CHAPITRE XV
De quelques usages et institutions civiles et religieuses des siècles passés , dont l’indécence égale ou surpasse celle du Culte du Phallus.
Le culte du Phallus ou de Priape , chez les chrétiens de l’Europe, dans les siècles qui ont précédé le nôtre, nous paraît aujourd'hui si étrange, si invraisemblable, si incohérent avec nos mœurs, qu’on est tenté de révoquer en doute les témoignages nombreux qui prouvent son existence. Il est donc nécessaire, pour faire disparaître ces doutes, d’examiner si les mœurs du temps et des pays où ce culte se maintint lui étaient aussi contraires qu’on le pense vulgairement; si ce culte tranchait trop fortement avec l’esprit et les usages; et si son indécence égalait ou surpassait celle de certaines pratiques, de certaines institutions civiles et religieuses, qui existaient à la même époque.
Je ne ferai point ici l’histoire complète des
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mœurs absurdes et barbares qui ont souillé l’Europe entière pendant plusieurs siècles: la matière, très-abondante, excéderait le cercle dans lequel mon sujet est circonscrit. Je ne m’occuperai pas même sommairement de tous les usages, de toutes les institutions, ni de tout ce qui peut caractériser les mœurs en général : le tableau en serait hideux, et deviendrait aussi humiliant pour l’espèce humaine qu’instructif pour elle. Je dois me borner à peindre, dans un cadre très-étroit, 'quelques-uns seulement de ces usages, de ces institutions, qui ont des rapports bien directs avec la chasteté et la pudeur, par conséquent avec le culte du Phallus . Encore ne ferai-je qu’effleurer cette partie délicate, qu’esquisser rapidement les masses du tableau, et que rassembler les traits les plus saillans qui caractérisent les mœurs presque ignorées des treizième, quatorzième et quinzième siècles.
Mais ce que j’exposerai suffira pour convaincre d’impéritie ces déclamateurs perpétuels qui, obligés par faiblesse ou par esprit de parti de se traîner servilement dans les vieilles et profondes ornières de la routine, ressemblant au vieillard dont parle Horace, vantent, sans les connaître , les siècles passés aux dépens du présent (i). On y verra que les indécences prati-
(i) Laxidator temporis acti. Art poétique, vers 173.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 5o5
quées par nos bons aïeux ne le cèdent guère à celles des anciens Grecs et Romains.
Je parlerai d’abord des usages qui tiennent à la vie civile, et je passerai ensuite à ceux qui ont rapport à la religion.
La foi conjugale était jadis si facilement vio» lée, la conduite des femmes inspirait une telle méfiance, que les époux se trouvaient obligés d’emprisonner leurs épouses et leurs filles, de lesassujétir à une surveillance continuelle, et de faire pis encore : d’imaginer une clôture mécanique qui conservait malgré elles leur honneur intact, et fermait tout accès à la volupté. On attribue à François de Carrara , yi~ guier impérial de Padoue , qui vivait vers la fin du quatorzième siècle, l’invention des ceintures de chasteté . Il avait ainsi cadenassé toutes les femmes qui composaient son sérail. Ses actes de cruautés le traînèrent sur l’échafaud ; et il fut étranglé, l’an i4o5, par arrêt du sénat de Venise. Un des chefs d’acccusation contre lui était l’emploi des ceintures de chasteté pour ses maîtresses; et l’on conserva long-temps, à Venise, dans le palais de Saint-Marc, suivant Misson , un coffre rempli de ces ceintures et de ces cadenas, comme pièces de conviction dans le
3o4 DES DIVINITÉS génératrices
procès fait à ce monstre (i); mais je crois cet usage beaucoup plus ancien.
Depuis ce temps, clit-on, la mode en fut adoptée en Italie. Voici comment Voltaire exprime les suites de ce mauvais exemple :
Depuis ce temps, dans Venise et dans Rome ,
11 n’est pédant, bourgeois ni gentilhomme ,
Qui , pour garder l’honneur de sa maison ,
De cadenas n’ait sa provision :
Là , tout jaloux , sans crainte qu’on le blâme ,
Tient sous la clef la vertu de sa femme.
Cette mode faillit s’introduire en France sous le règne d’Henri IL « Brantôme dit que , du temps » du roi Henri, il y eut un certain quincaillier » qui apporta une douzaine de certains engins » à la foire de Saint-Germain pour brider le » cas des femmes, qui estoient faits de fer, et » ceinturoient comme une ceinture, et venoient )) h se prendre par le bas et se fermer en clef, » si subtilement faits qu’il n’estoit pas possible » que la femme, en estant bridée une fois, s’en » pût jamais prévaloir pour ce doux plaisir. . . » On dit qu’il y eut quelques cinq ou six maris » jaloux et fâcheux qui en achetèrent, et bri- » dèrent leurs femmes de telle façon, qu’elles » purent bieii dire : Adieu, bon temps ... ! On
(ï) Misson, Voyage d’Italie , tom. i, p. 217.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 5o5
» dit plus, qu il y eut beaucoup de galands et » honnestes gentilshommes qui menacèrent » de telle façon le quincaillier que, s’il se » mesloit jamais de porter telles ravauderies, » on le tueroit, et qu’il n’y retournas! plus, » et jettast tous les autres qui estoient restés » dans le retrait: ce qu’il fit (i). »
Dans les premiers temps du christianisme, les filles, les religieuses, accusées d’impudicité, étaient soumises à une visite scrupuleuse d’où devait résulter la preuve de l’innocence de l’accusée ou celle du délit. Siagrius , évêque de Véronne, et qui vivait vers la fin du quatrième siècle de Fère vulgaire, condamna une religieuse à subir cet outrageant examen. Saint Ambroise, son métropolitain, désapprouva la sentence de l’évêque, traite cet examen d’indécent, et atteste par là son existence. Le sentiment manifesté de ce prélat et de quelques autres n’empêcha point l’usage de se maintenir trèslong-temps. Les tribunaux ecclésiastiques et civils ordonnèrent souvent cette preuve; et Ve-
(2) Brantôme, tom. 2; Daines galantes , p. 112,
1 13. Rabelais parle de ces ceintures qu’il nomme à la
Bergamasque : « Le diantre...... m’emporte. si je
» ne boucle ma femme à la bergamasque, quand je par- » tirai hors de mon sérail. »> ( Pentagruel , liv. 3 , chap. 35. )
3o6 des DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
nète rapporte le procès-verbal d’une pareille visite faite par l’ordonnance du prévôt de Paris, de l’an 1672, sur une femme qui se plaignait d’avoir éprouvé la violence d’un libertin (1).
Le congrès , qui faisait partie de notre jurisprudence ancienne, dont les formalités sont encore plus indécentes, n’est qu’une extension de cet usage. Voici quelle en était la procédure.
Lorsque deux époux demandaient leur séparation ou la déclaration de la nullité de leur mariage, pour cause d’impuissance ou de quelque imperfection corporelle, l’official ou le juge de l’église (car c’était toujours des prêtres qui se mêlaient de pareilles affaires) commençait par ordonner la visite complète du corps des deux parties plaidantes. Des médecins, des chirurgiens, des matrones, procédaient à cette visite; et , d’après leur rapport , qui n’était jamais décisif, l’official ordonnait le congrès .
On nommait de nouveau des experts : eux et les parties se réunissaient dans une chambre. La, les deux époux étaient encore très-scrupuleusement visités, nus depuis le sommet de la tète jusqu’à la plante des pieds, dit un juriscon-
(1) Tableau de V Amour considéré dans l’état du mariage , part, a, chap. 2: art. 3.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES, 3o suite, dont j’emprunte ces détails. « Cela fait.
fi
» ajoute-t-il , et après que la femme a pris un » demi-bain, l’homme et la femme se couchent » en plein jour en un lit, les experts présens, » qui demeurent en la chambre, ou se retirent ( si les parties le requièrent, ouFune d’elles) en » quelque garde-robe ou galerie prochaine, » la porte entrouverte néanmoins; et, quant » aux matrones, elles se tiennent proche du lit, » Les rideaux étant tirés, c’est à l’homme a se » mettre en devoir de faire preuve de sa puis- » sance, où souvent ad viennent des disputes et » altercations ridicules (i). »
On se doute de la nature des altercations qui doivent s’élever entre deux époux ennemis, forcés d agir en amans : je les épargne aux lecteurs, ainsi que plusieurs autres details licencieux, et d’autant moins attrayans qu’ils sont les tristes effets de l’inimitié et de la contrainte. Je n’ajouterai que cette particularité, qui offre un nouveau trait de l’indécence de ces procédures. « Ce qui est encore plus honteux, dit un écri- » vain du dix-septième siècle, c’est qu’en quel- » ques procès les hommes ont visité la femme, » et au contraire les femmes ont été admises à
(i) Discours sur V impuissance de l’homme ou de la femme > etc , , par A incent Tagereau , Angevin , chap. 6
5o 8 DES DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
» visiter l’homme : qui a été cause d une sr » grande irrision et moquerie que telles pro- » céduresont servi de contesjoyeux et plaisans » discours en beaucoup d’endroits (i). »
Je ne parlerai pas non plus du rapport plein d’obscénités d’après lequel le juge d’église prononçait sa sentence. Je dirai seulement que la description des objets litigieux en était la matière principale; que l’épreuve du congrès était répétée jusqu’à trois fois, et que cette procédure ne fut abolie que le 18 février 1677 , par arrêt du parlement de Paris.
