LA PROSE
La libre volonté et les nécessités de la vie réglèrent à celte époque l'emploi de la prose écrite ou parlée, devant le Sénat et devant le peuple, pour les orateurs, les jurisconsultes, les historiens et les érudits; toutefois, cette prose ne fut jamais bien remarquable au point de vue du style. Aussi les prosateurs antérieurs à Cicéron, dont la liste se continue sans interruption depuis Caton, et que nous ne connaissons que bien imparfaitement par suite du nombre relativement restreint -f des fragments qui nous en sont parvenus, passaient déjà au temps de Gicéron, pour grossiers, surannés, et f à peine intelligibles. Cette prose archaïque offre de f l'analogie avec la prose allemande antérieure à la Réforme.
aj l'histoire
L'histoire ne consista pendant longtemps qu'en de simples annales, sèche énumération chronologique
Patin, Etudes sur la poésie latine II, p. 336-400; Berger et 4, Cucbeval, ouvr. cité II, 179 sqq. ; L. Millier, Lebcn und Werke des Gaius Lucilius, Leipz. 1876.
tlTTÉRATUJŒ HO.MAIMK 3
des événements de chaque année, qui correspondait îi peu près à ce qu'était lajogographie grecque ayant Hérodote. Les chroniques étaient le plus souvent comp"bsées par des hommes faisant de la pohtique active, ou tout au moins s'y trouvant intéressés. Les premiers annaUstes, jusqu'au temps des Gracques, n'étaient satis doute pas fidèles en tout point à la vérité, mais par suite de leur naïve ignorance de la critique, ils sont plus dignes de confiance que les annalistes postérieurs ; ceux-ci, en eifet, en dépit ou peutêtre par suite des progrès successifs de la forme et du métier, ne craignirent pas de dénaturer sciemment l'histoire au profit de l'état, de certaines familles ou de certains personnages, et se laissèrent souvent inspirer par l'esprit de parti. La plupart de ces annales n'étaient au fond que des au^tqbiographies. Les plus anciens annalistes écrivaient en grec, sans doute à cause de l'indigence de la lan^^ue latine. C'est ainsi que Q. Fabius Pictor , le même qui fut envoyé en 216 consulter l'oracle de Delphes, composa, après la deuxième guerre punique, une histoire romaine qui allait depuis Enée jusqu'à l'époque où vivait l'auteur; celte histoire fut une source très utile pour les écrivains postérieurs, particulièrement pour ï. Live.
On ne sait si les annales latines qui portaient son nom étaient une rédaction latine (due à lui-même ou à quelque autre écrivain) de ces mêmes Annales grecques, ou si c'était une œuvre entièrement différente. C'est également en grec qu'écrivirent L. Cincius Alimentus, jeune contemporain de Fabius, et un peu plus tard G. Acilius Glabr|o et A. Postumius Albin us.
Le premier des romains qui ait écrit en latin et +• + fondé véritablement la prose latine, est M. Porc iu s
CMP, né à Tusculum en 234, consul en 195, censeur en 184 (d'où le surnom de cemorius), et mortent49 ; Caton est le dernier type caractéristique du vieil e'sprit r^"^^!"- Indépendamment de l'activité qu'il déploya comme homme politique et comme soldat, Caionfutun écnvamjécgnd et universel, et le plus ancien prosateur qui pût encore se lire par la suite (cf. Cicér. Brut. 18 , 69; ; bien plus, — et rien ne saurait mieux caractériser la puissance envahissante de la civilisation grecque, — malgré ses tendances antihelléniques, il consentit sur ses vieux jours à apprendre le grec. Il composa une œuvre historique en se^pt livres, à laquelle il donna le titre de Origines (les origines), parce que les trois premiers livres racontaient les commencements de Rome et son existence sous les rois, ainsi que l'origine des villes italiques, sans doute à propos de leur soumission à la domination romaine ; le quatrième livre traitait de la première guerre punique; le cinquième, de la seconde; le sixième et le septième, des guerres suivantes jusqu'en 149.. L'exposition, quoique animée par des connaissances et de curieuses remarques géog raphiques et mythologiques, était saris méthode et sans style; en même temps, très partiale à l'égard de la noÎ3Ïesse. On y trouvait une nouveauté : des discours intercalés dans le récit, entre autres, ceux de Caton lui-même. Comme sources, Caton utilisa les légendes et les traditions de l'ancienne Rome, ses souvenirs personnels et probablement aussi les chroniques des villes italiques. L'œuvre était fort estimée à Tépoque suivante ; Cicéron (Tusc. IV, 2, 3) qu^Me Caton delgravissimtis auctor.\l[ ne reste de + son ouvrage que qudquesfragprients, — Caton composa aussi un recueil de bons motk (àTcofpeeyiAaTa) ;
4 plus tuid on recueillit de même les siens, qui sont ordinairement spirituels et piquants. (Sur Caton orateur, voy. § 12; — agronome, ):i 18.)
