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CHAPITRE XIV

Du Culte du Phallus chez les Chrétiens en Italie et à

Naples.

Parmi les nombreuses antiquités qu’ont produites les fouilles faites en Toscane dans la campagne de Rome , dans le royaume de Naples, etc. , se trouve une grande quantité de Phallus , de Priapes de toutes les espèces , de toutes les proportions, de toutes les formes*. Il suffit, pour s’en convaincre , de parcourir les diverses galeries d’antiquités que renferment ces pays , et les grands recueils de gravures qui en représentent les principaux objets. Ces figures , auxquelles les Italiens sont accoutumés, ne blessent point leurs yeux. D’ailleurs, les nudités complètes en statues, en tableaux, se voient par-tout à Rome et à Naples, dans les jardins, les vignes, les villas y dans les places publiques, et jusque dans les églises.

CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 2C)l

Cette considération diminue un peu leton-» nement que peut produire l'existence actuelle en ces pays d’un culte semblable à celui que les anciens rendaient a Priape. ^/oici ce que j’ai pu recueillir de l’état de ce culte.

Le Fascinum est encore en usage dans la Fouille; et les habitans modernes de cette province ? en imitant cette superstition des anciens , ont aussi imité le motif qui les y déterminait. C’est pour écarter les maléfices et les regards funestes de l’envie qu’ils appendent, avec un ruban , aux épaulés des enfans des Jas cùnnii de corail , qui ont souvent la forme des mains it]iprp]ialhcjiies , et que les Italiens appellent fica (i).

Les joyaux préservatifs que les enfans portent à l’épaule dans le royaume de Naples, les femmes et les enfans les portent au cou dans la bicile : c est un usage qui a été observé par plusieurs voyageurs.

Mais ce n est pas a ces amulettes que se borne le culte de Priape en Italie.

Suidas, moine grec, qui écrivait au onzième siècle, dit qu’en Italie le dieu de la génération est nommé Priape ; que les bergers lui rendent

(i) Note fournie par M. Dominique Forges D avança U , prélat de Canosa.

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un cuite; et que son idole représente un enfant dont le membre sexuel est remarquable par sa longueur et son état d’énergie : Qui penem habet magnum et intentum (i).

Il restait encore au dix-huitième siècle dans le royaume de Naples , des traces manifestes de ce culte.

Dans la ville de Trani , capitale de la province de ce nom , on promenait en procession, pendant le carnaval , une vieille statue de bois qui représentait Priape tout entier, et dans les proportions antiques : c’est-à-dire, que le trait qui distingue ce Dieu, était très-disproportionné avec le reste du corps de l’idole: il s’élevait jusqu’à la hauteur de son menton. Les habitans du pays nommaient cette figure il santo Membro > le saint Membre.

Joseph Davanzati, archevêque de cette ville, qui vivait au commencement du dix-huitième siècle, abolit cette cérémonie antique (i). Elle était évidemment un reste des anciennes fêtes de Bacchus, appelées Dionysiaques chez les Grecs, Libérales chez les Romains, et qui se

(1) Suidas , au mot Priapus.

(2) C’est à un Napolitain , Dominique, Forges Davanzati, neveu de l’archevêque Davanzati , et prélat Canosa , que je dois cette anecdote.

célébraient vers le milieu du mois de mars. On sait que le Phallus figurait avec distinction dans ees pompes religieuses.

Un culte semblable existait en 1780 dans le même royaume; et peut-être il y subsiste encore. Les détails que je vais donner sont extraits d’une relation écrite en italien par un particulier habitant du lieu où ce culte est en vigueur. Cette relation, adressée à sir TVilliams Hamilton, ambassadeur du roi d’Angleterre auprès de la cour de Naples, fut ensuite transmise, par ce ministre, à Joseph Banks , président de la société royale de Londres.

A Isernia , ville de la comté de Molise, il se tient tous les ans, le 17 septembre, une foire du genre de celles qu’on nomme en Italie Per ~ donanze ( Indulgence ). Le lieu de la foire est sur une petite colline située entre deux rivières, à un petit quart de lieue de la ville. Dans la partie la plus élevée de cette colline, est une ancienne église , avec un vestibule , qu’on dit avoir appartenu à l’ordre de Saint-Benoît : elle est dédiée à saint Corne et à saint Damien . Pendant la foire , qui dure trois jours, on fait une procession à laquelle on porte les reliques de ces saints. Les habitans des environs, attirés par la dévotion et par le plaisir, s’y rendent eu foule. Ceux de chaque village ont un costume

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particulier; en outre les jeunes filles, les femmes mariées, et les femmes de joie ( Donne di placer e)^ portent chacune un habit qui distingue leurs divers états. Ce concours offre un spectacle très-varié.

