‹ Histoire abrégée de la littérature [microforme]Chapitre 179 sur 221 · WALTER SCOTT · texte numérisé non relu

WALTER SCOTT

Deux hommes au commencemet du XIXe siècle ont imprimé aux lettres, en Europe, un mouvement accentué et progressif, L'un, esprit chevaleresque, entreprenant, aventurier, insatiable de jouissances en usant sa courte vie dans les sombres rê veries du sceptisme ; l'autre, modeste, casanier, rêvant la gloire plutôt par philantropie que par ambition ézoïiste, coula une vie aussi tranquille, aussi monotone que celle de l'autre avait été agitée et bruyante; ces deux contemporains étaient Lord Byron et Walter Scott.

Walter Scott naquit en 1770, à Edimbourg, en Ecosse, et il fut reçu avocat en 1792, Le jeune Scott, doué d'un talent facile, d'un caractère aimable et d'une gentillesse parfaite, gagna l'estime de ses confrères en brillant à côté des avocats les plus distingués du barreau d'Edimbourg, Mais la poésie, le culte du beau l'avait fasciné, Après s'être assuré une modeste aisance, il s'y adonna entièrement,

Vers cette époque Gœthe et Schiller, en Allemagne, avaient entrepris la réhabilitation poétique des temps féodaux et chevaleresques. Scott s'inspira de cette école naissante, traduisit Gæœthe et se mit à recueillir, avec une ardeur infatiguable, les poésies antiques et trad'tionnelles si nombreuses sur la vieille terre d'Ecosse,

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Il a fait preuve d’une grande érudition dans les gloses qui accompagnent ct expliquent les Poésies chevuleresques des limites d'Ecosse. Le succès qui accompagna ce premier essai décida de l'avenir du poëte écossais,

Scott était acquis à la littérature. Au culte de la poésie il joignit l'étude de l'archéologie. Les vieilles légendes de l’Ecosse lui fournissent la plupart de ses romans historiques, le Lai du Dernier Ménestrel, Marmion, la Dame du luc, Rokeby, sont autant de fragments historiques pittoresquement costumés sous le dehors de la poésie. En général, Scott procède avec art et avec beaucoup d'à-propos ; il place toujours la science, la muse triste et sérieuse derrière la musè populaire et nationale. On trouve dans ses premiers essais, observe M. Chasles, une versification facile et vive, un calque heureux du vieux mètre, des chansons agrestes, une agréable vivacité de couleur, une mise en scène pleine de rapidité, de verve et de grâce, Ajoutons que cette verve était, si on peut le dire, extérieure plutôt qu'intéricure, apparente plutôt que réelle. Walter Scott peint très-bien le château, la forêt, la paysage, l’armée qui passe, un vent qui souffle, le vaisseau qui fuit; peut-être entre tous les poëtes anglais c'est celui qui a le mieux reproduit le monde extérieur et passager. Ce qui manque à ses narrations sympatiques c’est l'intensité des passions et de la pensée; les caractères sont à peine eflleurés, la grâce diffuse de la versification fatigue à la longue, et l'on sent que la flamme plus ardente et plus intense de la vraie poésie est absente.

Peu à peu, le même public qui l'avait accueilli avec tant d'applaudissements se refroidit. Scott comprit ce qui lui manquait et donna à son talent une autre direction. Il nous a expliqué ce changement dans ses mémoires ; son roman Waverly marque la seconde phase de son talent, ARob-Roy, les Puritains, le Monastère, Cromwell, l'Abbé, les Aventures de Vigée, le Nain Noir, La Fille du chirugien, la Fiancée de Lammermoor, Richard Cœur de Lion, l'Antiquaire lui valurent une réputation européenne,

S'étant associé avce son libraire pour faire le commerce des livres, la faillite de ce dernier mit dans l'indigence le romancier avec trois millions de dettes. Scott dut travailler et écrire pour satisfaire l’avidité de ses créanciers, On dit que ses ouvrages lui rapportèrent plus de six millions, Il mourut en 1832. Scott s’est montré partial dans son

Histoire de Napoléon et son Essai sur l'Histoire d’Ecosse n’a pas fait oublier l'ouvrage de Robertson. Il a encore laissé une vie de Swift,

Un dernier mot sur cet auteur. ‘ Par la nature de son génit calme et lucide, il se rapproche de Goëthe, âm plus poétique, et qui s’est élevé souvent à l'idée de ce grand art, mais qui n'a pas laissé comme Walter Scott tout un monde d'observations réelles, copiées sur la nature même, La flamme du génie appartenait à Byron à un bien plus haut degré mais il employait ce don sublime à diviniser le doute amer qui le dévorait, non à faire pénétrer dans les âmes contemporaines cette impartialité sympatique et toute chrétienne qui fait le charme secret des meilleurs livres (1).

Certes, il y a quelque chose de bizarre et de merveilleux dans le talent de cet homme qui dispose de son lecteur comme le vent dispose d'une feuille; qui le promène à son gré dans tous les lieux et dans tous les temps ; lui dévoile, en se jouant, le plus s2eret repli du cœur, comme le plus mystérieux phénomène de la nature, comme la page la plus obscure de l'histoire ; dont l'imagination domine et caresse toutes les imaginations, revêt avec la même étonnante vérité le haiïllon du mendiant et la robe du 1oi, prend toutes les allures, adopte tous les vêtements, parle tous les langages ; lai se à la physionomie des siècles ce que la sagesse de Dieu à mis d'immuable et d'éternel dans leurs traits, et ce que les folies des hommes y ont jeté de variable et de passager ; ne force pas, ai..si que certains romanciers ignorants, les personnages des jours passés à s’enluminer de notre fard, à se frotter de notre vernis; mais co.traint, par son pouvoir magique, les lecteurs contemporains à reprendre, du moins pour quelques heures l'esprit aujourd'hui si dédaisné des vieux temps, comme un sage et adroit conseiller qui invite des fils ingrats à revenir chez leur père. L’habile magicien veut cependant avant tout être exact. Il ne refuse à sa plume aucune vérité, pas même celle qui naît de la peinture de l'erreur, cette fille des hommes qu'on pourrait croire immortelle si son humeur capricierse et changeante ne rassurait sur son éternité. Peu d'historiens sont aussi fidèles que ce romancier, On sent qu'il a voulu que ses portraits fussent des tableaux et ses tableaux des portraits. I] nous neint nos devanciers avec leurs passions, leurs vices et leurs crimes, mais de sorte que l'instabilité des

(1) M. Ph. Chasles,

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superstitions et l'impiété du fanatisme n’en fassent que mieux ressortir la pérennité de la religion et la sainteté des croyances, Nous aimons d’ailleurs à retrouver nos ancêtres avec leurs préjugés, souvent si nobles et si salutaires, comme avec leurs beaux panaches et leurs bonnes cuirasses, Waiter Scott a su puiser aux sources de la nature et de la vérité un genre inconnu, qui est nouveau parce qu'il se fait aussi ancien qu'il le veut. Walter Scott allie à la minutieuse exactitude des chroniques la majestueuse grandeur de l'histoire et l'intérêt pressant du roman ; génie puissant et curieux qui devine le passé; pinceau vrai qui trace un portrait fidèle d’après une ombre confuse, et nous force à reconnaître même ce que nous n'avons pas vu; esprit flexible et solide qui s'empreint du cachet particulier de chaque siècle et de chaque pays, comme une cire molle, et conserve cette empreinte pour la postérité comme un bronze indélébile, (1)

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