‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 11 sur 156 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ADVERSAIRES DE LA riIILOSOriUE D'ARISTOTE.

Malgré l'espèce de culte qu'on rendait de toutes parts au sage de Stagyre, dès le 16.e siècle néanmoins, il se trouva des hommes qui attaquèrent sa doctrine, ébranlèrent son autorité et en préparèrent la ruine. Ses premiers détracteurs furent presque tous peu recommandables par leurs principes religieux et moins encore par leur conduite morale. Outre Luther , dont nous avons parlé , on peut citer particulièrement les suivants :

i.° Bernardin Télésio, né en Calabre , en i508 , et mort en 1588. Ce fut un des plus célèbres philosophes de son temps. Lorsqu'il n'était encore qu'élève en philosophie, il trouvait tant d'erreurs , tant d'absurdités dans Aristote , qu'il ne pouvait comprendre comment tant de savants l'avaient si longtemps admiré et l'admiraient encore si fortement. Dès que ses idées eurent acquis une certaine maturité, il secoua le joug de ce prince des philosophes et voulut raisonner par lui-même.

Ayant étudié la physique et les mathématiques , il renversa, par de solides raisons, les principes d'Aristote sur la constitution du monde : il se lit un système à lui , ou

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plutôt il renouvela le fond du système de Parménide. Mais ce qu'il édifia n'était pas plus solide que ce qu'il avait renversé. Dans son système , tous les corps dérivaient de trois principes essentiels ; deux de ces principes étaient actifs, immatériels, opposés l'un à Tautre, et avaient le sentiment de leur action : c'étaient la chaleur et le froid. Le troisième principe était passif, et recevait Faction des deux premiers : c'était la matière , invisible de sa nature , noire , inerte et susceptible de toutes sortes d'impressions , sans que jamais elle pût augmenter ni diminuer dans l'univers. De l'opposition des deux principes actifs sont venus d'abord les deux grands corps du monde : la terre , qui tient du froid , et le ciel , qui tient de la chaleur. Les objets secondaires ont été formés de la terre, échauffée par la chaleur du soleil. La différence que nous apercevons entre eux est le résultat des différents degrés de froid et de chaleur qui sont en eux , de leur position respective et de l'intervalle qui les sépare.

Le séjour de la chaleur est le ciel ; le séjour du froid est la terre. Ces deux principes , tranquilles chez eux , sont en guerre continuelle à leurs extrémités. De cette lutte proviennent les changements dont nous sommes témoins.

Les astres ont un mouvement qui leur est propre, et n'ont pas besoin d'intelligences motrices qui soient chargées de les diriger.

Dieu crée pour chaque homme , au moment de la génération , une èmo spirituelle et immortelle qui est la forme

du corps : les bêtes ont aussi une a me qui n'est pas destituée de toute raison; les plantes ont également une âme, mais cette âme est plus imparfaite que l'âme des bêtes.

Tels sont les points capitaux du système que Télésio a développé dans son ouvrage De la nature des choses , selon leurs vrais principes. On voit combien les bases en sont fragiles et les parties incohérentes.

2.° François Patrizzi, né en Illyrie, en 1529, voyagea beaucoup en Italie , en France , en Espagne , dans les îles de T Archipel et dans tout le Levant. Professeur distingué de philosophie à Padoue , à Ferrare et à Rome, où Clément VIII l'appela, et où il mourut, à l'âge de 51 ans , il se proposait de remettre en honneur la doctrine des nouveaux platoniciens, qui n'avaient plus guère de partisans en Italie. Pour y mieux réussir , il décria Aristote et entreprit de ruiner, par tous les moyens possibles , le crédit dont il jouissait. Ramassant tout ce que les anciens en avaient dit de mal , il le peignait comme un homme perdu de mœurs et digne du plus grand mépris : il prétendit que, parmi les ouvrages que nous avons sous le nom de ce patriarche de la philosophie ancienne , les uns ne sont point de lui , et les autres ne sont que des compilations tirées d'auteurs grecs, plus anciens que lui. De-là il concluait que les sources du péripatélisme étant impures , ne méritaient aucune confiance ; que le système en lui-même était faux , dangereux , opposé à la foi , et devait être banni des écoles chrétiennes : il appuyait son sentiment sur une foule de raisons , qui n'étaient pas toutes méprisables. Tel était le but d'un grand

ouvrage intitulé , Dtmistiom pèripatètiques. Dans cet ouvrage , il montrait un ton passionné , nuisible au but qu'il se proposait.

Mettant pareillement trop d'ardeur à faire triompher son plan d'enseignement platonicien , il exaltait son héros outre mesure et accueillait , sans discernement , tout ce qui lui était favorable. Dans cet esprit, il publia, comme authentiques , les écrits attribués à Mercure Trismégiste, et à Zoroastre ; il y joignit les explications mystiques données de vive voix , disait-on , par Platon , s'efforçant de montrer que la doctrine de ce dernier était conforme à la foi chrétienne, tandis que celle d'Aristote lui était entièrement opposée.

