‹ Histoire abrégée de la littérature [microforme]Chapitre 47 sur 221 · D DR · texte numérisé non relu

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Varron dans ses Géorgiques. Mais on lui devra une éternelle reconnaissance pour avoir perfectionné l’art. C’est avant tout et surtout un homme de goût, amoureux de la forme, polissant et repolissant encore, Il observe la mesure, les règles, et ses élans sont toujours cadensés et majestueux, quoiqu'il manque parfois de hardiesse et d’intrépidité,

On lui attribue d’autres petits poëmes. Des critiques lui en disputent l'authenticité. Culex (le Moucheron) est un élégant badinage de berger ; Ciris (l'alouctte) n’est qu'une historiette de femme, la Capa, (la Cubaretière) un éloge à Bacchus, les Calulecta, un recueil de lettres et de fragments détachés. Ces productions n’ont, en général, qu'un mérite seconduire, Elles seraient des essais de sa jeuncsse ; au reste, certains endroits sont marqués au coin du génie.

Trois influences se réunirent pour préparer, nourrir ct inspirer le génie du poëte latin: son enfance passée au milieu des travaux de la vie champêtre, et attristée du spectacle des guerres civiles; sa jeunesse fortifiée sous l'influence grecque par l'étude des sciences et de la philosophie ; enfin, la protection d’Auguste, qui est venue en l’encourageant, soutenir son génie qui se cherchait,

Si on veut en quelque sorte mesurer les progrès qu'avait fait la civi. lisation d'Homère à Virgile, il suffit de comparer le VIe livre de l’Znéide au XIe de l'Odyssée. Entre l'enfer de l'Enéide et l'enfer de l'Odyssée l'intervalle est immense, Homère ne va pas au-delà de la fable ancienne, Virgile, après avoir emprunté la croyance grecque, à côté des croyances spiritualistes du Phédon, exprime les idées nouvelles de justice et de crimes que le temps a muises dans la société. Supérieur à Homère et à tous les poëtes qui l'ont précédé dans la peinture des crimes, il l’est plus encore dans le tableau des récompenses qu'il accorde aux hommes vertueux. On trouve dans le VIe livre la pensée du purgatoire, d’un lieu d’expiation où se régénèrent les âmes qui ont été plus faibles que coupables. Que manque-t-il à ce purgatoire pour être chrétien! les prières qui sont le lien entre la vie et la mort, entre le ciel et la terre,

On peut donc le dire: dans ces châtiments attachés à la violation de la loi morale, dans ces expiations inconnues au polythéisme grec, dans ces récompenses accordées à la vertu, il y a comme un pressentiment de la révélation évangélique; un rayon du jour nouveau qui se levait sur le monde ; et c’est, sans doute, moins par un esprit d'imitation classique, que par une de ces secrètes ct puissantes harmonies qui, à travers les siècles

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et malgré la différence des civilisations, lient entre eux les ouvrages du génie et forment les générations éternelles de la pensée humaine, que Dante à placé ses chants sous l'inspiration de Virgile: la Divine Comédie est, en effet, le développement du VIe livre de l'Enéide.

Les traces de cette influence mystérieuse, de cette transmission intellectuelle de Virgile à Dante, son’ répandues dans tout le poëme de la Divine Comédie comme une haute et douce inspiration, La pensée du poëte florentin était fille de l'antiquité, et elle continuait le développement de l'humanité dans son progrès religieux. On ne s'étonne donc point de voir Dante placer Virgile dans les limbes, parmi ces anges qui avaient dans les ténèbres du paganisme, entrevu la lumière évangélique.

Virgile a-t-il trouvé dans son sujet la matière d’une véritable épopée ? Il est permis d'en douter. Une épisode de l’histoire d’un peuple, dit Charpentier, son histoire même toute entière ne peuvent suffire à un poëme épique. À ce poëme, pour sujet, il faut un eyele de l'humanité, ou du moins un événement où l’humanité tout entière se trouve engagée, Ainsi, Homère retrace à peine les temps héroïques, premier développement de l'humanité; Dante résume la foi religieuse du moyen-âge ; Milton décrit la chute de l’homme, dont Klopstock chante la délivrance : tous ces poëmes embrassent la vie, la pensée ou la croyance de l’humanité ! et avant tout, le poëéme de Virgile at-il cette unité qui fait des poëmes d'Homère, de celui de Dante, l'expression complète et profonde d’une civilisation toute entière? Nous ne le croyons pas ; mais la faute n’en est pas au poëte, Le peuple romain n’est pas un peuple primitif et un; double est son origine, double, son histoire, Dans le développement de l'humanité, il est peut-être un progrès, mais il n’est point une face nouvelle, Rome continue la Grèce, en la copiant; elle lui emprunte ses dieux, ses fables, sa littérature, son histoire,

