceptible d’abus, qui ne put s’en préserver, mais dont les premiers fondateurs avaient des intentions louables. Ils le croyaient sans doute nécessaire à la propagation de l’espèce humaine, à sa prospérité; propre à réunir les familles , à resserrer les liens sociaux, à maintenir la paix et l’union entre les nations, à accroître la population, et peut-être à détruire des habitudes vicieuses qui lui sont contraires. Il faudrait avoir vécu dans les lieux et dans les temps où ces

(i) T^ita sancti RomanL Thesaur. anecdot » t. 3* coL p„ 16 56.

institutions ont pris naissance , pour pouvoir sainement les juger (i).

(î) Après tant de témoignages irrécusables, tant de preuves réunies sur l’existence des prostitutions religieuses , on sera sans doute étonné d’apprendre qu’un homme, justement célèbre par sa philosophie , par son génie, par l’éclat et l’universalité de ses talens , que Voltaire , dans son Dictionnaire philosophique , au mot Babel , ait traité ce que rapportent, à ce sujet, Hérodote et son traducteur Larcher , de fables , de contes de Mille et une Nuits . « Ces contes d’Hérodote, dit-il, sont au- » jourd’hui si décriés par tous les honnêtes gens , la » raison a fait de si grands progrès , que les vieilles et » les enfans même ne croient plus à ces sottises. »

On aurait ici facilement raison contre V oltaire : à son opinion , dépourvue de preuves , on pourrait opposer le témoignage de l’antiquité tout entière. Une réfutation en règle n’est pas nécessaire : les autorités nombreuses que je viens de citer sont une réponse suffisante : je m’en tiens là. Je vais seulement , pour l’instruction des lecteurs , placer ici des réflexions faites par un homme qui a plus observé les mœurs des differentes nations de l’Orient, et qui a plus voyagé, que Voltaire : « On juge » mal les peuples anciens , quand on prend pour terme

» de comparaison nos opinions et nos usages

» on se donne des entraves gratuites de contradictions , « en leur supposant une sagesse conforme à nosprin- » cipes : nous raisonnons trop d’après nos idées , et non » pas assez d’après les leurs. » ( V oyage en Syrie et en Égypte , parVolney, tom. t.)

a 1 (y DES DIVINITES GÉNÉRATRICES

Ces motifs , qui ont fait naître les institutions dont je viens de parler, ont aussi amené des pratiques, des usages, qui ont des rapports avec elles, qui, comme elles, ont ce caractère que, dans nos moeurs, nous qualifions d’indécence.

L’on peut croire que, si facte de la génération était honoré comme religieux, les membres, principaux coopérateurs de cet acte, devaient jouir au moins des mêmes prérogatives: aussi, les organes de la génération , loin d’être un objet de ridicule ou de honte, étaient-ils très - considérés et honorablement qualifiés. Leur exposition aux regards publics ne causait point de scandale, ne blessait ni les mœurs, ni les convenances. Ces objets étaient même religieusement invoqués dans les serin en s les plus solennels. Jurer, en y posant la main, était une pratique aussi sainte que de jurer en posant la main sur l’autel : c’était donner la plus

forte garantie de l’inviolabilité d’une promesse.

Sésostris, roi d’Egypte, pendant le cours de ses vastes conquêtes, faisait dresser, chez presque tous les peuples qu’il avait soumis, des colonnes portant cette inscription : Sésostris ^ roi des rois , seigneur des seigneurs , a conquis ce pajs par ses armes. Chez les peuples belliqueux et braves, ces colonnes offraient l’image

de la virilité ; et , sur celles élevées chez une nation lâche et sans énergie, on voyait au contraire la marque du sexe féminin. Ces représentations n’avaient alors rien d’indécent; et les historiens de l’antiquité, qui nous en parlent, ne leur font point ce reproche (i).

