‹ Histoire abrégée de la littérature [microforme]Chapitre 110 sur 221 · CALDÉRON DE LA BERCA · texte numérisé non relu

CALDÉRON DE LA BERCA

A don Pedro Caldéron de la Berca était réservé l'honneur d'ouvrir À la muse chrétienne les régions vivifiantes du drame et de faire pour l'Espagne ce que Pierre Corneille fit pour la France.

Si Caldéron a une marche plus ferme, si Morato est plus sagement comique, Tirso de Molina plus incisif et plus hardi que Lope de Véga, Caldéron l'emporte sur ce dernier par l'élévation, la grandeur, l'ampleur et la perfection du plan. Il soutint le théâtre, en projetant jusqu'au seuil du dix-huitième siècle les rayons mourants de la poésie nationale, Il remua d’un bras vigoureux et infatigable ce champ que Lope de Véga avait sillonné à la course ; l’art lui prêta plus de fécondité que Lope n'en avait reçu de la nature, Contemporain de Corneille, ces deux grands hommes ont élevé à leur patrie des monuments impérissables, ct aucun poëte, après eux, n’a pu dépasser les hauteurs que leur génie avait illustrées d’un éclat immortel,

“ Si jamais le nom de grand poëte a été mérité sur la terre, c’est à Ualdéron qu'il revient; il n'a peint l'amour terrestre que sous des traits vagues et généraux, il n'a parlé que la langue poétique de cette passion, La religion est son amour véritable ; elle est l'âme de son âme; ce n'est que pour elle qu'il fouille au fond de nos cœurs, et l’on croirait qu'il a tenu en réserve, pour cet objet unique, nos plus fortes et nos plus intimes émotions: ce mortel favorisé s’est échappé de l’obseure labyrinthe du dout:, et a trouvé un refuge dans la sphère élevée de la foi; c’est de À qu'au sein d'une paix inaltérable, il contemple et décrit le cours oragcux de la vie. Eclairé de la lumière religieuse, il pénètre dans tous les mystères de la destinée humaine ; le but de la douleur n’est plus une énigme pour lui, et chaque larme de l’infortune lui paraît semblable à la rosée des fleurs, dont la moindre goutte réfléchit le ciel. Quelque soit le sujet

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de sa poésie, elle est une hymne de réjouissance sur la beauté de la création, et il célèbre avec une joie toujours nouvelle les merveilles de la nature et celles de l’art, comme si elles lui apparaissaient dans leur jeunesse primitive et dans leurs plus éclatantes splendeurs, (1)

Don Pedro Caldéron de la Berca naquit à Madrid, le 1er juin, 1601, et y mourut en 1682, à l’âge de 81 ans. Il appartenait à une famille noble qui lui fit faire de bonnes études à Salamanque, A l’âge de 13 ans, le jeune Caldéron avait déjà écrit un poëme, le Char du soleil, Il embrassa la carrière militaire, mais son goût pour la poésie le ramena à Madrid auprès de son Mécène, le roi-poëte Philippe IV. Avec Lope de Véga, il fut le plus honoré de tous les poëtes espagnols ; sa longue carrière ne fut qu'un long triomphe, En 1651, à l’âge de 55 ans, il entra dans les ordres sacrés,

C'est un fait remarquable de voir la plupart des grands écrivains de la catholique Espagne se vouer à la culture de la vigne du Seigneur, Ponce de Léon, Louis de Grenade, Lope de Véga, Caldéron de la Berca, Morato, Solis, Tirso de Molina finirent par se donner à l'Eglise,

Dans sa nouvelle situation, Caldéron composa surtout des autos sacrementales, genre dans lequel il a surpassé tous ceux qui s’y sont livrés. Pendant 37 ans, il fut chargé par la municipalité de composer des drames qu'on représentait aux principales fêtes religieuses,

Caldéron a laissé 120 comédies, 100 actes sacramentels, 200 prologues, 100 intermèdes, petites scènes populaires, un poëme sur Maric- Anne d'Autriche, dernière femme de Philippe IV, d’autres poésies sur le déluge universel, sur les quatre fins dernières de l’homme, sur la peinture, sur la comédie ; des chansons, des sonnets et des romances. Ses drames se divisent en trois classes, savoir : héroïques ou historiques, religieux et de cape et d'épée, ou représentation des scènes de la vie commune, Ses meilleurs drames dans le genre héroïque et historiques sont: Le médecin de son honneur, L'alcade de Lambamea, À secret affront secrète vengeance, Le Tétrarque de Jérusalem, Aimer après la mort, La vie est un songe ; dans le genre religieux, son chef-d'œuvre : Le prince Constant et martyr de Portugal, Le magicien prodigieux, La dévotion de la Croix ; enfin parmi les comédies de cape et d'épée : La maison à deux portes, Le Jeint astroloque, La Dame revenant, Les matinées d'avril et de mai, Il ne

() F. Schlegel.

faut pas badiner avec l'amour, Gardez-vous de l’eau qui dort, Le secret à haute voix, etc.

Caldéron est celui dont les autos sont les plus célèbres ; c’est aussi ses meilleurs compositions. On appelait autos sacrementules ou actes sacramentels des drames religieux et allégoriques qui avaient pour interlocuteurs des abstractions personnifiées comme le monde, la grâce, la nature, l'islamisme, le judaïsme, la foi, l'hérésie, le péché, la mort, ete.

Si la plupart de ces drames eussent été plus réguliers, moins monotones, et sans les bouffonneries insipides des graciosos, la beauté de ces poésies religieuses serait plus goûtée.

Le grand talent de Caldéron c’est d'amonceler les surprises et de piquer sans cesse la curiosité. Il a donné à la comédie espagnole toute la perfection dont elle est susceptible. La grandeur et l'enthousiasme marchent de pair dans ses drames, On pourrait lui reprocher de n'avoir pas observé avec assez de scrupule les couleurs locales.

Proposer une fin, un sentiment, un fait; le développer par tous les aspects poss bles, quelque soient les moyens d’ÿ parvenir, tel a toujours été l'art des dramaturges espagnols. ‘Les étrangers sauront, disait Lope de Véga, qu’en Espagne les comédies ne suivent pas les règles de l'art. Je les ai faites comme je les ai trouvées, autrement elles n'auraient pas été comprises. Ce n’est pas, grâce à Dieu, que j'ignore les préceptes de l’art; mais celui qui les suivrait serait sûr de mourir sans gloire ct sans profit. J'ai parfois écrit selon l’art, que fort peu connaissent; mais quand, d'autre part, je vois les monstruosités où courent le vulgaire et les femmes, je me fais barbare pour leur usage...En conséquence lorsque je dois écrire une comédie, j'enferme les règles sous elefs, et je mets dehors Plaute et Térence afin que leurs voix ne s'élèvent pas contre moi, attendu que la vérité crie dans les livres muets, Je compose pour le public ; puisqu'il paye, il est juste que je lui parle de la langue des sots qui lui plait.”

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