CHAPITRE PREMIER
LES FÉNIENS.
98. Violences et Persécutions. — L’arrivée des soldats fut pour les habitants de langue française l’aurore d’une véritable ère de persécutions. Menaces, violences, incendies et même meurtres plus ou moins prémédités, furent mis en œuvre par les nouveaux venus qui suivirent les troupes, et même par certains militaires, pour punir les métis de leur résistance à l’invasion irrégulière de leur pays. L’un des crimes les plus saillants dus à cet esprit de vengeance fut l’assassinat, le i3 septembre 1870, d’Elzéar Goulet qui, reconnu à Winnipeg par une bande d’individus parmi lesquels se trouvaient des soldats, dut se mettre à la nage pour traverser la rivière Rouge et échapper à leur poursuite, mais fut tué par l’une des pierres que ses persécuteurs lui lançaient.
Bref, les choses allèrent si loin que, au dire du gouverneur lui-même, un homme droit et modéré, beaucoup de métis français a furent tellement battus et outragés, qu’ils se crurent réduits à un état d’esclavage ».
Cette persécution venait surtout de ce que les représentants du parti canadien avaient fait croire aux nouveaux venus que les habitants de langue française avaient voulu
Histoire de l'Ouest Canadien. 7
se soustraire à l’autorité légitime, tandis qu’en réalité ils n’avaient réclamé que leurs droits et les avaient obtenus.
99. Recensement. — Leur sort eût certainement été encore plus misérable sans la présence au milieu d’eux de ce même gouverneur, qui fit beaucoup pour les protéger. Les protestants étaient pourtant encore en minorité, ainsi
que le démontra le recensement qu’il fit faire en vue d’établir les circonscriptions qui devaient élire des députés à l’assemblée législative du Manitoba. La nouvelle province comptait, en novembre 1870, 6.247 catholiques contre 5.716 protestants, soit une population totale de 11.963 habitants, dont 5.767 étaient des métis français, 4.o83 des métis anglais, i.565 des blancs et 558 des
GOUVERNEUR ARCHIBALD. SaUVageS
Les limites du Manitoba formaient alors un rectangle dont la ligne septentrionale était le 5o® degré et demi de latitude N. et les côtes est et ouest les 96® et 99® degrés de longitude respectivement.
Ses principaux centres étaient, avec le fort Garry où le gouA^erneur se retira d’abord, Winnipeg, village d’environ 200 habitants qui n’allait pas tarder à devenir la capitale du pays; Portage-la-Prairie, sur l’Assiniboine; Saint-Boni-
LES FÉNIENS
face et Kildonan, en face et à côté de Winnipeg; Sainte- Anne des Chênes, Saint-Norbert et d’autres paroisses dans la campagne.
100. L’invasion fénienne. — Depuis longtemps, les Etats- Unis jetaient des regards de convoitise non seulement sur ce qu’on devait appeler le Manitoba, mais encore sur les immenses contrées avoisinantes, qu’ils auraient voulu s’annexer pour mettre un terme à l’isolement de leur nouvelle possession, l’Alaska. Dans ce but, leurs représentants au fort Garry avaient été jusqu’à offrir à Riel de fortes sommes d’argent qu’il avait rejetées sans hésiter. Maintenant que le chef métis avait été mis hors la loi et que ses compatriotes étaient maltraités dans leur propre pays, on crut qu’il ne pourrait refuser son concours à la capture du fort Garry, où ne se trouvaient plus que 8o soldats.
Ce concours était absolument nécessaire à la réussite de l’invasion, et les féniens — secte politique qui a voué une guerre à outrance à tout ce qui est anglais — étaient si sûrs de l’obtenir que, sans attendre l’arrivée ‘des recrues qu’ils avaient faites aux Etats-Unis, ils traversèrent la frontière où, pensaient-ils, les métis français ne manqueraient pas de se joindre à eux. Mais, non seulement ceux-ci ne voulurent point coopérer à ce soulèvement contre l’autorité légitime, mais ils formèrent même sous la direction de Riel 7 compagnies de volontaires pour aller combattre les envahisseurs. Cette conduite inattendue tourna en fiasco ce qu’O’Donoghue et les autres chefs anti-anglais avaient cru devoir être un triomphe facile. O’Donoghue et quatre de ses officiers furent capturés le 5 octobre 1871, et c’est ainsi que l’Ouest canadien resta à la Couronne anglaise grâce à la fidélité des métis français.
101. La Petite Vérole et l’Amnistie. — L’année 1870 avait été attristée par l’apparition d’un grand fléau sur
HISTOIRE DE l’oUEST CANADIEN
les plaines de TOuest. La petite vérole s’était déclarée chez les Indiens et les métis, dont les rangs furent bientôt décimés. Les missionnaires catholiques volèrent au secours des affligés, et pas moins de quatre d’entre eux contractèrent la terrible maladie.
Le 2 2 septembre 1871, Mgr Taché était élevé au rang d’archevêque, et un siège épiscopal était créé à Saint-Albert en faveur de Mgr Grandin, son premier suffragant.
Mgr Faraud, vicaire apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, et le vicaire apostolique de la Colombie Britannique étaient les deux autres suffragants du nouveau métropolitain.
Celui-ci avait alors beaucoup plus que les soucis de l’administra- Mgr TACHÉ, O. M. I. tion de son diocèse
pour occuper son attention. Comme nous l’avons vu, il avait promis aux métis l’amnistie pour ce qu’il y aurait pu y avoir d’irrégulier dans leur conduite en 1869-70, et cela sur la foi de promesses formelles qu’on lui avait faites à Ottaw^a, alors que le gouvernement fédéral était dans la détresse par suite du soulèvement de la Rivière-Rouge. Maintenant que toutes les difficultés avaient été aplanies, ce même gouver-
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nement niait vigoureusement avoir pris aucun engagement à ce sujet. Il laissa même arrêter Lépine et d’autres pour la part qu’ils avaient prise dans l’exécution de Scott. Le premier fut condamné à mort le 4 novembre 1874, mais sa sentence fut commuée en deux ans d’emprisonnement, et une amnistie partielle fut proclamée le 28 avril de l’année suivante.
QUESTIONNAIRE
1. Comment furent traités les métis après l’arrivée des troupes et pourquoi (98) ?
2. Quels étaient alors le nombre, la nationalité et la religion des Manitobains (99) ?