Psammetichus , autre roi d’Egypte, voulant retenir dans leur pays des soldats égyptiens, qui, mécontens, se retiraient en Ethiopie, leur parla de leur patrie, de leurs femmes, de leurs enfans : ces soldats alors relevèrent leur tunique , et, montrant le signe de leur virilité, répondirent qu’avec cela ils ne manqueraient ni de femmes ni d’enfans. Ce fait est cité par Diodore de Sicile, comme une bravade, et non comme une action contraire à la décence (2).

Les mœurs des Hébreux, sur-tout avant la loi de Moïse, ne différaient guère de celles des peuples qui les environnaient : elles étaient

(1) Hérodote, Euterpe , chap. 102 ; Diodore de Sicile , liv. 1 , sect. 65.

(2) Diodore de Sicile , liv. 1 . Ce trait rappelle celui de Catherine Sforce. Ses sujets révoltés , s’étant emparés de ses enfans, et menaçant de les tuer, cette femme, plus courageuse que pudique , se découvrit aux yeux des insurgés, et leur dit : « Yoilà de quoi avoir d’autres » enfans. » Sublatâ veste nudatoque ventre, en, inquit , quo possim liberos iteriim procreare.

2 X S DES DIVINITÉS OÉlNEKA TIUCE5

formées des mêmes idées, des mêmes principes, Noé, étant ivre, montra sa nudité : il n’en est point blâmé; mais son fils Cham, qui s’en était moqué , est maudit ainsi que toute sa postérité.

David, en dansant de toute sa force devant l’arche, relève trop haut son éphod de lin, laisse voir ce qu’il devait cacher, et fait rire les servantes de Jérusalem. Sa femme Michol lui en fait ensuite desreproches: David, piqué, répond : « Je danserai, je paraîtrai plus vil en- )) core que je n’ai paru, je serai méprisable à » mes propres yeux et devant les servantes »> dont vous parlez; et même j’en ferai gloi- » re (i). » David n’est point blâmé pour avoir, pendant une cérémonie publique et religieuse, commis une indécence , et montré sa nudité: c’est au contraire sa femme Michol qui est punie pour lui en avoir fait le reproche : elle fut frappée de stérilité.

Ces deux exemples prouvent le grand respect des Hébreux pour les instrumens de la génération; mais nous avons de ce respect plusieurs autres preuves : ils y portaient la main dans leurs sermens solennels; et alors le serment était réputé inviolable.

(i) Les Rois } hv„ 2 , chap. 6 , vers, i4 et suiv. , 20, 21 et22.

Lorsqu’on fait dire a Abraham, s’adressant a Eliézer : Mettez la main sur ma cuisse, etpro mettez-moi que vous ne marierez point mon fils à une Cananéenne, lorsqu’on fait adresser, par Jacob mourant, ce discours a Joseph: Touchez ma cuisse , mon fils , et jurez-moi que vous ne m enterrerez point en Égypte, on a inexactement traduit le texte hébraïque : ce n’est pas de la cuisse qu’il est ici question, disent les plus savans commentateurs; et les Rabins croient qu’un tel attouchement était institué pour honorer la circoncision.

Cet usage s’est conservé dans ce pays jusqu’à nos jours. Les Arabes, suivant plusieurs voyageurs, soit pour saluer , soit pour engager leur promesse dans la forme la plus solennelle, portaient la main en cet endroit : en voici un exemple récent, rapporté dans une lettre de l’adjudant-général Julien à un membre de l’institut d’Egypte.

k Lorsque les Mamlouks parurent pour la » première fois à Rahmanyéh , nos avant- » postes arrêtèrent un habitant du pays qui )> traversait la plaine. Les volontaires qui le » conduisaient prétendaient l’avoir vu sortir » des rangs ennemis, et le traitèrent assez du- » rement, le regardant comme un espion. Me » trouvant sur son passage , j’ordonnai qu’il