On voit dans la ville d’Isernia, ainsi que dans le lieu où se tient la foire, des hommes qui vendent des figures en cire, dont les chrétiens font des offrandes à leurs saints, comme les païens en faisaient à leurs dieux : ces figures sont appelées vœux ou ex voto . Ces vœux en cire ont la forme du membre affligé, pour la guérison duquel les dévots viennent intercéder le saint. On lui fait hommage de ce simulacre; on Fa pp end à sa chapelle; sans doute afin que le saint, Payant sans cesse devant les yeux, n’oublie pas ce qu’on lui demande , ou plutôt de peur qu’il ne se méprenne , et que sa vertu n’atteigne une partie saine, au lieu de la partie malade.

On y voit des jambes, des bras, clés faces humaines en cire ; mais ces vœux-là ne sont pas les plus nombreux (ma poche sono queste ). Ceux qui abondent le plus chez les marchands, et ceux pour lesquels les dévotes ont de la prédilection, je les nommerai, comme les anciens Grecs, Phallus . L’auteur que j’extrais les appelle Memhri virili di cera . On en voit de

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tous les âges , dans tous les états, de toutes les grandeurs.

Ceux qui débitent cette marchandise tiennent une corbeille et un plat : la corbeille contient les Phallus en cire ; et le plat sert à recueillir les aumônes des dévots acquéreurs. Ces marchands vont criant ; Saint Corne , saint Damien ! Si on leur demande combien ils les vendent, ils répondent : Plus vous donnerez , plus vous aurez de mérite .

Sous le vestibule de l’église sont deux tables. Près de chacune d’elles est assis un chanoine* L’un, qui est ordinairement le primicier, crie l\ ceux qui entrent dans l’église : Ici on reçoit l’argent pour les messes et pour les litanies . L’autre, qui est Farchiprêtre, crie aussi de son côté : C’est ici que l’on reçoit les vœux . Celui-ci recueille, dans un bassin, les vœux de cire que les dévots ont achetés à la foire, et reçoit quelques monnaies que chacun d’eux ne manque pas de lui donner en déposant son vœu.

On ne voit guère que des femmes à cette fête. Ce sont elles qui en font presque tous les frais; ce sont elles qui prient, avec le plus de ferveur , les deux saints qui jouent ici en commun le rôle de Priape; ce sont elles, sur-tout, qui contribuent le plus à décorer leur chapelle de nombreux Phallus en cire. L’auteur italien

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ajoute une particularité remarquable : lors-» qu'elles présentent à Farchiprêtre le simulacre de cire ? elles prononcent ordinairement de pareilles phrases : Saint Corne, je me recommande à toi . Saint Corne, je te remercie . Ou bien : Bon saint Corne, ë est ainsi que je le veux (i)*

En disant ces mots, ou quelques autres semblables, chacune d'elles ne manque jamais, ayant de déposer le Phallus , de le baiser dévotement.

Cela ne suffit pas pour opérer des guérisons miraculeuses, pour féconder les femmes stériles : il faut une autre cérémonie , qui est sans doute la plus efficace.

Les personnes qui se rendent à cette foire couchent, pendant deux nuits, les unes dans l'église des pères Capucins, les autres dans celle des Cordeliers; et, quand ces deux églises sont insuffisantes pour contenir tout le monde, l'église de Y Ermitage de Saint-Corne reçoit le trop plein.

Dans les trois édifices, les femmes sont, pendant ces deux nuits, séparées des hommes. Ceux-ci couchent sous le vestibule, et les femmes dans l'église ; elles y sont gardées, soit dans

(1) E questo e quello che osservai,.

l’église des Capucins, soit dans celle des Cordeliers, par le père gardien, par le vicaire et par un moine de mérite. Dans Y Ermitage, c’est l’ermite lui-même qui veille auprès d’elles.

On conçoit maintenant comment peut s’opérer le miracle que les femmes stériles viennent réclamer. La vertu des saints Corne et Damien s’étend même jusque sur les jeunes filles et sur les veuves (1).

