CONSÉQUENCES DE L' UNION DE L'AME AVEC LE CORPS
Dès que Fâme est étroitement liée au corps , elle dépend de lui dans l'exercice de ses facultés. Voilà pourquoi elle
semble se former avec le corps , se développer avec le corps, croître et se fortifier avec le corps, être infirme et languissante avec le corps , mourir avec le corps. Ces phénomènes ne prouvent rien contre la substance de l'âme , ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer ; ils sont des effels de l'assujettissement de l'âne au corps, et rien de plus.
C'est surtout en ce qui tient à la sensibilité que la mutuelle dépendance de l'âme et du corps paraît davantage.
1 ,° Sensations. Les sensations peuvent être considérées sous le double rapport de l'âme et du coq s. En tant qu'affections de l'âme, elles sont simples , indivisibles et n'ont rien de commun avec les objets extérieurs qui en sont l'occasion. Ainsi les couleurs que je vois ne sont pas dans les objets coloriés , la chaleur que j'éprouve n'est pas dans le feu ou dans le soleil , la douleur que je sens n'est ni dans le pied ni dans la main où se trouve la blessure, mais dans mon âme.
Cependant nous rapportons ces affections aux objets extérieurs, non dans la pensée que ces objets éprouvent quelque chose de semblable à ce qui se passe en nous , mais parce qu'il y a en eux une certaine disposition matérielle , dont la présence nous affecte de telle ou de telle manière. Pour cette raison , nous disons une prairie verte , des fleurs blanches , le feu est chaud , j'ai mal au pied , etc.
Considérées relativement au corps , les sensations ne sont que certaines commotions des fibres et des nerfs. Nous avons deux yeux pour voir , deux oreilles pour entendre , deux narines pour sentir , un palais pour goûter et la sensibilité répandue par tout le corps intérieurement et extérieurement.
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Pour que nous voyions , il faut que les rayons de lumière viennent en même temps de toutes les parties de l'objet , se réunissent sur la prunelle de l'œil , traversent trois membranes et les liqueurs qui y sont renfermées , en se coupant plusieurs fois , forment sur la rétine l'image parfaite de l'objet , touchent le nerf optique et produisent une commotion dans le cerveau. C'est à ce moment que la sensation naît dans l'âme. Comment se fait cette opération? Comment non un objet seulement , mais une multitude d'objets différents se peignent-ils à la fois si exactement dans un aussi petit espace , sans la moindre confusion ? Comment rame, avertie par de légères commotions , les voit-elle dans leur étendue et dans leur variété? Comment les voit-elle exactement de la même manière, avec deux yeux et avec un seul œil? Ce sont là autant de mystères qui surpassent notre intelligence,
Les mêmes réflexions s'appliquent aux autres sens : ainsi il faut que les vibrations de l'air frappent la partie cartilagineuse extérieure de l'oreille , entrent dans le canal , remuent le timpan , touchent le nerf auditif et agitent le cerveau d'une certaine façon , pour que l'âme entende. Pour qu'elle sente les odeurs , il est nécessaire que des parties des objets se détachent , remuent les fibres des narines , par elles le nerf olfactif et arrivent au cerveau . De subtiles parties des aliments ou de la boisson affectant les fibres du palais et remuant les nerfs contigus , causent un mouvement dans le cerveau et font naître dans l'âme la sensation du goût.
D'innombrables fibres très-déliées sont répandues dans
le corps ; elles tiennent immédiatement aux nerfs : tous les nerfs se réunissent en un point commun du cerveau , qu'on nomme le sensorium. Dès qu'un objet touche le corps , de manière à remuer les fibres et les nerfs de telle sorte que la commotion aille au sensorium, nous éprouvons la sensation du toucher. Par ce moyen nous jugeons si les corps qui nous environnent sont chauds ou froids , moux ou durs , pesants ou légers , rudes ou polis , etc.
A ce genre de sensation se rapportent la faim , la soif , les douleurs de ventre ou d'estomac, la fièvre, la goutte, etc., parce que , dans ces circonstances , quoique des objets extérieurs ne nous affectent pas , les aliments , les humeurs ou certaines situations gênées des parties intérieures font l'effet du toucher.
Le toucher est donc beaucoup plus étendu que les autres sens. On peut même dire que tous les sens se rapportent au toucher , puisque nulle sensation ne nait dans l'âme sans que les organes corporels ne soient touchés , d'une manière quelconque, par l'air, la lumière, des émanations corpusculaires ou autrement. Chacun des sens a néanmoins ses attributions tellement distinctes que l'un ne peut en suppléer un autre : ainsi la vue ne remplace point l'ouïe , ni l'ouïe l'odorat. Les aveugles de naissance n'ont aucune idée des couleurs , et ceux qui n'ont jamais entendu ne savent ce que c'est que le son.
Toutefois , les sens sont dans une harmonie parfaite entre eux et relativement aux fins pour lesquelles ils nous ont été accordés, S'ils étaient beaucoup plus délicats, les objets
extérieurs restant ce qu'ils sont, il en résulterait pour nous des maux intolérables : une goutte d'eau nous paraîtrait comme un étang dans lequel nous verrions les poissons nager ; tous les aliments exciteraient en nous de l'horreur; le doux zéphir qui nous charme par son léger souffle, produirait l'effet des plus violentes tempêtes ; les plus suaves odeurs nous suffoqueraient comme la fumée ; les mets délicieux , les vins exquis déchireraient notre palais ; l'air ordinaire briserait notre peau , le soleil nous brûlerait , les plumes nous sembleraient aussi rudes que des épines.