L’indécence des peines portées contre les adultères 11’était pas moindre. Les coupables des deux sexes étaient condamnés à faire une promenade, par les rues de la ville, entièrement nus, ou bien à suivre, dans ce même état, les processions les plus solennelles. Des femmes convaincues d’avoir dit des injures à d’autres femmes subissaient une peine semblable. Quelquefois on leur permettait de garder une che-
(1) Traité premier de la Dissolution du Mariage pour V impuissance et froideur de l’homme ou de la femme , par Antoine Hotmail , p. 63. On peut consulter, sur le même sujet , le Traité de la Dissolution du mariage pour cause d’impuissance , arec quelques pièces curieuses y le Dictionnaire de Bayle, article Quellenec y le Congres de Cyth'ere, du marquis deMaffey, etc. ? etc.
CHEZ LES ANCIENS ÊT LES MODERNES. 3og
mise; mais la femme coupable était forcée de la relever très-haut, afin d’y contenir de grosses pierres qu’on l’obligeait de porter pendant le cours de la procession ou de la promenade par les rues de la ville ; et la femme insultée piquait avec un aiguillon les fesses nues de la patiente (i).
On ajoutait meme, en quelque pays, une circonstance qui rendait la cérémonie plus indécente encore : les adultères étaient également promenés tout nus parla ville. La femme marchait devant, et tenait d’une main le bout d une corde, dont 1 autre bout était attaché aux parties sexuelles de 1 homme. Ce dernier usage existait en France dans la petite ville de Martel en Limosin, dans celle de Clermont-Soubiran , en Languedoc, dans plusieurs autres lieux, et notamment en Suède (2).
(1) Je rapporte un seul exemple de ceUe espèce de peine , tiré d un cartulaire de Champagne : « La ” femme qui dira vilonie à autre , si comme de pu-
tage , payera cinq sols , ou elle portera la pierre >' toute nue en sa chemise à la procession , et cele la ” poindra apres en la nage ( fesse ) d'un aiguillon . » (Glossaire de Charpentier, au mot Naticœ. )
(2) A oyez, pour ces différens usages, le Glossaire de Ducange, aux mots Processiones public te , Vil an i a Lapides catenatos ferre , Putagium ; le Supplément
5iG DES DIVINITES GENERATRICES
Tous ces usages, attestés par les chartes de communes, monumens les plus authentiques et les plus curieux de l’histoire des mœurs de nos aïeux, paraissent avoir été généralement admis en France, ainsi que dans quelques autres pays de l’Europe.
On punissait tout aussi indécemment les femmes publiques coupables de quelques excès. On les condamnait à parcourir les rues de la ville, toutes nues , et montées sur un âne, le visage tourné du côté de la queue de cet animal. C’est à cette punition que le duc d’Orléans, frère de Louis XIII, fit condamner la Neveu , après avoir fait plusieurs fois la débauche chez elle. Cette courtisanne, fameuse et immortalisée par deux vers de Boileau, parcourut les rues de Paris, montée toute nue sur un âne (i).
Il faut parler de ce droit odieux qui, pendant plusieurs siècles , a subsisté en France et dans d’autres états, par lequel les seigneurs séculiers
audit Glossaire , par Carpentier , aux mots Approbatus , F'orus , Naticce ; les Coutumes et établis s emens du château de Clermont-S oubiran y imprimés à Agen en t >96. On y voit une gravure en bois qui représente ce bâtiment. Voyez aussi Olaus Magnus , de ritu gentium s optent. , lib. 4 , cap. 6.
(ï) Fureteriana , p. 224.
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et ecclésiastiques enlevaient aux époux les prémices du mariage, et venaient, par leur présence impure , souiller la couche nuptiale. Ce droit était connu en Ecosse, en Angleterre, sous les noms de marckette et de prélibation ; en Piémont, sous celui de cazzagio ; et en France, sous ceux de c tillage , c alliage ou de jus cunni (i).
Les moines de Saint-Théo dard jouissaient de ce droit sur les habitans de Mont-Àuriol, bourg qui avoisinait leur monastère. « Dans » les droits féodaux, dit Vbistorien du Quercy, » ils avaient le jus cunni , reste de l’ancienne » barbarie, droit aussi déshonorant pour ceux » qui l’exigeaient que pour ceux qui y étaient » assujétis (2), »
Les habitans, si vivement outragés, s’adres-
(1) Voyez le Glossaire de Dueange, au mot Marcheta .
(2) Histoire du Quercy, par de Cathala-Coture , t. r, chap. io,p. 1 34 et suiv.
Je ne puis partager l’opinion de l’historien du Quercy. Le déshonneur est pour celui seul qui ordonne et se croit en droit de commettre des violences : celui qui les endure malgré lui n’est déshonoré que dans l’esprit du sot vulgaire. L’assassin et non la victime est criminel, et encourt l’infamie publique. Il faut répéter ce principe, qui , quoique très-évident, n’est pas encore entré dans toutes les têtes , comme on le voit ici.
%12 DES DIVINITÉS GENERATRICES
sèrent au seigneur suzerain, le comte de Toulouse, qui leur permit de s’établir près d’un de ses châteaux, situé dans le voisinage de l’abbaye. Ils s’y portèrent avec empressement. Plus libres et à l’abri de la tyrannie monacale , ils prospérèrent j et leur nouvelle habitation reçut le nom de Montauban. Tel fut l’évènement qui donna naissance à cette ville considérable du Quercy.
Ce droit, perçu par les rois dy Ecosse, y avait excité plusieurs soulèvemens. Les seigneurs de Persanni et de Preslj , en Piémont, s’étant refusés à le remplacer par une contribution, leurs sujets secouèrent le joug, et se donnèrent à Amédée IV, comte de Savoie.
Le seigneur de Bargone dans les états de Parme, aujourd’hui département du Taro, jouissait du même droit. On raconte qu’une jeune mariée, voulant s’y soustraire, se jeta par la fenêtre de sa chambre. Il résulta de cet évènement tragique que ce droit atroce ne fut plus exigé (i).
Les chanoines de la cathédrale de Lyon prétendaient aussi avoir le droit de coucher, la
(i) Description historique , etc. , des K tais de P arme ^ par Moreau-S aint-Mérrj ( Manuscrit, )
première nuit des noces, avec les épousées de leurs serfs ou hommes de corps (i).
Les évêques d’Amiens, les religieux de Saint- Etienne de Nevers, avaient le même droit, et le percevaient effrontément.
« J’ai vu, dit à ce sujet Boërius , à la cour de » Bourges, un procès porté, par appel, devant )) le métropolitain, par lequel un curé de pa- » roisse prétendait avoir le droit de coucher, » la première nuit des noces, avec la nouvelle )) mariée. La cour abolit le prétendu droit, et » condamna le curé à l’amende (a). »
Il ajoute que plusieurs seigneurs de la Gascogne ont le même droit, mais qu’ils se sont réduits à introduire seulement, dans le lit de la nouvelle épouse, une jambe ou une cuisse; à moins que les vassaux n’entrent en composition avec leur seigneur, et ne payent ce qu’il leur demande. Ce droit est nommé cuissage ou droit de cuisse .
« Un seigneur , qui possédait une terre con~ » sidérable dansle Yexin normand, assemblait, » ditSaint-Foy, au mois de juin, tous ses serfs ,
(1) Camillus Borellus , Bibliotheca , Germ. , loin, i ; Essais sur Paris , par Saint-Foy , tom. 2 , p. 172.
(2) Boerius Decis. 297, n” 17 ; Ducange , Glossaire y au mot Marcheta .