220 DES DIVINITES GENERATRICES

» fût conduit au quartier-général , sans quoii » lui fît aucun mal. Ce malheureux , rassuré » par la manière dont il me vit parler, chercha » à me prouver quil n’était point le partisan » des Mamlouks. ... Il vit bien que je ne pou- » vais le comprendre : alors il lève sa chemise » bleue, et prenant son Phallus à poignée, il » reste un moment dans l’attitude théâtrale » d’un dieu jurant par le Styx. Sa physionomie » semblait me dire : Après le serment terrible » que je fais pour vous prouver mon inno - » cence , osez-vous en douter ? Son geste me » rappela que, du temps d’ Abraham, on jurait » vérité en portant la main aux organes de la » génération (i). »

Une pratique qui a beaucoup de rapport avec cette manière de jurer a subsisté dans le nord de l’Europe; et c’est une loi qui en atteste l’existence.

Un article des lois que Boél-le-Bon fit au dixième siècle , pour la province de Galles en Angleterre , porte que , si une femme violée veut poursuivre en justice celui qui lui a fait

(i) Mémoires sur V Égypte , publiés pendant les campagnes de Bonaparte , partie deuxième, p. 195. — Extrait d’une lettre de l’adjudant-général Julien au citoyen Geoffroy , membre de l’Institut d’Egypte , de Rosette , le 20 vendémiaire an 7 .

CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 22 î

cet outrage , elle doit, en proférant le serment déclaratif du crime et du criminel , poser sa main droite sur les reliques des saints, et, de la gauche, tenir le membre viril de laccusé (i).

Chez les orientaux, la nudité des femmes n’était pas plus honteuse que celle des hommes.

Moïse, dont l’objet principal était d’établir des lois absolument opposées aux usages des Égyptiens et des Chananéens ou Phéniciens, prescrit aux Hébreux de ne point imiter ces peuples , et de ne point découvrir ce qui doit être caché dans les femmes qui leur sont parentes ou alliées. « Vous n’agirez point, leur » dit-il, selon les coutumes du pays d’Egypte » ou vous avez demeuré, ni selon les mœurs » du pays de Ghanaan, dans lequel je vous ferai » entrer. Vous ne suivrez ni leurs lois, ni leurs » règles. ... Nul homme ne s’approchera de » celle qui lui est unie par la proximité du » sang pour découvrir ce que la pudeur veut » qui soit caché (2). »

(1) Yoici le texte latin de la loi t Si mulier stuprata lege cum illo agere velit , membro virili sinistrd pre— henso, et dextra reliquis sanctorum impositd , jurel super illas quod is per vim. se isto m,einbro vitiaverit. (Voyage dans le département du Finistère, tom. 3 ? pag. 233 ).

(2) Lévitique , chap. 18 , vers. 3,6, etc.

222 DES DIVINITES GENERATRICES.

Moïse spécifie ensuite tous les degrés de parenté dans lesquels de telles indécences envers les femmes doivent être prohibées. îl parle aussi des délits plus graves encore, et ajoute : « Vous ne vous souillerez pas par toutes ces » infamies dont se sont souillés tous les peu- » pies que je chasserai devant vous, et qui ont » déshonoré ce pays-là. Je punirai moi-même » les crimes de cette terre, afin qu’elle re- » jète avec horreur ses habitans hors de son » sein (i). »

Ainsi, on peut conclure de ces paroles que les indécences prohibées par Moïse étaient communes aux Egyptiens , dont les Hébreux venaient de fuir le pays, et aux Chananéens ou Phéniciens, dans le pays desquels ils allaient s’établir.

On voit en effet, par plusieurs traits de 1* histoire , que la pudeur n’était pas la principale vertu des Égyptiennes. On a déjà remarqué que, pendant quarante jours, elles allaient se présenter au taureau x\pis, se découvraient fort indécemment devant cet animal-dieu, et se livraient à des indécences, pareilles ou plus graves encore , auprès du bouc sacré. Dans quelques autres circonstances, elles ne se mon-

(i) hêvitique , cbap. 18, vers. 24 et 25.