Du reste , il adoptait les principes de Télésio sur la constitution du monde ; savoir , la chaleur et le froid ; il y ajoutait la lumière et l'espace. Combinant ces idées singulières avec les formes néoplatoniciennes et les rêveries qu'il avait recueillies dans les livres mystiques apocryphes, dont il s'était fait l'éditeur, il avait formé un système obscur, plus inexplicable encore que celui de Télésio.

3.° INizzoli , dont nous avons déjà parlé, p. 25, se prononça fortement contre Aristote , ses commentateurs et toute son école.

4.° Pierre Piamus ou de la Ramée , né dans un petit village auprès de Verdun, en 4502 , selon les uns, et en 1515, selon d'autres , montra , dès son enfance, une ardeur extrême pour apprendre. Ses parents étant trop pauvres pour le faire étudier , il vint à Paris et entra , comme do-

meslique , au collège de Navarre , travaillant des mains pendant le jour et étudiant pendant la nuit; il fit, presque sans maîtres, d'étonnants progrès dans les langues et dans la littérature ancienne. On lui permit de fréquenter les cours de philosophie du collège où il était domestique. 11 ne goûta point la manière dont cette science était enseignée.

Admis à soutenir une thèse pour obtenir le degré de maître ès-arts, il entreprit de défendre publiquement cette proposition : Tout ce qu'a dit Âristote n'est pas vrai. L'annonce de cette thèse parut un acte téméraire et audacieux. Des spectateurs, amenés par la curiosité , vinrent en grand nombre assister au débat, pour être témoins de la confusion que ne pouvait manquer de remporter le présomptueux jeune homme. Ramus parla toute la journée, tint tète à ceux qui voulurent l'attaquer, et ne put être vaincu. Enflé de ce triomphe, il étudia Aristote, soumit sa philosophie à un examen sévère , la trouva pleine de défauts et l'attaqua ouvertement , quoiqu'elle fût alors suivie dans toutes les écoles. 11 publia, en 4543, une nouvelle dialectique et des critiques sur celle d' Aristote.

Ces deux ouvrages excitèrent contre lui le plus violent orage. De toutes parts on cria à la nouveauté , au scandale, au renversement de la religion : l'auteur fut accusé devant le parlement. Le roi évoqua l'affaire à son conseil , nomma des commissaires.

Ramus fut condamné , raillé , baffoué , joué publiquement sur les théAtres. Loin de se décourager, il continua

à parler contre Aristole , même dans des leçons publiques , qu'il trouva le moyen de donner , et se fit admirer de ceux qui venaient l'entendre. En 1551 , il obtint la place de professeur royal de philosophie et développa , avec plus de liberté , son plan de réforme touchant l'aristotélisme.

Ayant ouvertement professé le calvinisme , auquel on le soupçonnait d'être attaché, il fut obligé de quitter Paris , de se cacher et de voyager de différents côtés. En 1565, il recouvra sa chaire. De nouveaux troubles l'inquiétèrent et le déterminèrent à fuir , une seconde fois.

Il visita l'Allemagne et y manifesta ses sentiments sur Aristote : les savants protestants, tous aristotéliciens, se déclarèrent aussi contre lui. Revenu à Paris , en \ 571 , il fut enveloppé , l'année suivante , dans le massacre de la Saint- Barthélemi. Son histoire fait voir à quel point était monté alors le fanatisme pour Aristole.

La dialectique et les principes anti-péripatéticiens de Ramus se répandirent , après lui , en France et presque dans toute l'Europe ; moins cependant en Italie et en Espagne qu'ailleurs. Bientôt ce réformateur eut des partisans dans les universités d'Allemagne, excepté, toutefois, dans celles de Saxe , qui étaient attachées aux principes de Melanchthon , à tel point que les professeurs devaient promettre , sous la foi du serment , de ne jamais enseigner aucune idée contraire aux dogmes d' Aristote.

5.° Jérôme Cardan , né à Pavie , en \ 501 , fils d'un avocat de Milan , enseigna les mathématiques et la médecine à Milan , à Pavie et à Bologne. Etant allé à Rome , il fut

agrégé au collège des médecins de celte ville , et reçut une pension du pape Paul III.

Parmi ses ouvrages , qui ont été réunis en 10 vol. in-fol., se trouve un traité De la subtilité , en 21 livres , un De la variété des choses , en 17 livres 7 et l'histoire de sa propre vie.

D'après le portrait qu'il fait de lui-même , il n'y a guère eu sur la terre d'homme plus singulier , plus hizarre et plus paradoxal. Avec une grande instruction , mais mal digérée, il voulait parler de tout et ne pouvait rien traiter à fond. Ses écrits sont pleins de fatras , d'absurdités et de contradictions. On y trouve , il est vrai , quelques observations justes , mais qui sont éparses , sans ordre , sans enchaînement , et sans la moindre apparence d'un système philosophique arrêté. L'auteur croyait à l'astrologie judiciaire , et vantait les opérations magiques. On l'accusa d'impiété et même d'athéisme. Plusieurs bons auteurs prétendent néanmoins qu'il n'alla pas jusque-là ; mais tous conviennent qu'il s'exprimait sans mesure , vivait sans retenue et fut constamment malheureux.