5l4 DES DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
» de l’un et de l’autre sexe, en âge d’être mariés, » et leur faisait donner la bénédiction nuptiale; » ensuite on leur servait du vin et des viandes. » Il se mettait à table, buvait, mangeait, et se » réjouissait avec eux; mais il ne manquait ja- » mais d’imposer aux couples qui lui parais- » saient les plus amoureux quelques condi- )) tions qu’il trouvait plaisantes. Il prescrivait )) aux uns de passer la nuit de leurs noces au » haut dun arbre , et dj consommer leur ma- » riage ; à d’autres, de le consommer dans la » rivière d Andelle , où ils se baignaient pen- » dantdeux heures nus en chemise > etc. (i). »
Rapportons quelques traits de l’ancien état
(i) Essais historiques de Saint-Foy, tom. 5, p. i S7 et i58.
Ce serait un tableau assez curieux que celui qui offrirait les droits absurdes, ridicules et indécens, auxquels les seigneurs du bon vieux temps assujétissaient leurs serfs ou vassaux. J’en rapporterai ici un seul exemple, que Ton trouve consigné dans les registres de la Chambre des Comptes ( liasse 2 1 des Aveux du Bourbonnais , aveu de la terre de Breuil , rendu par Marguerite de Montluçon, le 27 septembre 1898). Après avoir établi le droit qu’avaient ces seigneurs sur les femmes qui battaient leurs maris , l’acte porte : Item et insuper qua libet Jîlia commuais > sexus videlicèt viriles quoscum — que cognoscente , de novo in villd Montislucü eve— mente , quatuor denarios semel , aut unum bombttmy
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 5l5
de la prostitution dans les villes ; mais , auparavant, arrêtons-nous un peu sur ses causes.
Dans les états civilisés, la cause première de la corruption des mœurs consiste en une trop grande réunion d’habitans dans un même lieu. Les causes secondaires, qui donnent une activité funeste aux miasmes moraux, sont le défaut de police , la disproportion des fortunes, et un trop grand nombre de célibataires. Une police qui ne réprime point convertit les vices particuliers en habitudes générales , les autorise , les fortifie. La trop grande disproportion
sive vulgariter un pet , super pontem de Castro Mon tislucîi soloendum.
« En outre , chaque frite publique qui se livre à quel- » que homme que ce soit , lorsqu’elle entre pour la pre- » mière fois dans la ville de Montluçon , doit payer , » sur le pont de cette ville , quatre deniers , ou y faire » un pet. » ( Traité de la police, par Delamare , tom. i , p. 4f)3; Glossaire de Ducange , au mot Bombum, etc.)
On trouve dans ce Glossaire un autre exemple d’une pareille redevance. Celui qui , en Angleterre , tenait en fief des terres de sergenterie , dans le territoire de Hemingston , comté de Suffolc , était obligé de venir, chaque année , le jour de Noël , à la cour , et de faire , devant le roi , un saut, un sifflement et un petit pet.... Debuit facere, die natali domini , s ingu lis annis, coràm domino rege unum saltum , linum sijfletum et unum bombulurn.
3l6 DES DIVINITÉS GENERATRICES
de fortune divise la population en deux classes ; l’une, oisive, pour se soulager du poids de l’ennui, concevant des goûts successifs et toujours plus irritans, des jouissances factices ou raffinées, a besoin de corrompre; l’autre, tourmentée par des besoins réels, a besoin d’être corrompue pour recevoir le prix de la corrup» tion. Les célibataires, quelle que soit la loi qui leur commande cet état, ne peuvent longtemps résister au vœu de la nature, parce que les lois qui la contrarient sont toujours impuissantes: ils sont donc réduits aies transgresser, et à augmenter le nombre des agens de la corruption publique. Ainsi ce n’est point le manque de prêtres célibataires, comme on le pense vulgairement, mais ce sont leurspassionsetleur multitude qui contribuent à amener la dépravation des mœurs. Il est constant que le pays de l’Europe où les mœurs sont le plus dépravées est celui où les prêtres sont le plus abondans : c’est un fait avéré, devant lequel viennent se briser tous les sophismes contraires.
Or, dans les siècles dont j’esquisse les mœurs, cette grande population des villes, cette cause première de leur corruption n existait pas aussi éminemment quelle existe aujourd’hui. Les villes capitales de provinces étaient bien moins habitées que ne le sont certains villages, et Paris
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 3i j
moins peuplé que certaines villes de provinces j et cependant, quoique les cérémonies religieuses et la crédulité ne manquassent point, la corruption était dans les treizième, quatorzième et quinzième siècles, par le défaut de police et l’abondance de célibataires, beaucoup plus grande quelle ne l’est maintenant. Je vais en fournir quelques preuves.
On trouve que, dès le commencement du douzième siècle , Guillaume VII, duc d’Aquitaine et comte de Poitou, fit construire, dans la petite ville de Niort, un bâtiment semblable à un monastère, où il recueillit toutes les prostitunes. Il voulut en faire une abbaye de femmes debaucliees, dit Guillaume, moine de Malmesbury. Il y créa des dignités d’abbesse, de prieure et autres, dont il gratifia les plus distinguées dans leur commerce infime (i).
Depuis long-temps il existait à Toulouse un lieu de débauche très-célèbre, auquel plusieurs de nos rois donnèrent des privilèges : il portait de même le nom d'abbaye . Charles VI donna en sa faveur des lettres dont voici quelques passages. Il débute ainsi : «■ Oye la supplication
(i) De Gestis rerum anglorum , TVillelmi Malmer •buriensis , lib. 5, p. 170.
5i 8 DES DIVINITES GENERATRICES
» qui faite nous a été de la partie des filles de » joye du bordel de Toulouse, dit grant abbaye, etc. » Puis il ordonne au sénéchal et viguier de Toulouse et autres officiers de faire « lesdites suppliantes, et celles qui, au temps à » venir, seront ou demeureront en Y abbaye » susdite, jouir et user paisiblement et perpé- » tuellement , sans les molester ou souffrir être (( molestées , ores ne pour le temps à venir . » Ces lettres sont du mois de décembre i38g(i).
Charles VII, en i4a5, accorda aussi des lettres de sauve-garde en faveur de la même mai-’ son de la grant abbaye, occupée par les femmes publiques, à la demande des capitouls et du syndic de la ville. « On voit par ces lettres, » disent les historiens du Languedoc, que la » ville de Toulouse retirait quelque profit de » ce lieu de prostitution : tant on était, en ce » temps-là, peu réservé à garder du moins les » bienséances (2). »
Dans plusieurs autres villes de France , les lieux de débauche étaient qualifiés d'abbaye;
(1) Histoire générale du Languedoc , tom. 4? Preuves , p. 370. Ordonnances des Rois de France , tom. 7 > p. 327.
(2) Histoire générale du Languedoc , tom» 4? p- 4^5
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 5ig
et celles qui y présidaient portaient le titre
d’abbesse (i).
A Paris, les femmes prostituées formèrent un corps de profession. « Elles furent, dit » Saint-Foy, imposées aux taxes, eurent leurs » juges, leurs statuts. On les appelait femmes n amoureuses , files Jolies de leur corps . Tous » les ans, elles faisaient une procession solen- » nelle lejour de la Madeleine. On leurdésigna, » pour leur commerce , les rues Froimentel , ” Payée, Glatigny , Tyron, Chapon, Tire- » Boudin, Brise-Miche, du Renard, du Hur- » leur, de la Vieille-Bouclerie, l’Abreuvoir, » Maçon et Champ-Fleuri. Elles avaient dans » ces rues un clapier quelles tâchaient de ren- « dre propre et commode. Elles étaient obli- » gées de s’y rendre à dix heures du matin, et » d’en sortir dès qu’on sonnait le couvre-feu , r c est— a— due a six heures du soir en hiver, et « entre huit et neuf en été. Il leur était absolu- » ment défendu d’exercer ailleurs, même chez » elles. Celles qui suivaient la cour , disent du » Tillet et Pasquier, étaient tenues, tant que le » mois de mai durait, de faire le lit du roi des » ribauds (2). »
(1) Glossaire de Ducauge,au mot Abatissœ , et son, Supplément , par Carpentier , au même mot.