traient pas plus réservées. Lorsque, chaque année, elles se rendaient par eau à Bubastis, pour y célébrer la fête de Diane, hommes et femmes, confondusdansle même bateau, s’exercaient par des chants, des danses, accompagnés du son de la flûte et du bruit des castagnettes. « Lorsqu’on passe près d’une ville, dit Iléro- » dote, on fait approcher le bateau du rivage. » Parmi les femmes, les unes continuent à » chanter, à jouer des castagnettes; et d’autres » crient de toutes leurs forces, et disent des » injures à celles de la ville. Celles-ci se met- » tant à danser; et celles-là, se tenant debout, » rétro ussênt indécemment leurs robes. La » même chose s’observe dans chaque ville » qu’on rencontre le long du fleuve (i). »

Dans la guerre que Cyrus , roi de Perse, eut à soutenir contre Astyage, roi des Mèdes, on vit un pareil trait d’indécence, Les historiens de l’antiquité nous le donnent comme un acte de patriotisme et de courage. Astyage, après avoir harangué ses troupes, tombe avec vigueur sur l’armée des Perses : ceux-ci, étonnés, plient et

(i) Hérodote, Euterpe , chap. 60. Ce qui est remarquable, c’est qu’à la dernière circonstance près cet usage se pratiquait encore en France ; et les bords de la Seine offraient , comme ceux du Nil , de pareils assauts, de pareilles ripostes.

224 J)ES DIVINITES GÉNÉRATRICES

reculent insensiblement. Leurs mères et leurs femmes accourent vers eux, les prient de revenir à la charge; et, les voyant balancer, se découvrent à leurs yeux, leur présentent les flancs qui les ont portés, et leur demandent s’ils veulent se réfugier dans le sein de leurs mères ou de leurs épouses (i). Cette vue et ce reproche les font retourner : ils sont vainqueurs.

Plutarque place ce trait au rang des actions courageuses des femmes. Il ajoute, après l’avoir rapporté, que Cyrus, plein de reconnaissance et d’admiration pour cet acte d’indécence et de patriotisme, fit une loi portant que, toutes les fois que le roi de Perse entrerait dans la ville, chaque femme recevrait une pièce d’or (2).

Tacite dit, décrivant la mort d’Agrippine, qui fut assassiné par son fils Néron, que cette princesse se découvrit devant ses bourreaux, et leur cria : Frappez-moi au ventre. Uterum prétendons, venir ern feri eæclamavit (3).

(T) Cunctantibus , sublatd veste , obscœna corporis ostendunt , ro g antes niim in uteros matrum vel uxorum velint refugere. ( Justin. , Hist. , lib. 1 , cap. 7 ).

(2) Plutarque , Œuvres morales , Traité des actions courageuses des femmes , chap. 5.

(3) Tacit. , Annal .

Pendant la guerre civile entre Vitellius et Othon, des troupes de ce dernier empereur pénétrèrent dans la provincedesÂlpes maritimes, et y commirent beaucoup de désordres. Une femme ligurienne cacha son fils que les soldats poursuivaient : les tourmens, la mort meme ne purent lui faire avouer le lieu de sa retraite; mais elle répondit • C est là quil est caché , en mettant à découvert les flancs qui l’avaient porté. Uterum ostendens , dit Tacite, qui rapporte ce fait non comme une indécence, mais comme un exemple remarquable de tendresse maternelle et de courage (i).

Le visage était et est encore la partie honteuse du beau sexe des pays orientaux; un long voile le dérobe aux yeux des amateurs. Ces femmes cachent ce que nos Européennes mettent à découvert, et montrent sans difficulté ce que celles-ci couvrent scrupuleusement (2),

(1) Tacit. ^ Hist. , lib. 2, , cap. à 3.

(1 2) Les Français qui ont voyagé récemment en Egypte ont éprouvé cette différence complète entre les objets divers qui affectent la pudeur chez les Égyptiennes et chez les Européennes : ils ont remarqué des Égyptiennes occupées aux travaux des champs ou sur les bords du fleuve , qui , à l’approche d’un homme , et sur-tout d’un étranger , s’empressaient de relever leur vêtement ,et de se découvrir le derrière pour cacher leur visage.

Page 1