CHAPITRE XV
LE SOULÈVEMENT DE LA RIVJÈRE-ROÜGE.
88. Plans et Négociations. — Nous avons déjà vu le journal de la colonie semer partout la défiance contre le gouvernement de la baie d’Hudson et avons relaté quelques-uns des actes d’insubordination qui en étaient résulté. Le pays était depuis quelque temps infesté d’esprits remuants venus de l’Est, peu nombreux, il est vrai, mais très audacieux, qui s’étaient donné la mission de prêcher l’annexion de l’Assiniboia à la Confédération du Canada. Etablie le juillet 1867, cette Confédération avait décidé de s’adjoindre tout ce que nous appelons aujourd’hui l’Ouest canadien. C’était là une ambition légitime; malheureusement on devait s’y prendre très maladroitement pour la réaliser.
Le Canada était alors en pourparlers avec le gouvernement britannique et la compagnie de la baie d’Hudson en
vue d’obtenir la cession des droits de cette dernière à cet immense pays, et ces négociations allaient bientôt aboutir devant l’offre d’avantages matériels dont le principal était le paiement par le Canada d’une somme de Soo.ooo livres à la compagnie. Les étrangers de l’Est se réjouissaient fort de la tournure que prenaient les affaires; mais les anciens habitants étaient non moins surpris de voir qu’on voulait disposer, sans les consulter, de leur pays, de leurs droits et de leur avenir.
Parmi les premiers, le plus en vue était un jeune médecin du nom de John-C. Schultz, qui avait en 1866 défié les autorités de la colonie au point de se faire délivrer par la populace de la prison où on l’avait renfermé. Les seconds allaient bientôt être représentés par un métis français de 25 ans, qui était destiné à une célébrité diversement appréciée selon les préjugés de race et de religion.
89. Louis Riel. — Ce jeune homme n’était autre que Louis Riel, fils aîné du métis J.-L. Riel qui avait dirigé le soulèvement de 1849, Julie Lagimodière, blanche
dont la mère avait été la première femme de sa race à se hasarder dans ces pays alors sauvages. Né à Saint-Boniface le 2 octobre i844, Louis Riel avait en i858 été envoyé au collège de Montréal par Mgr Taché, qui croyait voir en lui les germes d’une vocation à l’état ecclésiastique. Revenu dans l’Assiniboia après un séjour à Saint-Paul, il était maintenant témoin de provocations de la part de ce qu’on appelait le parti canadien qui ne pouvaient qu’exciter son indignation.
Louis Riel était alors un homme tenace et persévérant, assez excitable et non moins ambitieux, parfaitement honorable dans sa vie privée, dévoué aux institutions britanniques et animé du plus profond respect pour l’Eglise et ses représentants.
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90. Causes du Soulèvement. . — Mgr Taché était allé assister au concile oecuménique du Vatican, laissant au P. Lestanc le soin de le remplacer dans la direction du diocèse. Cette tâche devait être des plus épineuses. En effet, les gens du pays étaient mécontents de voir des étrangers du Canada travailler sans leur permission à un chemin de voitures entre le lac des Bois et la Pointeaux-Chênes, payant leurs ouvriers à un prix qu’on trouvait dérisoire.
Mais ce ne fut rien en comparaison de ce qui devait suivre. Des membres du parti canadien-anglais firent signer à des Indiens qu’ils avaient enivré des papiers par lesquels ceuxci leur cédaient de grandes é, tendues de terre, dont au moins une partie était déjà occupée par des métis français.
De plus, ces étrangers ne se gênaient pas pour déclarer aux légitimes propriétaires du sol qu’ils allaient bientôt avoir à livrer leurs fermes aux Anglais qui devaient arriver en foule immédiatement après la cession du pays au Canada.
Là-dessus survint un colonel John-S. Dennis « avec une troupe d’arpenteurs pour diviser et subdiviser le pays en
sections selon son bon plaisir », ainsi que l’écrivit un auteur anglais du temps. Ces gens se réservèrent alors les meilleures terres pour eux-mêmes et leurs amis d’Ontario, et les choses en vinrent au point que la propriété personnelle ne parut plus jouir d’aucune sécurité. On crut même que ces étrangers allaient s’approprier tout le pays, ainsi que le déclara plus tard sous serment le secrétaire du conseil d’Assiniboia.
91. Commencement de l’Insurrection. — Alarmé de ces agressions inexcusables, L. Riel, avec quelques partisans, força, le II octobre 1869, un arpenteur à abandonner ses opérations. En vain le jeune homme fut-il conduit devant les autorités civiles : il déclara sans broncher que l’Assiniboia n’appartenant point au Canada, les arpenteurs du Dominion ne pouvaient y opérer sans l’autorisation de ses habitants. Puis, dans le but d’empêcher l’entrée dans la colonie de M. William McDougall nommé son gouverneur par une puissance qui n’y avait encore aucun droit, Riel éleva sur la voie publique, près de Saint-Norbert, une barrière qu’il fit garder par des métis armés, et, le 21 octobre suivant, le comité qu’il avait formé lui défendit formellement l’entrée du pays.
