CERVANTES
Don Miguel Cervantes Saavedra naquit à Alcala de Henarès, petit village de la nouvelle Castille, le 9 octobre 1547. Son père était un pauvre hidalgo, ‘un de ceux qui ont une lame au râtelier, une vieille rondache, un roussin maigre et un chien courant.”
On le destinait à l’état ecclésiastique ; mais, après quelques études faites à Madrid, don Miguel préféra, aux prébandes et aux évêchés tant rêvés par ses parents, l’atmosphère des tripots de Madrid—séjours fréquentés par les beaux esprits et les porte-rapières de la capitale.
Ses premières poésies sont dans le goût de l’époque ; c’est dire qu'elles sont médiocres. Son roman pastoral, Philène, est fade et n'obtint pas un meilleur succès. Désespéré, don Miguel, pour échapper à la pauvreté qui le menaçait, se tourna vers la carrière des armes. Aventureux
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comme tous les gens de sa condition, il part pour l'Italie : l'Europe alors était en feu. Il s'engage dans les troupes de Marc-Antoine Colona, général en chef de l'armée et de la flotte de Pie V, après avoir été, comme Gil Blas, le valet de chambre du cardinal Aquaviva I] fit partie de la fatale expédition de ce chef, et combattit à Lépante, où il laissa son bras gauche. II servit pour l'Espagne en Sicile jusqu’en 1575. Se rendant, dans la même année, de Naples à Madrid, il fut capturé par des corsaires barbares qui l’amenèrent à Alger. Après cinq années de servitude, il fut racheté par les Pères de la Merci et rentra à Madrid âgé de 34 ans.
Il n'avait pas perdu le goût de la littérature, et tous ses malheurs n'avaient pas tellement émoussé ses sentiments qu’il renonça à l'amour, Il épousa une vieille fille noble, Cette union fut pour le poëte une source de nouveaux désenchantements ; c'était, pour parler le langage de Sancho, la faim qui épousait la soif, Sa Galatée, pastorale allégorique où il se met en scène sous la figure d’un berger, date de cette époque. Il n'a pas su tirer avantageusement parti de toute la richesse de poésie que ce sujet mettait à sa disposition, Quoiqu'il en soit, cette mosaïque curieuse prouve que, si Cervantes est le premier des prosateurs espagnols, le Boccace de la Péninsule, il est loin d'occuper le dernier rang comme poëte. On a encore de lui une trentaine de pièces de théâtre, dont les plus remarquables sont: Mumance et la Vie d'Alger. Le voyage «u Purnasse à un peu de l'originalité et de la fine critique du Don Quichotte ; cette critique de l’art dramatique est supérieure à ses drames,
A Séville, il composa ses Nouvelles exemplaires qui l'emportent sur toutes les productions de ses contemporains dans ce genre. Il s'élève au-dessus d'eux par son originalité ; il n'a rien emprunté: invention, style, composition, tout lui appartient.
Mais l'ouvrage qui l’a immortalisé est son Don Quichotte. Don Miguel a porté dans ce livre un coup mortel aux romans de chevalerie, mis en vogue dans la société espagnole par les jeunes gens, les femmes et même les vieillards. “ Le contraste de cette vieille institution, dit un historien, avec les mœurs nouvelles, tous les établissements du moyen, âge dont l'esprit s'était perdu, mais dont on voyait subsister l'ombre, inspirait en France, à Rabelais, cet affreux éclat de rire qu’il nomma Pentagruel, dans le même temps, à peu près, où il inspirait cette fine et ingénieuse parodie qui est le commencement de Don Quichotte.”
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Tout le monde connaît ce gentilhomme de la Manche qui, perdant l'esprit à force de toujours lire les livres de chevalerie, se met en campagne dans le but d’imiter les Amadis et les Roland, On connaît aussi cet écuyer Sancho, l'extrême bon sens, qui trotte sur son âne à côté de son maître, l'extrême imagination, semblable à la tardive expérience, venant toujours, quand le mal est fait, et qui, ayant beau se presser, beau courir, beau crier, n’est presque jamais écoutée, Ces deux personnages, Don Quichotte et Sancho, sont inséparables; c'est l'âme et le corps, la lumière et l'ombre; l'un représente tout ce qu'il y a de généreux dans Ja nature humaine, et l’autre d’instincts égoïstes et étroits, Donnez à Don Quichotte un peu du bon sens de son écuyer, ou à Sancho un peu de cctte loyauté et de ectte héroïsme qui caractérisent son maître, et de deux fous vous aurez fait un sage, sage du moins selon les hommes, Mais ils s'accordent rarement, et pourquoi s’accorderaient-ils ? Voyons-nous souvent dans le monde l'imagination d’accord avec la raison ? Les élans généreux du cœur sont-ils souvent approuvés par cette sagesse vulgaire qu'on appelle l'expérience ?”
Malgré toutes les beautés du livre de Cervantes, son mérite ne fut reconnu que cent ans plus tard par ses concitoyens. Evidemment, l'auteur avait devancé son siècle. Aussi, avec quelle complaisance écrivait-il ecs mots, à la fin de l'ouvrage qui devait immortaliser son nom : “Ici, Cid Hamed Benengeli déposa sa plume ; mais il l’attacha si haut, que personne ne se risquera plus à la reprendre.”
“ Personne, en effet, dit un de ses biographes, n’atteignit plus à ectte profondeur d'invention si limpide, à cette touche de pinceau si hardie, à cette raison si naïve, si fine, qui fait rire dans l'enfance et méditer dans l'âge mûr, Le livre de Cervantes demeurera autant que les hallucinations héroïques et le bon sens égoïste, autant que les désirs imaginaires des utopistes ct que les obstacles auxquels on se heurte à chaque pas dans ce monde où chaque jour emporte une illusion.”
Bref, Don Quichotte est le livre le plus original qui ait Cté fait, et il est écrit avec une richesse de style qu'aucune traduction ne peut rendre.
Cervantes mourut, le 23 avril 1616, âgé de 69 ans.