2) Essais historiques sur Paris , tom. 1 , p. 97 et <18
520 DES DIVINITÉS GENERATRICES
C’est dans le même siècle que les rois Charles VI et Charles VII accordaient des privilèges aux maisons de débauche de Toulouse, faisaient des règlemens pour assurer l’état de celles de Paris ; que Jeanne Ire , reine de Naples et comtesse de Provence, organisait un lieu de prostitution à Avignon. Elle voulut que la supérieure, qualifiée & abbesse, fût renouvelée chaque année par le conseil de la ville ; qu’elle prononçât sur les démêlés qui s’élèveraient entre les femmes de son couvent.
L’esprit de la religion ou plutôt du fanatisme, se montre dans cette institution honteuse. La reine Jeanne veut que ce lieu de prostitution soit ouvert tous les jours, excepté le samedi et le vendredi saint, ainsi que le jour de Pâques. Elle prescrit à l’abbesse de n’y laisser entrer aucun juif. Si quelqu’un d’eux parvenait à s’y introduire à la dérobée, et qu’il eût commerce avec une des filles, il devait être emprisonné et fouetté publiquement (i).
Cette maison était établie à Avignon, rue du Pont- Troué, près du couvent des Augustin s.
(i) Histoire générale de Provence , par l'abbé Papou , tom. 3, p. 180 et 1 8 1 ; Description des principaux lieux de France , tom. i p. 187 ; le Pornographe , p. 35o.
Le pape Jules II, pour éviter de plus grands maux, donna, le 2 juillet i5ïo, une bulle qui autorise rétablissement d’une pareille maison dans un quartier désigné. Les papes Léon X et Clément YII confirmèrent cet établissement, à condition que le quart des biens meubles et immeubles des courtisannes qui l’habitaient appartiendrait, après leur mort, au couvent des religieuses de Sainte-Marie-Madeleine.
La charte de franchise de la petite ville de Villefranche, en Beaujolais, accordée en i3y5 par Edouard II, sire de Beaujeu , offre des traits trop remarquables pour ne pas les rapporter ici. Je ne parlerai point de l’article où l’on permet aux maris de battre leurs femmes, ni de celui par lequel les adultères sont condamnes à faire, tous nus , une course par la ville : ces circonstances se trouvent spécifiées dans la plupart des chartes de commune des villes de France ; mais je m’arrêterai à celui qui porte « que, si un homme et une femme, tous » deux ministres de la débauche publique; que » si un garçon , dévoué à la prostitution, ou si » une fille dévouée à la prostitution, viennent » à dire des injures à un bourgeois de Ville—
» franche ou à un de ses amis, il peut les fra p~
» per par un soufflet, par un coup de poing
T. II
522 DES DIVINITÉS GENERATRICES
» ou par un coup de pied, sans encourir Fa- » mende (i). »
Ainsi une ville, à peine peuplée de trois ou quatre cents âmes, contenait, dans son enceinte, des lieux de prostitution pour les deux sexes. Nos mœurs offrent-elles ces exemples?
Les fêtes, les cérémonies particulières et publiques, servent aussi à caractériser les mœurs. Je vais parler de quelques-unes.
Le célèbre Castruccio de Castracani , général des Lucquois, après la bataille de Seravalle, qu’il gagna sur les Florentins, donna des fêtes éclatantes sous les yeux de ses ennemis. Il fit jouer à la course du palio des femmes prostituées toutes nues . Le prix de cette course était une riche pièce d’étoffe, d’où cet exercice tire son nom (2).
Sous le règne d'Henri III, on vit en France des fêtes accompagnées de pareilles circonstances. « Le mercredi, i5 mai 1577, le roi, au » Plessis-les-Tours, fit un festin à monsieur le » duc son frère, et aux seigneurs et capitaines » qui l’avaient accompagné au siège et à la » prise de la Charité; auquel les dames vêtues
(1) Libertas et Franchesia JFillœfranchœ , Description des principaux lieux de France , tom. 6 , p. 1 70.
(s>.) Porno graphe , p. 354; — Machiavel, Vie de Castruccio Castracani .
» de vert, en habit d’homme et à moitié nues , » et ayant leurs cheveux épars comme épou- » sées, furent employées à faire le service. » La reine-mère fit son banquet à Chenon- » ceau(i). »
Les entrées des rois ou des princes, dans diverses villes, étaient souvent accompagnées de spectacles qui blesseraient aujourd’hui les yeux les moins chastes.
Lorsque Louis XI fit, en 1461, son entrée à Paris, on plaça devant la fontaine du Ponceau, dit l’auteur de la chronique de ce roi , « trois » belles filles faisant personnages de sirènes » toutes nues; et leur veoit-on le beau tetin, » droit, séparé, rond et dur, qui était chose » bien plaisante, et disoient de petits motets et » bergerettes (2). »
Dans l’entrée du roi François Ier et de la reine Claude, fille de Louis XII , à Angers, qui
se fit en i5i6, on représenta, sur la cime d’un
(1) Journal de l’Etoile, tom. 1 ,p. 2o5.
(2) Chronique de Louis XI sous lan 1461.
Le même écrivain dit : qu’après cette scène indécente, un peu au dessous de la fontaine du Ponceau , on voyait un homme en croix représentant Jésus crucifié , entre deux larrons. Il est présumable que la toilette de ceux qui jouaient les rôles de Jésus en croix et des deux larrons , était la même que celle des Sirènes.
5i>4 DES DIVINITES GÉNÉRATRICES
cep de vigne, un Bacehus, ayant dans chaque main une grappe de raisin qu'il pressait. De Fune sortait du vin blanc en grande quantité, et de l'autre du vin rouge. Au pied de ce cep de vigne, « était représenté, dit Bourdigné, le » patriarche Noé endormi, et montrant ses » parties honteuses. »
Près de lui étaient écrits ces vers :
Malgré Bacchus , à tout son chef cornu ,
Or son verjus me sembla si nouveau Que le fumet m’en monta au cerveau ,
Et m’endormit les C tout h nu (i).
Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, fit, en 1468, son entrée à Lille. Parmi les fêtes que les habitans lui donnèrent, 011 remarquait la représentation du Jugement de Paris. Trois Flamandes se chargèrent du rôle des trois déesses. Celle qui figurait P énus , était d’une taille élevée, et d’un embonpoint qui caractérise
(1) Récréations historiques , par Dreux du Radier , tom. 1 , p. 270 et 27 1 .
Monstrelet , en décrivant une fête que donna , en i453, le duc de Bourgogne, dit qu’on y voyait : « Une » pucelle qui, de sa mamelle , versait liypoeras en grande » ^largesse; à côté de la pucelle était un jeune enfant qui, » de sa broquette, rendait eau rose. » ( Chroniq ., vol. 3 , fol. 55, v*. )
les beautés du pays. La Junon, toute aussi grande, offrait un corps maigre et décharné. Pallas était représentée par une femme petite ^ ventrue, bossue par devant et par derrière, dont le corps était supporté par des jambes grêles et sèches.
Ces trois déesses parurent devant Pâris , leur juge, et devant le public, nues comme la main. D’après la description de leurs formes et de leurs attraits différens, on présume que le Paris flamand n’hesita point a donner la pomme à Vénus (i).
Les spectacles étaient aussi fort indécens: on n oserait pas aujourd’hui , en petit comité , lire les scènes qu’on jouait en public sous Henri IV :
La farce nouvelle et récréative du médecin qui guérist de toutes sortes de maladies , et aussi fait le nez à V enfant dune femme grosse , etc.
La farce joyeuse et récréative dune femme qui demande les arrérages à son mari.
La farce nouvelle , contenant le débat d’un jeune moine et dun vieil gen-darmes par devant le dieu Cupidon > pour une fille .
(i) Pontus Heuterus, in car. Pugnace, lib. 5,p. 385; — Récréations historiques de Dreux du Radier, tom. s f pag. 272.
Ces pièces sont d’une indécence fort choquante de paroles et d’intention (i).
Avec de telles mœurs, de telles pratiques, on doit penser que la décence ne se trouvait ni dans les vê terne ns, ni dans les paroles, ni même dans les écrits.
Le Dante parle de l’impudicité des femmes de Florence, qui se montraient en public la gorge entièrement découverte (2). Ce poète vivait au treizième siècle,
Pétrarque nous peint l’extrême corruption et la débauche effrontée qui régnaient à Avignon, pendant que les papes y faisaient leur séjour,
Philelphe, qui vivait au quinzième siècle, parle avec une liberté vraiment cynique des débauches excessives et invraisemblables dont il a été témoin dans la ville de Gênes, et se plaint du peu d’égards qu’on a dans cette ville pour la pudeur publique (3).