L auteur de cette relation me paraît un franc incrédule : il semble convaincu que les femmes fécondées en cette occasion le sont, sans que les bienheureux saint Corne et saint Damien s’en donnent la peine (2).

Cette fête est suivie d’autres cérémonies.

Dans l’église, et près du grand autel, on fait la sainte onction avec de l’huile de saint Corne. La recette de cette huile est la même que celle qui est indiquée dans le Rituel romain : on y ajoute seulement l’oraison des saints martyrs, Corne et Damien.

(1) Ce n’est pas moi , c’est l’auteur italien qui parle. Voici ses expressions .* E spesso la grazia retende , sensa maraviglia , aile zitelle e vedove , che per due nottihanno dormito , alcune nelle chieza de P. P. Zoc colanti ed altre delli capucini.

(2) Si fanno spesso miracoli senza incomodo delli santi.

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Ceux qui sont affligés de quelques maux se présentent à cet autel ^ mettent, sans honte, à découvert la partie malade, laquelle est toujours l'original de la figure en cire qu’ils ont offerte. Le chanoine, en administrant l'onction sur le mal, récite cette prière : Per inter cessionem heati Cosmi , liberet te ab omni malo. Amen ,

Cette huile sainte ne sert pas seulement à Fonction que le chanoine administre; mais on la distribue dans de très-petites caraffes, afin qu'elle puisse servir à oindre les lombes de ceux qui ont mal à cette partie. Dans la présente année 1780, ajoute notre observateur italien, quatorze cents de ces caraffes ont été débitées aux dévots de ces pays (1).

(1) Cette relation italienne se trouve insérée dans un ouvrage anglais, intitulé : An account of the remains of the TV orship of Priapus , lately exisling at Isemia in the Kingdom of Naples , etc. Bj, R, P. Knight.

Un évènement terrible vient presque d’anéantir la ville d’Isernia , et avec elle peut-être les derniers restes du culte antique du Phallus en Europe. U11 tremble* ment de terre qui a causé des ravages affreux dans une grande partie du royaume de Naples , le 7 thermidor an i3 (ou le 26 juillet i8o5), vient de réduire cette ville en un monceau de ruines : plus de quinze cents personnes , dit-on , y ont perdu la vie.

On trouve en Angleterre, et le corps des officiers de la marine en offre un exemple, des restes de ce culte ou de ses habitudes dans une société mystérieuse, nommée le très- ancien et le très-puissant ordre de Beggars Bennisson et Merrjland , dont en 1761 le sir Louis Cham» ber était le grand maître. Le sceau de cette société offre, comme pièce principale, un Phallus bien caractérisé: au dessus est un ancre, et au dessous une forteresse. On ne sait pas pourquoi cette société, dont j’ai un diplôme sous les yeux, et qui ne contient que des vœux sur la prospérité de l’industrie, du commerce, des manufactures, et des affranchissemens de douanes et autres droits, prend pour symbole une figure autrefois sacrée, aujourd’hui si indécente : c’est le secret des initiés.

Ainsi les chrétiens ont , comme les Grecs et les Romains, observé en divers lieux toutes les parties du culte du Phallus ou de Priape. Us Font adoré sous le nom de Fascinum , comme un préservatif, une amulette puissante ; ils l’ont adoré sous le nom de différens saints , comme le dispensateur de la fécondité chez les femmes. Ils lui ont fait des libations, lui ont adressé des prières, ont promené son effigie en procession, et ont appendu, dans ses chapelles, des ex voto , simulacre du sexe viril.

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A l’exception de l’usage de racler le Phallus 9 et d’avaler cette raclure avec de l’eau usage dont je ne connais point d’exemple dans l’antiquité, toutes les autres pratiques appartiennent au culte que les anciens rendaient à Priape.

Les chrétiens, en conservant ce culte si étranger à leurs dogmes, n’avaient point les motifs excusables des peuples qui professaient le sabéisme ou les religions qui en sont dérivées : ceux-ci adoraient dans le Phallus l’emblème du soleil régénérateur; les chrétiens, qui n’étaient attachés à ce culte que par la routine, n’y voyaient qu’une sorte de talisman. L’on peut dire que, si le Phallus était un objet sacré pour les anciens, il ne pouvait être qu’un objet de ridicule et d’indécence dans les religions modernes de l’Europe , qui sont basées sur des principes très-différens.

CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. Soi

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