Dans les destinées de Rome, les Troyens sont de moitié; ils sont la souche de la grandeur romaine : ils sont donc l'introduction naturelle du poëme, et l'on peut, jusqu'à un certain point, dire que cette action qui se poursuit au sein du Latium a son exposition nécessaire dans Troie, si si elle a son dénoûment à la cour de Latinus. Ceci expliqué, que de beautés neuves et brillantes! Tei Evandre, son chaume hospitalier qui pourtant a abrité un Dieu ; le chien fidèle de ce roi patriarcal ; cc réveil au chant matinal des oiseaux : tableaux si simples et cependant si grands mis en regard de ce bouclier où se déroulent les phases diverses de la

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grandeur romaine; plus loin, le dévouement héroïque de Nisus et d'Euryale et leur amitié immortelle comme la roche du Capitole ; la séparation d'Evandre et de Pallas ; le retour funèbre du jeune et malheureux guerrier ; le désespoir du père ; la piété filiale de Lausus ; Camille, type brillant et délicat des Clorindes modernes : toutes scènes pathétiques où éclate en accents si doux et si tristes la sensibilité de Virgile; créations sublimes d'une puissante imagination, surtout révélations intimes et splendeurs nouvelles de l’âme humaine; richesses intérieures, pour la première fois manifestées pour le plaisir et l’instruction de l'humanité tout entière, Et ce n’est pas le seul côté neuf et original de ces six dernicis livres. Les héros y grandissent comme les caractères ; ce ne sont plus des copies effacées, des imitations des héros grecs; plus de fidèle Achate, de brave Gypas, de courageux Cloanthe, de sage Ilionée, ces héros homériques en raccourci ; mais c’est Mézence farouche, impitoyable, contempteur des dieux et tyran des hommes, indomptable, fermé à tout sentiment humain; je me trompe; au fond de ce cœur, un sentiment subsiste encore dans la ruine de tous les autres, l'amour paternel; une larme lui échappe à la mort de son fils. Le rival d'Enée, Turnus, est un noble rival ; il a la franchise et l'audace, l'élan et la générosité; son seul défaut, c'est de paraître éclipser Enée. Enée, j'en suis fâché pour lui et pour le poëte, Enée, c'est un peu Auguste; ce qui, soit dit sans épigramme, n’a pas permis à Virgile d’en faire un héros.

On le voit: ici tout est romain; dans ces six derniers livres, Virgile reproduit la physionomie du vieux Latium avec une fidélité qui, même aujourd’hui, sert, on le sait, de guide à l’archéologue, en même temps qu'elle peut encore intéresser la fierté nationale: poëte original tout ensemble et poëte industrieux, et qui n’est pas le second après Homère, mais, à côté d'Homère, une autre et nécessaire expression de l'humanité, à cette époque critique où le monde romain, travaillé tout à la fois par un esprit philosophique nouveau, le souffle de Platon, et le levain du christianisme, prêt à fermenter, allait enfanter un autre empire, réalisant ainsi, dans un sens mystique, la prédiction du poëte :

Imperium sine fine dedi....

Les six derniers livres, voilà donc le côté vierge, national, dramatique de l'Enéide ; les six premiers ne sont qu’un doux reflet, une dégradation brillante et artificielle d’une autre époque. Ainsi, l’histoire romaine tout

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entière, l’histoire du peuple-roi n’a pu suffire à une épopée. Il ne faut pas s’en étonner : dans le développement de l'humanité, ce peuple n'était qu'une évolution : il achevait le monde grec, qui l'avait enfanté, et préparait le monde moderne. (1).

Virgile mourut le 22 septembre, l'an 19 avant J. C., 735 ans de la fondation de Rome, à l'âge de 51 ans. Ses restes furent transportés à Naples, selon qu'il en avait manifesté le désir, et inhumé sur le chemin de Pruzzole. On grava sur son tombeau cet épitaphe qu'il avait composée lui-même :

Mantua me genuit, Calabri rupuere, tenet nunc : Partheope ; cecini pascua, rura, duces.

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