Les prédicateurs déclamèrent encore plus vivement que les poètes contre la nudité des gorges; mais les déclamations des uns et des
(1) Y oyez Recueil de plusieurs farces tant anciennes que modernes , Paris, 1612.
(2) Purgatoire , chant 28.
(3) Philelphe , neuvième décade , Satire 10.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 5^7 autres ont été, comme on sait, presque toujours sans effet.
Écoutons un prédicateur du quinzième siècle, dont le nom est inconnu. « Quelle est » rare,, cette pudeur parmi les hommes du » siècle! dit-il; ils ne rougissent pas, en pu- » blic, de blasphémer, de jouer, de voler, de » prêter à usure, de se parjurer, de proférer » des paroles déshonnêtes, mais même de les » chanter; et les femmes laissent à découvert » leurs bras, leur cou, leur poitrine, et se » montrent ainsi devant les hommes, afin de » les exciter aux crimes horribles de l’adultère, » de la fornication, du viol, du sacrilège et de » la sodomie (i), »
On nommait , au quinzième siècle, les courtisan nés élégantes, Gores? Gaures ou Gaurières, et les robes décoletées , les robes à la grant Gore : c’est pourquoi un autre prédicateur, célèbre par la grossièreté de ses paroles et par ses bouffonneries, frère Maillard , s’écrie souvent contre mesdames les bourgeoises qui portent des robes à la grant Gore (2). 11 dit ailleurs : «• Et vous, femmes , qui montrez votre belle
( 1 ) Sermo communis de l einpo rep 1 re die a b ilis; sermo 3, de pœnitentid , sine pciginatione.
(2) Sermon 4? mardi ayant l’Avent, fol. i3.
5^8 des divinités génératrices
)) poitrine, votre cou, votre gorge, voudriez»” » vous mourir en cet état(i)? »
» Dites-moi, femmes imbécilles, n’avez-vous )) pas des amans qui vous donnent des bou- » quets? et ne placez-vous pas, par amour pour » eux, ces bouquets au milieu de votre sein? » Eh bien, vous êtes inscrites dans le livre du » diable (2). »
Michel Menoty autre prédicateur du même temps, se récrie également contre la nudité du sein des femmes. Il parle de celles qui, non contentes de porter des habits au dessus de leur état^ se couvrent d’ornemens mondains, suivent la mode des grandes manches , prennent un air effronté, et découvrents leur poitrines jusqu’au ventre, afin d’attirer les regards des amateurs (5).
« C’est à vous que je m’adresse, Mesdames, » dit le même prédicateur : quand vous venez » à l’église, il semble, à voir vos habits pom-
(1) Seimo 29, troisième dimanche de FAvent, fol. 79, verso. Voyez aussi les mêmes reproches dans les sermons 38 , fol. 98 , sermon 4* .> fol. 106 , verso.
(2) Idem. Sermon du premier dimanche de Carême ^ part. 2 , fol. 41.
(3) Pectus discoopertum usque ad ventrem. Menot sermon, férié seconde, après le deuxième dimanche de Carême , fol. a5.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 52g
)) peux, indécens et desbraillés, que vous êtes » au bal. Lorsque vous allez à la danse, dans » des festins ou aux bains, habillez-vous comme » il vous plaira s mais, quand vous vous ren- » dez à l’église, je vous en prie, mettez quelque » différence entre la maison de Dieu et celle du » Diable (i). »
Un autre prédicateur cite un exemple de la punition qu éprouvaient, dans l’autre monde, les dames qui montraient leur sein. « Un cer~ » tain prêtre, dit-il, pleurant sa mère, morte, » et désirant connaître l’état de son âme, o fit des prières que Dieu exauça. Etant près » de 1 autel, il vit sa mère liée dans un sac, » entre deux démons. Sa chevelure, qu’elle }) avait pris soin d’orner pendant sa vie, était » alors formée de serpens enflammés; sa poi- » trine, son cou et sa gorge, quelle laissait » ordinairement à découvert, étaient occupés » par un crapaud qui vomissait des torrens de » feu (2). »
Ces prédications, cet exemple épouvantable, ne changèrent rien aux habitudes des dames;
( 1 ) / dem , férié troisième , après le premier dimanche de Careme , fol, g4 , verso. Je fais observer que les mots soulignés sont ainsi en français dans le texte latin de fauteur.
(2) Sermones discipuli de tempore et sanctis , sermo 84 , ad jinem .
55o DES DIVINITÉS GÉNÉRATRICES
et le désir si naturel de plaire aux hommes et de leur causer des émotions triompha autrefois, comme il triomphe aujourd’hui, de la peur des châtimens éternels et du crapaud vomissant du feu.
Les femmes, du temps de Montaigne, avaient les mêmes habitudes. Après avoir parlé des hommes, qui, avant lui, portaient l’estomac découvert, il ajoute : « Et nos dames, aussi mol- » les et délicates quelles sont, elles s’en » vont tantost entre-ouvertes jusqu’au nom- » bril (i). »
De très-bons chrétiens ont, dans des temps plus récens, déclamé , hélas ! toujours en vain , contre les nudités des gorges : je ne dois pas m’en occuper davantage ; mais, pour l’édification des lecteurs, je vais indiquer leurs ouvrages (2).
(1) Essais de Montaigne > tom. 2 , liv. 2, chap. 12, pag. 220.
(1) De V Estât honneste des Chrétiens en leur accous trement , par un ministre du saint évangile , in-8°.
De V Abus des nullités de gorge , in-i 2. A la suite dv, eet ouvrage , on trouve une ordonnance des vicaires généraux de l’archevêché de Toulouse, de l’an 1670, contre la nudité des bras , des épaules et de la gorge , et de l’indécence des habits des femmes et des filles.
Lettre écrite par un séculier à son ami , sur les immodesties et profanations qui se commettent dans les
Les hommes ^ outre l’usage de découvrir leur estomac , en suivaient dans le même temps un autre bien plus indécent. Ce qu’on appelait la braguette , au seizième siècle, était une espèce de vêtement qui, en les couvrant, montrait les formes secrètes de la virilité, aussi exactement qu’un gant montre celles de la main. Les vieux portraits en pied nous offrent des exemples de cette mode singulière. Il paraît qu’elle commençait à tomber du temps de Montaigne, a Que voulait dire cette ridicule pièce de la » chaussure de nos pères, qui se voit encore » en nos suisses, dit-il ? A quoy faire la monstre » que nous faisons à cette heure de nos pièces » en forme sur nos gregues; et souvent, qui )) pis est, outre leur grandeur naturelle, par » faulseté et imposture (i)? »
Les indécences dans les manières de parler
églises , avec la déclaration du roi et l’ordonnance de Monseigneur le cardinal de Noailles , archevêque de Paris , 1717.
(1) Essais de Montaigne , liv. 3 , chap. 5.
J’ai vu en Suisse, dans l’église de l’abbaye de Mûri , un dessin à la plume qui représentait une procession nombreuse. Les hommes y avaient leurs braguettes très-apparentes. Une main récente a cherché à faire disparaître cette incongruité de costume que les progrès de la décence rendaient trop sensible.
552 DES DIVINITÉS GENERATRICES
ou d’écrire n'étaient pas moindres que celles qui existaient dans les vêtemens.
Les sermonaires nous fournissent des exemples nombreux , que je puiserai, non dans les livres dirigés contre eux, mais dans leurs propres ouvrages. Les partisans des prédicateurs doivent me savoir gré de cette modération, qui prive ce chapitre de plusieurs traits singuliers et piquans.
« Pauvres pécheurs! s’écrie Maillard, le » bienheureux Anselme, qui était moine, ne » vivait pas comme vous; il ne mangeait point » de la chair; il n’avait point, comme vous, » des filles de joie dans sa chambre, à pain et » à pot (i).
» Nous avons plusieurs mères qui vendent » leurs filles , qui les prostituent elles-mêmes ; » elles leur font gagner leur mariage à la peine » et à la sueur de leur corps (2).
» Est-il beau de voir la femme d’un avocat, » qui a acheté un office, et qui n’a pas dix » francs de revenus, vêtue comme une prin- » cesse? Sa tête, son cou, sa ceinture, sont. » couverts d’or. Et vous dites qu’elle est vêtue
(1) Maillard, tom. 1 , sermon 6 du premier dimanche de l’Avent, fol. 82 verso.
(2) Maillard , sermon sixième du premier dimanche de l’Avent, fol. 43, verso.