A ces anciens annalistes, qui racontaient, sur la foi de l'opinion vulgaire et dans une langue archaïque, la légende et l'histoire depuis Enée jusqu'à leur propre époque, il convient de rattacher Cas s lus Hemma,
» contemporain de Caton ;L.Calpurnius Piso Frujri, censeur en 150 ; — G. SeiTipronius Tudita-
nus, consul en 159.
La seconde génération des annalistes commence -f- avec L. Gaelius Antipater, qui écrivit en 120 une \ histoire de la deuxième guerre punique, dans un style 1 un peu plus correct et plus oratoire. Comme auteurs d'autobiographies, ou d'histoires cojitemporaines, on f cite entre autres P. Rutilius Rufus, consul en 105, banni de Rome comme^îiristocrate, et qui mourut en 77, en Asie ; à la ibis juriste et philosophe distingué, Rufus était un homme du plus noble caractère; f Q. Lutatius Catulus, consul en 102, mort en 87 ; -t Sempronius Asellio, qui visait au récit exact des faits et qui s'occupait surtout de l'histoire intérieure de Rome; le dictateur L. Cornélius -I- Sulla, auteur de mémoires inspirés par l'esprit de parti et composés dans un but de glorification per- -t sonnelle ; L. Cornélius Sisenna, 110-67, qui écrivit une histoire de la guerre des Marses et de ! Sulla, et que Cicéron préférait à tous ses prédécesseurs, j malgré son style prétentieux et ses tendances archaïques. D'un autre côté, plusieurs contemporains de Sulla écrivirent des histoires d'une étendue plus considérable et qui allaient jusqu'à leur propre époque ; tels sont : Claudius Qua^drigarius, dont l'ou-
vrage (en 23 livres, au moins) commençait à l'incendie de Rome par les Gaulois ; Vînerius Antias, dont l'histoire remontait aux temps les plus anciens ; il était fameux par ses exagérations mensongères, surtout dans la donnée des nombres, exagérations peu à peu reconnues que T. Live a souvent citées; il eut | par là une influence nuisible sur la véracité des écri- l"^"^ vains postérieurs ; C. Licinius Macer, mort f en 06 ; il remontait également à la plus haute antiquité et il écrivait à un point de vue démocratique; il se distingnait surtout par le soin qu'il prenait de recourir aux documents; Tite-Live retira beaucoup i. de profit de son œuvre. 1
bj L'ÉLOorrNCE (1)
L'éloquence trouvait à Rome des éléments favorables dans les dispositions naturelles et dans le caraç- Jère des Romains, dans leur esprit prati({ue, dans leur tendance à la précision, au pathétique, à l'eflet ; de plus, l'habitude de traiter librement et en public toutes les questions de la vie politique fit jouer de bonne heure à Fart oratoire un rùle important ; une certaine facilité de parole était indispensable à quiconque voulait se rendre populaire ou se lancer dans la carrière politique. Aussi, avant même que les relations avec les Grecs fussent devenues plus i étroites, l'éloquence avait déjà acquis de l'importance
(1) Pour ce paragraphe et le suivant, vov. Berger et Cucheval, ouvr. cité.