Ce que voyant, le col. Dennis voulut soulever les Anglais en faveur de McDougall; mais, comme même ces gens étaient loin de voir d’un bon œil les changements qu’on préparait sans les avoir consultés, la mission de l’officier canadien n’eut point de succès, et le soi-disant gouverneur dut rester à Pembina, après avoir été repoussé par la force d’un poste sur le territoire de la colonie où il s’était introduit.
92. Convention et Proclamations. — Ne pouvant se rendre au fort Garry, celui-ci y envoya son secrétaire, J. -A. -N. Provencher, qui fut arrêté à la barrière de Saint-Norbert
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et reconduit à la frontière (i®'’ novembre). Puis, pour empêcher les recrues que Dennis essayait de faire au Portagela-Prairie de se couvrir de la protection des murs et du canon du fort Garry, Riel occupa cette place le 2 novembre et invita les sections anglaise et française de la population à élire chacune 12 représentants chargés de délibérer sur les réclamations que le pays devait faire à Ottawa. Ces députés se réunirent le 16 novembre, mais ils ne purent s’entendre que sur un premier essai de liste des Droits que les colons voulaient faire accepter par les autorités fédérales comme condition de leur entrée dans la Confédération.
Le transfert de l’Assiniboia au Canada avait d’abord été fixé au décembre 1869; mais il fut ajourné jusqu’à ce qu’un arrangement pût être conclu avec ses habitants. Ce délai n’empêcha point McDougall de se proclamer, le décembre, lieutenant-gouverneur des Territoires du Nord- Ouest, comme il appelait l’Assiniboia, et six jours plus tard il chargeait le col. Dennis de mettre à la raison ceux qui refusaient de le recevoir sans conditions.
En présence de ces mesures, le gouverneur McTavish se déclara déchu de toute autorité. Puis, comme un certain nombre de Canadiens-anglais s’étaient barricadés chez Schultz, où se trouvaient emmagasinés des vivres qu’on croyait devoir servir aux volontaires que Dennis essayait d’enrôler, Riel s’en empara et fit prisonniers leurs gardiens au nombre de 45 (7 décembre). Le lendemain, les métis ayant appris que la proclamation de McDougall était dénuée de toute valeur, ils se déclarèrent sans aucun autre gouvernement que celui qu’ils pourraient former et prêts à entrer en négociations avec l’administration d’Ottawa.
g3. Anglais et Français concourent à la formation d’un Gouvernement. — Cette administration avait envoyé aux insurgés le vénérable M. Thibault, l’ancien missionnaire
HISTOIRE DE l’oUEST CANADIEN
de rExtrême-Ouest, avec le col. Charles de Salaberry, dont l’intervention n’avait aucune chance de succès, parce que ni l’un ni l’autre n’était en possession de papiers les autorisant à faire aucune promesse aux habitants de la colonie. Deux jours après, M. Donald-A. Smith (plus tard lord Strathcona) arrivait d’Ottawa armé de documents dont la production occasionna une grande assemblée publique les 19 et 20 janvier 1870.
Là il fut décidé qu’on aurait une nouvelle convention composée de 4o délégués des deux langues, laquelle s’ouvrit effectivement le 2 5 janvier 1870. Anglais et Français s’y coudoyaient, et M. McTavish lui-même leur fît dire de former un gouvernement régulier, ce qu’ils firent en nommant Louis Riel président, Thomas Bunn secrétaire, W.-B. O’Donoghue trésorier, James Ross juge en chef, A. -G. -B. Bannatyne maître des postes général et Ambroise-D. Lépine, adjudant, ou chef de la milice.
Ce gouvernement était dès lors le seul existant à la Rivière-Rouge, et il avait été formé par les représentants des deux sections de la population, du gré du commissaire spécial d’Ottawa et sur l’invitation formelle de l’exgouverneur de l’Assiniboia. Il prépara, de concert avec la convention, une nouvelle liste des Droits, que devaient présenter au cabinet fédéral trois délégués qu’on choisit alors.
94. Les Anglais du Portage se révoltent. — Les choses étaient donc en bonne voie de s’arranger lorsqu'on vit passer en vue du fort Garry une bande de Canadiens-anglais de Portage-la-Prairie sous la conduite d’un major C.-W. Boulton, qui allaient soudoyer les fermiers écossais, avec le concours desquels ils se proposaient de s’emparer du fort Garry et de faire Riel prisonnier.