» suivant son état! A tous les diables Fétat, » vous, la femme, et vous aussi, M. Jacques, » qui leur donnez si légèrement l’absolution! » Elles disent, sans doute : Nos maris ne nous » donnent -point de tels habits ; mais nous les » gagnons à la peine de notre corps. A trente )) mille diables une telle peine (i). » !
Il fait tenir le propos suivant à une femme en colère. « Va, put... infâme, tu tiens bord.. » en ta maison (2). » !
Il s’adresse ainsi aux femmes de Paris : « Vous
» êtes des p qui tenez des lieux de débau-
» ches,- vous avez fait vos filles p comme
» vous, et vos fils macquer ... (5). »
Encore quelques citations de ce grossier prédicateur, et de son étrange éloquence: elles nous offrent le tableau fidèle des mœurs du quinzième siècle.
Voici ce qu’il dit des femmes de Paris qui
(1) Carême prêché à Saint- Jean-en-Grève, par Olivier Maillard , en 1498? sermon 26 du deuxième dimanche de Carême , fol. 60.
(2) Idem , ib . : fol. 74. JS acte meretrix infamis y tu tenes bordellum in domo lud.
(3) Estis meretrices quœ tenuistis lupanaria
et ficistis frfias vestras meretrices sicul vos , etjîlios vestros lenones , (maquereaulx, gallice) . Sermon 38 du quatrième dimanche de FA vent, fol. 98.
vont aux bains : « Sainte Suzanne , lorsqu’elle » lavait ses pieds dans son jardin , fit éloigner » ses suivantes , de peur d’être vue par elles ; » et vous , au contraire , vous restez toutes » nues dans les bains, et vous montrez aux » autres ce que vous devez cacher (i). »
Le prédicateur Menot fait aussi, à ce sujet , de plus graves reproches aux femmes de Paris. « Dieu sait, dit-il, lorsque vous êtes décou- » vertes dans les bains , depuis les mamelles » jusqu’à la plante des pieds, quels sont vos » regards impudiques, vos attouchemens cri- » minels , vos paroles indécentes ; et , ce qui » est pis encore, vous 11e rougissez pas d’y » conduire vos propres filles qui sont toujours » avec vous (2). »
(( Et vous, femmes, dit Maillard , qui faites » des signes amoureux à vos amans en disant » vos heures ; et vous, madame la bourgeoise , » qui êtes remplie de luxure , mais qui avez un
(1) Et ostenditis verenda vestra aliis. Sermon 23 du samedi du deuxième dimanche de P A vent, fol. 73, verso. Dans le sermon 36 du troisième dimanche de Carême , fol. 88, il dit que Suzanne n’osait pas seulement montrer ses jambes ; « et vous , ajoute-t-il, vous 11’avez pas » honte de paraître toutes nues devant les autres, et » de vous livrer à vos dissolutions. »
(2) Sermo /\o , die sabbato post 3 dominicain , fol . zj -5.
» extérieur de dévotion lorsque quelqu’un vous » parle, vous dites : Ne parlons point de cela , » et vous crachez par terre , et dites : Fi, ji f » taisons -nous ; je dis que c'est un péché mor- » tel, etc. (i). »
Il reproche ailleurs aux époux de se livrer aux plaisirs du mariage , en présence de leurs domestiques et de leurs enfans (2).
Je ne finirais pas si je voulais rapporter tous les traits caractéristiques de l’impudeur et de la débauche du quinzième siècle, que présentent les sermons de Maillard et autres prédicateurs. Ils répètent sans cesse les mêmes reproches , et sur-tout ceux qu’ils adressent aux mères qui prostituent leurs filles pour leur faire gagner leur mariage à la sueur de leur corps : ce qui ferait croire que l’usage alors en était assez général.
Il répète également ceux dirigés contre la débauche des prélats, des chanoines et des moines, qui ont, dit- il, publiquement des concubines, avec lesquelles ils vivent à pot et à
(1) Sermon 17 , férié 6 du premier dimanche de î’Àvent, fol. 5i.
(2) Sermon 3 du troisième dimanche après la Pentecôte , fol. 14.
336 DES DIVINITÉS GENERATRICÈS
cuiller , et les présentent toujours comme les principaux corrupteurs de la jeunesse.
Il va meme jusqu’à dire que les filles de douze ans sont déjà dressées au métier de courtisannes, et en vont a la moutarde .
Le prédicateur Menot , qui, comme Maillard, a prêché long-temps à Paris, peint les mêmes mœurs avec les mêmes couleurs , les mêmes talens , avec des expressions aussi triviales, aussi peu ménagées.
B ariette , autre prédicateur, n’est pas moins indécent. Je ne rapporterai , de ses sermons , qu’un seul passage, où, à propos de l’amour charnel, il introduit une jeune fille qui lui adresse ces paroles, que je suis forcé de paraphraser. « 0 mon père! mon amant m’aime » beaucoup : il m’a donné de très-belles man- » ches rouges; il m’a fait plusieurs autres pré- » sens. Il m’aime d’un véritable amour : je le » vois bien par l’ardeur apparente qu’il éprouve » près de moi (i). »
(ï) On ne peut, sans blesser toutes les règles de la pudeur , rendre autrement ce que le moine effronté ose , sans nécessité , exprimer dans un sermon : Bidimus cùm turgesceret virgultus , fait-il dire à cette jeune fille , Yoyez Jructuosissùni atque amœnissimi sermones fratris Gabrielis Bàrlette, dominicd prima adventus Domini , fol. 266 , verso.
Si les prédicateurs étaient aussi licencieux, on doit juger cpie les poetes, les conteurs et autres écrivains devaient l’être davantage. Les fabliaux , et sut -tout ceux qui sont contenus dans le troisième volume qu’en a publié Bar bazan; les Contes de Bocace, ceux de la reine de Navarre , les Cent Nouvelles racontées à la cour du duc de Bourgogne, le Pentagruel de Rabelais , et nulle autres ouvrages de ce genre, en offrent la preuve.
Les historiens n ont pas été exempts de cette indécence, ou plutôt de cette insouciance dans la manière de décrire certains objets. Froissart , historiographe et chanoine, à propos du supplice de messire Hugues le Bespencier le fils, en rapporte une circonstance, avec des expressions de la plus grossière débauche (i).
Jean d 'Anton, prêtre et historiographe de Louis XII, en parlant, dans l’histoire de ce monarque, d’une naissance monstrueuse, emploie, au grand étonnement des lecteurs actuels, les mêmes expressions que Froissart. Il les répète sans répugnance; et elles se trouvent, mi toutes lettres, dans 1 édition quen a donnée Théodore Godefroy (2).
(1) Chroniques de Froissait , vol. 1 , chap, p. II#
(1) Histoire de Louis XII, par Jean d'Anton, chap. 5gy pag. 221.
Le moine Gaguin , aussi historiographe de France, a composé un poëme sur l’immaculée Conception delà Vierge. « On y trouve, dit un » moderne, les idées les plus sales et même les » plus libertines; elles sont telles qu’on ne » peut les rendre en français sans offenser la » chasteté de notre langue. »
Le même écrivain nous apprend qu’à son poëme de l’immaculée Conception Gaguin joignit l’éloge d’une de ses maîtresses, ccibarelier e de Vernon. Dans cette pièce, il vante les gentillesses de cette belle, ses bons mots, la commodité de ses chaises, la bonté de son vin et des lits, et sur-tout les beautés cachées de la nymphe, que notre bon moine paraît avoir parfaitement connues (i).
Dans plusieurs écrits de ce temps, ce n’était pas seulement l’expression, mais la matière qui était indécente ; et cette indécence est bien plus choquante, lorsqu’elle est alliée à des sujets de religion. En voici encore un exemple, dans une fable donnée, comme un événement véritable, par le prêtre qui la raconte pour l’édifi-
(i) Voici sa description :
fiisus , verba , jocos , fulcra , cubile , merum,
Albentes coxas , inguina , crura , notes.
Et veneris , etc.
Voyez Récréations historiques , tom. 2,p. i85 ? 186,
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 55g
cation publiqûe. Elle est telle que, par respect pour certains lecteurs, je me garderai bien de la traduire littéralement.