6.°GuiIlaume Poslel, né au diocèse d'Àvranches, en 1510, montra , dès son enfance , une grande ardeur pour l'étude , entra au collège de Sainte-Barbe , à Paris , en qualité de domestique , afin de pouvoir s'instruire , et devint effectivement un des plus érudils de son siècle. Plusieurs des nombreux ouvrages qu'il a composés l'ont fait regarder comme un visionnaire exalté , et aucun n'a donné l'idée qu'il (Vif un philosophe remarquable.

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7.* Jordan Bruno , naquit à Noie , royaume de Naples , dans la première moitié du JG.° siècle , sans qu'on sache juste à quelle époque. Après avoir étudié la littérature , les mathématiques et la philosophie , il entra chez les dominicains , y fit profession et les quitta au bout de quelque temps. S'étant rendu à Genève , il y embrassa le calvinisme, se brouilla avec Calvin et Théodore de Bèze , passa à Lyon , puis à Toulouse, ensuite à Paris , où il attaqua publiquement, en 1585 , la philosophie d'Aristote , ei souleva contre lui tous les professeurs. Obligé de quitter Paris , il se retira à Londres et y publia un livre plein d'extravagances et d'impiétés , ayant pour titre : L'expulsion de la bête triomphante. Dans ce livre , il représentait toutes les religions comme également fausses. De Londres il alla à Wittemberg et s'y fit luthérien : ayant obtenu une chaire de philosophie , il déclama de nouveau contre Aristote et perdit sa place. Après avoir visité plusieurs villes de rAllemagne , où ses paradoxes lui attirèrent de nouvelles disgrâces , il retourna en Italie , fut arrêté à Venise et finit par être brûlé vif à Rome, en 1600.

Adoptant le fond du système de Raimond Lulle , sur les idées générales , il l'arrangeait à sa manière. Dans des tables différentes de celles de Raimond, il classait, selon ses idées , les premiers principes de toutes choses et leurs conséquences.

Sur l'origine du monde il admettait les atomes et le vide : mais , reconnaissant l' insuffisance de ces éléments , il leur adjoignait une matière nécessaire , en vertu de laquelle ils pouvaient se réunir.

Partant de la monade , il résolvait tout dans la monade absolue qu'il appelait Dieu : il croyait à la migration des âmes , à la magie, à l'astrologie, et faisait ainsi un mélange informe des systèmes anciens et modernes de toutes espèces.

Ses écrits , très-nombreux et fort rares , partie en Italien , partie en latin , sont un tissu de principes hasardés , de suppositions gratuites , de conséquences mal déduites , de divagations continuelles , d'obscurités inintelligibles. Ce qu'il y a de plus clair dans les inventions philosophiques de cet homme bizarre , c'est le désordre de ses idées , l'impiété de soa cœur , et peut être la folie de son esprit.

8.° Thomas Campanella , né dans la Calabre , en 4568 , fit de bonne heure des progrès étonnants. Entré dans Tordre de saint Dominique, à \ 4 ans et demi, il étudia la philosophie et la théologie , prit en aversion l'aristotélisme qu'on lui avait enseigné ; se joignit à ceux qui déjà l'avaient attaqué et le combattit. L'ouvrage de Télésio , De la nature des choses , lui étant tombé entre les mains , il le lut , en adopta les principes , et composa un livre intitulé : La philosophie démontrée par les sens , in-4°. Dans cet ouvrage , qui excita le plus violent orage , l'auteur disserte sur la logique , sur la métaphysique et la physique. Comme Télésio , il admet l'espace infini , la matière informe que Dieu y a mise et deux principes actifs , la chaleur et le froid.

Dans un autre ouvrage , qui a pour titre , Du sentiment des choses et de la magie , le même auteur représente le monde comme l'image de Dieu , il veut que toutes les parties de la nature, même celles qui nous paraissent les plus iusen-

sibles, tels que les cadavres inanimés en apparence, aient du sentiment , que le nombre des mondes soit infini : il dit que les planètes sont habitées. Traitant de la magie , il en distingue trois espèces , la divine , la naturelle et la diabolique.

Devenu suspect d'irréligion , il fut accusé , condamné , arrêté , mis en prison et y resta 27 ans. Délivré , au bout de ce temps , par les soins et à la prière du pape Urbain VIII , il vint à Paris, fut protégé par Richelieu et mourut en 1659.

Entre les autres ouvrages de Campanella , il s'en trouve un contre l'athéisme, dans lequel l'auteur se sert d'arguments si faibles , qu'on Ta soupçonné d'être athée lui-même.

9°. Claude Guillermet de Bérigard ou de Beauregard , né à Moulins, en 1591 , docteur en philosophie et en médecine , se fixa d'abord à Paris , devint professeur de philosophie à Pise , ensuite à Padoue , où il mourut en 1668. Le plus célèbre de ses ouvrages est un examen critique des opinions philosophiques d'Aristote, spécialement sur la physique et la psychologie. Adversaire prononcé de ce philosophe , il prétendait que sa doctrine ne peut se concilier avec la foi chrétienne. Lui-même ne paraissait pas plus affermi dans les principes religieux que Campanella et plusieurs autres.

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