et pris de rextension. Cependant, bien que l'éducation oratoire et l'exercice de la parole fissent partie de la vie publique du Romain dès sa jeunesse, l'éloquence resta longtemps sans art et méthode. C'est l'influence de la rhétorique grecque qui donna la première à Téloquence romaine le style, la méthode, les préceptes théoriques et pratiques. Mais rarement, ou plutôt jamais orateur ne put réunir toutes les qualités qu'exige Cicéron (Brutus, 9:^, 32-2) : éducation savante et, particulièrement, piiilosophique, connaissance du droit et de l'histoire, dispositions naturelles à passer aisément du plaisant au sérieux, du concret à l'abstrait, à convaincre l'auditeur, aie récréer et à l'émouvoir suivant les besoins ou au gré de celui qui parle. Les orateurs qui firent alors époque dans l'histoire de l'éloquence sont, d'après Cicéron ( Brutus J : M. P or ci us Cato, le premier (depuis App. Claudius Caecus) ; il écrivit ses discours, au nombre de plus de 150 ; le caractère de son éloquence est suffisamment indiqué par des expressions telles que les suivantes : Orator vir bonus est dicendi peritus ; — Rem tene, verha sequentur ; — S. Sulpicius Galba, con^'ul en 144, qui se sert déjà, par suite de l'intluence grecque, des ornements de la rhétorique ; C. Gj^cchus dont réducation avait été fort incomplète, mais qui n'en était pas moins aussi plein de verve que riche d'idées ; — les deux orateurs M. Antonius (consul en 99), et L. Crassus (consul en 95), qui se distinguèrent, le premier par des talents naturels, par la mémoire, l'imagination, la vivacité du débit; le second, par une éducation soignée, par des connaissances juridiques, par la correction du style et par son esprit. Le dernier pas qui restait à faire pour arriver avec
Cicéron à la perfection de l'éloquence fut franchi par Q* Hortensius (114-50), le dernier représentant -jdu genre asiatique , genre qui , par opposition à la simplicité du genre attique, se distinguait par une diction fleurie et souvent surchargée. — De tous les ' orateurs de cette époque il ne nous reste que de rares fragments. En revanche, nous possédons un manuel de rhétorique, composé, il est vrai, d'après des sources grecques, mais qui n'en est moins original et fait à un point de vue romain, dans un but tout pratique : *f c'esi\ci\W te torica ad Herennium; en 4 livres, composée probablement par un certain Cornificius, et qui, en i, tout cas. n'est pas l'œuvre de Cicéron,
cj GENRES DIVERS
Au premier rang doit se placer la Jurisprudence, pour laquelle les Romains eurent les mêmes dispositions naturelles que pour l'éloquence. Le droit romain j se développa comme science classique avec un caractère vraiment national d'originalité et d'indépendance. Le droit civil et surtout le droit criminel subirent des améliorations méthodiques, qui en même temps entraînèrent un développement général analogue dans la constitution romaine et dans le droit public. Quand le jus Flavianum (voy. |6) eut fait connaître au public les règles du droit, aussitôt parut une série d'érudits qui rassemblèrent et publièrent les interprétations, les décisions (responsa) jles juriconsultes, les consultations, les enquêtes, etc., et qui fondèrent ainsi la science du droit avec un succès et une influence d'au-
tant plus considérables, que ces sortes de connais sances étaient indispensables dans la carrière politique. Peu à peu, il se forma une tradition juridique, conservée et transmise comme un liéritage dans certaines familles (entre autres, celles des Mucius, des Aeliiis, des Sulpicius). Le premier livre de droit fut composé par S. Aelius Paetus, consul en 198, sous le titre de TripeHita ; c'était un commentaire des XII Tables, qui reçut plus tard le nom de jus aelia- >un>i, et qui fut considéré comme le début de la science du droit romain. Gjijon et son fils M ar^s composèrent aussi des écrits juridiques. — La famille des Mucius compta parmi ses membres des juristes et des écrivains distingués, entre autres: P. Mucius Scaevola, consul en 183, plus tard grand-pontife, et surtout son fils Q. Mucius Scaevola, consul en 95, tué en 8*2. qui fut, comme son père, grand-pontife ; il apporta le premier une méthode générale conservant Tunité dans la diversité, et il exerça par là et par les nombreux élèves qu'il forma une grande influence sur l'époque suivante.
Dans 1,1 science de fantiquité, on faisait rentrer la langue aussi bien que les faits. D'un côté, il s'agissait de fixer la langue littéraire, de déterminer l'étymologie et l'interprétation des mots ; de lautre, il fallait éclaircir au point de vue des faits, les anciennes productions poétiques. Les études philologiques reçurent une impulsion puissante du grec G rates de Mallos. qui enseignait à Rome en 159. Les études archéologiques, particulièrement les études linguistiques, devinrentpeu à peu une mode et une passion, en même temps que la langue romaine entrait en relations plus étroites avec la langue grecque. Le véritable fondateur des
études linguistiques et archéologiques, ainsi que le premier en date des philologues romains fut L. Aj3 1 i u s Stilo, né à Lanuvium en 150, le personnage le plus . instruit de son temps ; Varron et Gicéron furent ses U ses élèves. U interpréta les plus anciens monuments de la littérature, comme le chant des Sahens, les XII Tables, les œuvres des vieux poètes, etc.
Sur l'économie agricole et domestique, Gaton composa un manuel complet, De re n/sh'caj que nous possédons encore (1) ; en outre le Sénat fit traduire en latin, après la prise de Carthage, une œuvre du Carthaginois >[a^ 0 n sur le même sujet. +
D'autres sciences, telles que la géographie, les mathématiques, l'astronomie, ne prirent point pied dans la littérature durant cette période, bien que plusieurs romains ne fussent point étrangers à ces connaissances. L'art militaire ne fut exposé d'une façon méthodique qu'à l'époque impériale.