Un prêtre, véhémentement soupçonné d’avoir forniqué avec une très-grande dame d’une ville, craignant d’être arrêté, prit la fuite. Arrivé dans une forêt, il rencontre un homme dont l’extérieur annonçait un saint religieux. Vous êtes triste , lui dit-il; quelle en est la cause ? contez-moi votre peine. Le prêtre avoua tout. Si vous étiez privé entièrement de ce qui , en vous , a été le plus coupable , lui ajouta le moine , vous pourriez retourner avec sécurité à la ville , et convaincre de calomnie ceux qui vous accusent. Voyons. 11 voit, il touche; et le plus coupable disparaît. Il faut le dire : cet homme , sous l’apparence d’un saint moine, était le Diable en personne. Le prêtre, joyeux , retourne à la ville, pour offrira ses accusateurs cette oreuve irréfragable de son innocence. 11 arrive dans son église, fait sonner les cloches, convoque le peuple. La , en présence de la multitude, et, monté sur un lieu éminent, il veut, avec confiance, produire sa preuve. Mais, ô miracle ! 6 déception du diable ! il produit aux yeux desassistansune preuve toute contraire, et cette preuve est monstrueusement évidente (i).
(ï) Et Religiosus inquit ; leva v estiment a tua et
54 O DES DIVINITÉS GENERATRICES
Si, en obscénité, ce conte n’égale pas les ouvrages impudiques de Pierre V Arétin, et le Capitole del Forno , composé par Jean Casa y archevêque de Bénévent, il peut aller de pair avec ceux de Y Àrioste , de Bocace , de Coquillart, official de Reims, de Beroalde de JJ er ville, chanoine de Tours, de Rabelais , curé deMeudon, de l’abbé G recourt, et de plusieurs autres conteurs de cette espèce, tous ouvrages dont la matière indécente doit entrer pour quelque chose dans la composition d’une histoire morale des siècles passés.
Dois-je oublier ici le tableau des mœurs dissolues du seizième siècle, que nous a laissé Brantôme, dans son volume des dames galantes, etc. ? Quelle corruption ! et quelles couleurs grossières emploie cet auteur pour nous la peindre, pour la préconiser, pour la rendre
tangam illud. Prout tetigit , illud membrum penitus illico disparuit. De quo sacerdos multiun g avisos in villam est reversas , et, pulsatis campanis , innocentice suce sinceritatem oslensurus • et, congregatis parochia- nis, continué spe plenus , stans in cancellis , et confi— douter elevatis vestimentis , mox membrum suum abondantius quàm prias apparuit ; et sic ipsum dcemon in humanâ forma de cepit. (Tractatus 3 de credulitate dæmonibus adhibenda , doctoris felicis Hemmerlein , maliens maleficorum , tom. 2 , p. 3 1 1 .
aimable! On y trouve tout ce que le génie de la luxure, favorisé par l’opulence, l’oisiveté et l’exemple, peut imaginer de plus recherché. Les personnes dont il décrit les déportemens étaient , par leur rang et leur fortune, à l’abri des vices qu’entraînent ordinairement le défaut d éducation et l’indigence ; ainsi leur conduite en est moins excusable. C’étaient des rois, des princes, des grands seigneurs: des reines, des grandes dames, auxquels il donne constamment la qualification d’ honnêtes , lors même eju’il prouve qu’ils ne l’étaient pas ; c’étaient des personnes d une classe dont les actions servent le plus ordinairement de modèle k celles des autres classes de la société.
Les supercheries employées par les épouses pour tromper leurs maris, par les filles pour tromper leurs mères, leurs surveillantes, afin de satisfaire des goûts défendus, sont exaltées comme des actions vertueuses. L’assurance avec laquelle il fait l’éloge de ces désordres frappe d’étonnement les lecteurs actuels, et donne la mesure de l’opinion et de la moralité de ses contemporains. C’est ainsi que Machiavel conseillait publiquement les crimes politiques, que le cardinal de Retz se vantait de ceux qu’il avait commis, que le vieux et sanguinaire Montluc se glorifiait de ses actes de
cruauté, et que* long-temps avant eux, Pierre , abbé de Vau-Cerney , faisait l’apologie des trahisons et des perfidies dont son héros, le dévot et cruel Simon de Montfort , se rendit; coupable (i).
(i) Qu’on lise, si on le peut sans indignation , les volumineux Commentaires de Biaise de Montluc ; et Fon verra presque à chaque page les traits de sa cruauté. Ce n’est pas un ennemi qui Fen accuse : c’est lui-même qui s’en vante. Yoici quelques-uns de ses titres de gloire.
Malgré les traités qui permettaient aux protestans de Cahors de s’assembler pour faire le prêche , le clergé et les catholiques de cette ville mirent le feu au bâtiment où ceux de cette religion étaient réunis ; et, à mesure que ces malheureux échappaient aux flammes, ils étaient massacrés. La cour, à la nouvelle d’un pareil attentat, nomma une commission pour juger les coupables. Plusieurs chanoines , et même l’évêque de Cahors , furent convaincus d’être les auteurs de l’incendie et des meurtres. Montluc, lieutenant— de-roi en Guienne , arriva lorsqu’un chanoine , nommé Piole , que , dans son idiome gascon , il appelle Bieule , allait être condamné à mort. Il s’adresse au président, et lui dit que, s’il prononce la sentence, il le tuera. Des le premier mot , dit-il , qu’il ouvrira la bouche , je le tuerai. Puis il lui dit : Tu déclareras ici devant moi ce que je te demande , ou je te pendrai MOI-MEME DE MES MAINS; CAR j’EN AI PENDU UNE VINGTAINE PLUS GENS DE BIEN QUE TOI , ni que ceux qui ont assisté à la séance * Après ce discours, digne d’un bourreau en colère, Montluc mit eu fuite le tribu-
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 5/p
Tout se ressentait de cette grossièreté, de cette licence de mœurs. Les peintures, les ta-
nal, et sauva les criminels. 11 était toujours accompagné de deux bourreaux qu’on appelait ses valets- de-chambre. Lui-même s’en fait honneur. Je recouvrai secrètement , dit-il, deux bourreaux , lesquels on appela mes laquais , parce qu’ils étaient souvent apres moi. Ayant saisi un protestant nommé Ferdier , il nous apprend qu’il avait deux bourreaux derrière lui bien équipés , et qu’il aida lui-même à l’exécution de ce malheureux. Un ministre protestant se hasarda de venir implorer un jour sa protection. « Je commence à jurer , dit Montluc , et Vern— » poignai au collet , lui disant : Je ne sais qui me » tient que je NE te pende moi-meme à cette fenêtre, » paillard ; car j’en ai étranglé de mes mains » une vingtaine de plus gens de bien que toi — Je » peux dire , avec vérité , qu’z/ nj a lieulenant-de-roi » en France qui ait plus fait passer d’ Huguenots par
» le couteau et par la corde que moi ; et si je n’en
» ai pas fait assez ni tant que j’ai voulu , il n’a pas tenu » à moi. » On ferait un volume , si l’on voulait rapporter tons les traits d’injustice , de perfidie , d’inhumanité dont ce vieux militaire s’honore dans les longs mémoires qu’il a écrits pendant sa vieillesse. Je n’ai jamais fait de lecture plus pénible.
Les trahisons > les perfidies , les cruautés de Simon de Montfort surpassent peut-être celles de Biaise de Montluc. Je n’en citerai qu’un exemple. Simon de Montfort faisait, par ordre du pape, la guerre à Raymond Yï , comte de Toulouse. Pour s’emparer des terres de ce comte et le dépouiller de ses biens , Simon de Mont-
544 DES DIVINITES GENERATRICES
pisseries qui décoraient les maisons des riches^ reçurent 1 empreinte du siècle, J invoque encore
fort avait besoin de faire passer des troupes dans le Quercy, Cela n’était pas facile par la force: il eut recours à la perfidie : le légat du pape se chargea de trahir. ïl fit des propositions de paix au comte de Toulouse; 1 invita avenir dans l’église de Narbonne, afin cl y cimenter la paix aux pieds des autels. Le comte crut à la sincérité de ce prélat , suspendit les hostilités, et se rendit , avec ses principaux officiers , dans l’église de Narbonne. La cérémonie eut lieu avec les solennités ordinaires ; la religion sembla cautionner la sincérité des sermens réciproques. Ces sermens , et l’appareil religieux qui devait les rendre plus sacrés , n’étaient qu’une comédie sacrilège cpie faisait jouer le légat , afin de fa» ciliter le passage des troupes de Simon de Montfort dans le Quercy. Ce trait de sceleratesse de la part de ce guerliei , qui en a bien fait d’autres , est moins étonnant que 1 immoralité et l’effronterie de l’écrivain contemporain qui le raconte. « Pendant que le légat , dit-il , » amusait , enjôlait , par une fraude pieuse , les ennemis » de la foi assembles à Narbonne le comte de Montfort 5) put s’avancer dans leQuercy et dans l’Àgénois, y recevoir « des renforts qui venaient de France , et combattre avec » avantage les ennemis du Clirist. O fraude pieuse ! 6 » piété frauduleuse du légat ! »
Yoici le texte : Egit ergo misericordiœ divinœ disp g-' sitio ut y dion legatus ho s tes fdei qui Narbonnœ eranl congregati alliceret et compesceret , fraude piA , cornes Montisfortis et peregrini qui vénérant à francia passent transire ad partes Caturcenses et
sur cet objet le témoignage d’un prédicateur du quinzième siècle.