C’était le i5 février 1870. Après leur jonction avec les fermiers écossais, qui se soulevaient ainsi contre le gou-
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vermement qulls venaient de se donner par Fintermédiaire de leurs propres représentants à la convention, les Anglais sous les armes se trouvaient au nombre de 6 à 700 contre les 5oo métis et blancs de langue française qui formaient
LORD STRATHCONA (d.-A. SMITH).
la garnison du fort Garry. Pour ne pas donner prétexte à une guerre civile, Riel relâcha alors ce qui lui restait de prisonniers.
Les Anglais n’en continuèrent pas moins leurs préparatifs hostiles, mais furent bientôt forcés de se débander. Le 17 février, le parti du Portage repassait en vue du fort
lorsque O’Donoghue se mettant à la tête d’un peloton de métis français, les captura au nombre de 48.
q5. Exécution de Scott. — Exaspéré par cette hostilité sans cesse renaissante, Riel crut qu’il n’aurait point de paix tant que les fauteurs de sédition ne se seraient point convaincus que son gouvernement était décidé à se défendre contre leurs intrigues. Boulton, qui avait été pris avec un esprit brouillon du nom de Thomas Scott, fut donc condamné à mort pour cause de trahison, mais sa vie fut épargnée.
Il en alla autrement de Scott. Celui-ci s’étant de bonne heure montré hostile à la cause des premiers habitants de l’Assiniboia, il aA^ait été fait prisonnier, mais s’était évadé. Depuis sa seconde capture, il s’était constamment fait remarquer par ses excès de langage et la violence de ses actes. Averti charitablement par Riel d’avoir à se montrer plus paisible, le prisonnier se moqua de ces remontrances et devint de plus en plus violent. Voyant que son insubordination était maintenant partagée par plusieurs autres détenus et craignant qu’elle ne devînt générale, on résolut de faire un exemple du malheureux. Le 3 mars, il fut passé en cour martiale et exécuté le lendemain.
(( Après cela, le Gouvernement Provisoire eut la paix jusqu’à l’arrivée du col. Wolseley », dit un des principaux Anglais du temps.
96. Négociations couronnées de succès. — Cependant les autorités d’Ottaw^a avaient pris une double mesure. Elles avaient, de concert avec le gouvernement anglais, envoyé à la Rivière-Rouge un corps d’environ i.iSo soldats pour assurer le paisible transfert du pays et protéger contre les Indiens les colons qui devaient bientôt s’y rendre. En second lieu, elles avaient fait revenir du concile, Mgr Taché, pour leur prêter son concours. Se basant sur leurs
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promesses formelles, le prélat annonça une amnistie pour tout ce qui s’était fait, et dissuada Riel d’opposer la moindre résistance aux troupes de Wolseley. De plus, sur ses instances, Riel s’empressa d’envoyer à Ottawa les trois délégués qui devaient y traiter des conditions d’entrée de l’Assiniboia dans la Confédération canadienne.
Après que deux de ces délégués, MM. Ritchot et A. Scott, eurent été momentanément arrêtés contre le droit des gens, ils présentèrent aux autorités fédérales la dernière version de la liste des Droits, qui réclamait, entre autres choses, la reconnaissance officielle du français à l’égal de l’anglais, ainsi que des écoles séparées pour la nouvelle province qu’on allait fonder dans l’Ouest. Ces deux demandes, ainsi que la plupart des autres, furent dûment accordées, et des clauses correspondantes furent insérées dans l’acte du Manitoba, qui devint la constitution de la nouvelle province le i5 juillet 1870, jour du transfert du pays au Canada.
97. Arrivée de l’Expédition Wolseley. — Sur l’avis de Sir Georges Cartier, l’un des deux principaux ministres du Canada, Riel resta à la tête du gouvernement Provisoire et la convention poursuivit ses travaux jusqu’à l’arrivée de l’expédition Wolseley. L’intention de Sir Georges était que Riel attendît au fort Garry le nouveau lieutenant-gouverneur, M. Adams-G. Archibald; mais à l’approche des troupes, le chef métis, qu’on appelait maintenant un rebelle, bien qu’il n’eût jamais rien fait contre la seule autorité légitime du temps, celle de la Reine, dut s’enfuir aux Etats-Unis avec les membres catholiques de son cabinet, O’Donoghue et Lépine.
Ceux-ci venaient à peine de quitter le fort, dont ils avaient laissé les portes toutes grandes ouvertes, que Wol seley y entra en grande pompe (24 août 1870).
Comme il n’y avait plus aucun gouvernement, M. Donald-A. Smith (lord Strathcona) fut mis à la tête du pays, en attendant l’arrivée du gouverneur Archibald, qui vit pour la première fois le fort Garry peu de jours après.
QUESTIONNAIRE
1. Quelle était au point de vue politique la position de la colonie en 1869 (88) ?