« Souvent les peintures et les tapisseries,
» dit-il, représentent des sujets abominables » et pleins de dissolutions, capables d’émou- » voir et d’enflammer les désirs des cœurs les » plus insensibles. On en voit communément » dans les palais, dans les chambres des prin- » ces; et plût à Dieu qu’il ne s’en trouvât )) point dans celles des prélats et des ecciésias- » tiques !
A g mens es , et suos im'o Christi impugncire inimicos . O LEGATI FPiÀUS PlAÎ O PIETÀS fraude lent A ! ( Petrus Val. cap. 78. )
Je ne ferai point ici d'observation particulière , le texte en dit assez ; mais j’observerai qu’en général nos anciens nobles , après avoir , pendant le cours de leur vie , commis toutes sortes de violences , voyant s’en approcher le terme , commençaient à avoir peur de l’enfer , et croyaient en esquiver les tourmens et s’absoudre de leur crimes nombreux , en donnant des biens aux monastères. C’est ainsi que le Policliinel des joueurs de marionettes frappe ou tue sans raison tous ceux qui se présentent à lui , et finit par trembler devant le diable lorsqu’il apparaît.
Simon de Montfort et Biaise de Montiuc , ainsi que Catherine de Médicis et le cardinal de Richelieu , ont été placés , dans l’ancienne galerie du Palais-Royal , au rang des hommes illustres de France.
» J’ai vu; ajoute-t-il, et je ne mens points » des peintures aussi ordurières, dans Tinté- » rieur d’une église très-célèbre, et qu’on avait )> ainsi décorée pour la solennité de Pâques. » J’en eus horreur en les voyant : je les fis en- » lever et porter ailleurs (i). »
Le château de Fontainebleau , construit et décoré par des artistes italiens, que François Ier avait attirés en France , présentait, suivant la coutume du temps, un grand nombre de peintures obscènes. « On y voyait, dit Sauvai, des » dieux, des hommes, des femmes et desdées- » ses qui outrageaient la nature, et se pion- » geaient dans les dissolutions les plus nions- » ! rue u scs. »
En i645, la reine, parvenue à la régence, fit détruire beaucoupde ces peintures, dit le même écrivain : la perte s’éleva à plus de cent mille écus (2).
Les livres manuscrits destinés à la prière, et qu’on appelle des Heures , étaient autrefois ornés de miniatures. Les curieux en conservent où ces miniatures offrent des scènes très-scandaleuses (3). .
(1) Sermonum dominicalium totius antii fratris Güillelmi Pépin ; sermo 1 , Dominicd 23 f post Tri nitat. , fol. a5i.
(2) Amours des rois de France , par Sauvai.
(3) J’ai vu à la Bibliothèque royale , au dépôt des.
Combien de nudités et de demi-nudités ornaient autrefois et ornent encore les églises , et sur-tout leurs portails extérieurs ? Que de saints et de saintes, en statues ou en tableaux, laissent à découvert ce quon ferait un crime aux gens du siècle de ne pas cacher ? Il fallait que les images , les peintures et les figures indécentes fussent bien communes dans les églises, puisque le concile provincial tenu à Paris en i 5 2 1 fut forcé d’en prohiber l’usage (i).
J’ai vu un Ecce homo nu comme la Vénus de Médicis, et qui, comme elle, et presqu aussi maladroitement quelle, employait ses mains pour couvrir ce qu’il ne faut pas montrer. J’ai vu des saintes, aussi négligemment drapées
manuscrits ,, des Heures écrites au seizième siècle , ornées de belles miniatures dont quelques - unes , placées au commencement du volume , représentaient les quatre saisons. L’hiver était figuré par une chambre où l’on voyait assis , aux deux côtés d’une cheminée , un homme et une femme dans le costume du temps. La dame était représentée relevant ses vêtemens autant qu’il était possible de le faire étant assise. Les miniatures des livres d’église , manuscrits , offrent souvent des indécences plus révoltantes encore.
(i) Depicturis et imaginibus , Ut omms indecenlia et superstitio in il lis cesset. ( Concilium Parisiense f art. ix. Amplissima collectio , tom. 8 , col. 1021 . )
348 DES DIVINITES GENERATRICES
que les trois Grâces de Germain Filon , ef
qui , comme elles , étaient placées dans une église (i).
Le Jugement dernier , peint par Michel- Ange , dans la chapelle du Vatican , à Rome ^ le même sujet , traité par Jean Cousin , dans le tableau quon voyait autrefois aux Minimes du bois de Vinccnnes , outre les nudités complètes, offrent des scènes, sinon luxurieuses , au moins qui prouvent l’intention licencieuse ou la gaiete déplacée de leurs auteurs.
Dans les treizième et quatorzième siècles, et, par suite, dans le seizième siècle, les arts d’imitalion , appropriés aux mœurs , produisaient souvent, pour les monumens civils et religieux, plusieurs ouvrages qui nous paraissent aujourd hui indécens ou ridicules.
M. Legrand d’Aussy, dans son voyage d’Auvergne , a remarqué sur l’autel de la Sainte- Chapelle de Vic-îe-Comle les figures d’Adam et d’Eve, au milieu desquelles on voyait une V ierge Marie. Les corps des deux premiers parens du genre humain étaient représentés dans une nudité complète.; « mais ce qui passe l’in- » décence, dit notre voyageur, et ce qui devient
(i) Le groupe des trois Grâces, de Germain Pilon f était placé dans une chapelle de la ci-devant église des Célestins à Paris.
CHEZ LES ANCIENS ET LES MODERNES. 5/j'c)
» vraiment scandaleux et digne des reproches » les plus graves, c’est l’emploi qu’Adam fait
» d’une de ses mains Hé quoi, s ecrie-t-il
» tout indigné, le débauché le plus impudent » ii oserait se montrer aux yeux du publïcdans » une semblable attitude ! et on la trouve sur » un autel (i) ! >>
On voyait encore à Paris, en 1660, dans la cliapelie de sainte Marie 1 Égyptienne, un côté de vitrage qui y était depuis plus de trois siècles, et que le cure de Sam t-Germa 1 n-f A uxcrrois lit enlever a cette époque, il représentait la sainte sui le pont d un bateau , troussée jusqu’aux genoux devant le batelier, avec ces mots au— dessous . Comment Ici sainte offrit son corps au batelier pour son passage (2).
Ceci n’est qu’une naïveté conforme à l’usage du temps et a 1 indifférence générale où l’on était pour les nudités ; mais ce que je vais raconte! oiïi e des intentions bien caractérisées.
îjn abbe du couvent de Samt-Geraucl d’Âunllac avait fait peindre au seizième siècle, dans un cabinet de jardin destine à ses débauches, des figures nues, représentant les deux sexes
(1) Eojrage dans la ci— devant hante et basse Auvergne, tom. 1 , p. 246.
(2) Essais historiques sur Paris , par Saint - Foix , tom. 1 , p. 2i 8.
55o DES DIVINITES GENERATRICES.
clans les postures les plus indécentes. Ce cabinet portait un nom obscène , qui caractérisait sa destination. Les désordres qui régnaient dans cette abbaye étaient si excessifs que, d’après la plainte des ha bilans de la ville, elle fut sécularisée (i).
(i) Une enquête manuscrite, composée de plus de quatre-vingts témoins, et dont j’ai une copie , contient les faits les plus étranges , les plus scandaleux. L’abbé était Charles de Saint-Nectaire ; il mourut en i56o; Le cabinet où étaient peintes ces nudités portait le nom de f...oir de monsieur. Les généalogistes et les auteurs du Gallia-Christiana nous disent que cet abbé , qui autorisait toutes sortes de crimes et débauches dans son couvent, était aussi illustre par sa noblesse que par sa piété. Chercher la vérité clans certaines histoires , c’est comme si on la cherchait dans les formules de complimens que s’adressent , chez les nations civilisées , des hommes peu familiers qui se visitent.