Si nous voulons pénétrer plus avant et expliquer ces admirables opérations de notre nature , nous sommes arrêtés par d'impénétrables obscurités , dont la sagesse infinie et la toute-puissance du Créateur peuvent seules rendre raison.
2.° Les passions. On entend par les passions , considérées en général , certaines commotions qui nous poussent vers le bien réel ou apparent , et nous éloignent de ce que nous jugeons être mal. Les unes n'ont aucune connexion immédiate avec les dispositions du corps, comme l'envie, l'orgueil , l'amour ou la haine de Dieu , et sont appelées spirituelles : les autres , trouvant des causes ou un alimenl plus ou moins immédiat dans certaines dispositions du corps , sont nommées corporelles , quoique l'ame en soit spécialement affectée : telles sont la gourmandise, l'ivrognerie, l'impudicité, la paresse, la colère, etc.
Les diverses passions de cette double espèce se trouvent , en des degrés variés à l'infini, chez les hommes de tous les pays et de toutes les classes. Comment se forment-elles?
Quelle est leur nature? Peut-on d'avance assigner leurs causes et leurs effets? Quels moyens prendre pour les diriger convenablement, ou pour les vaincre?
Ces questions sont fort difficiles à résoudre. Nous sommes obligés encore de confesser notre ignorance, malgré ce que Malebranche et d'autres métaphysiciens ont dit pour les expliquer. La dernière, qui a seule une importance réelle , se rapporte à la morale dont nous parlerons plus tard.
5.° Habitacles. Une habitude est la facilité que Ton acquiert, par des actes souvent répétés, de faire une chose quelconque, il y a aussi deux sortes d'habitudes, les unes qui regardent l'esprit et les autres le corps. Les habitudes qui regardent l'esprit peuvent être intellectuelles , comme la facilité de percevoir, de comparer, de juger, de raisonner; ou morales , comme l'habitude de produire des actes intérieurs d'amour , de crainte, de respect, de foi, d'espérance, de charité, d'adoration. Les habitudes qui regardent le corps se contractent par l'exercice fréquent de certaines parties corporelles ; telles sont les facilités que l'on acquiert de chanlcr, de jouer des instruments de musique, de danser, de courir, de sauter, de manger, de boire, etc.
Les diverses habitudes se contractent plus ou moins facilements selon les dispositions de l'esprit ou du corps , ou de l'un et de l'autre en même temps , selon la répétition des actes et l'ardeur qu'on y met , selon l'âge où l'on est ; car il est d'expérience que les habitudes , tant bonnes que mauvaises , se forment plus vite et d'une manière plus durable
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dans la jeunesse que dans un âge plus avancé. Voilà pourquoi il est si essentiel de donner aux enfants une sage direction , afin de leur faire prendre d'heureuses habitudes et de les préserver des mauvaises.
Mais en quoi consiste précisément la nature des habitudes , surtout des habitudes qui tiennent à l'esprit? On l'explique difficilement. Les plus profonds métaphysiciens ne disent rien de satisfaisant à ce sujet.
4.° L'imagination. On appelle imagination la faculté qu'a notre esprit de nous représenter les objets sensibles , sous des images corporelles , sans l'intervention des sens : c'est ainsi que nous voyons , au dedans de nous , la rotondité de la terre, l'étendue de la mer, l'immensité des deux, la multiplicité des astres, des montagnes d'or, etc. Les qualités sensibles des corps nous apparaissent donc par l'imagination comme par les sens, avec cette différence néanmoins que nous en sommes , pour l'ordinaire , moins vivement affectés.
L'imagination joue un grand rôle dans l'exercice de nos facultés intellectuelles : c'est elle qui orne et embellit le discours, pare la vérité de gracieuses images, la rend aimable et la persuade plus aisément; elle va chercher les objets absents , quelquefois même ceux qui sont seulement possibles , les présente sous différents aspects , les éloigne , les rappelle , les combine et fournit ainsi une ample matière à nos réflexions. Ceux qui ont une imagination lente et froide n'inventent rien , ne trouvent rien et ne sont presque capables de rien.
Toutefois , rimagination nous pousse facilement à des écarts dont il faut nous défier. Outre les erreurs qu'elle enfante trop souvent , elle remue les sens , enflamme les passions , excite aux désordres , nous poursuit de noires idées , augmente les maux véritables , nous en présente de fictifs comme s'ils étaient réels, cause de graves maladies, engendre la peine d'esprit , la tristesse , la mélancolie , l'ennui , le découragement , la fureur, la vengeance, le désespoir, la folie , le suicide , etc . Il est par là même d'une haute importance que l'on s'accoutume , principalement dans la jeunesse , à veiller sur son imagination , qu'on ne lui présente jamais d'images dangereuses, qu'on ait soin, quand elle s'égare , de la rappeler dès le principe et de la fixer sur des objets licites.
Des faits nombreux semblent attester que l'imagination des femmes enceintes exerce, par fois, une fatale influence sur le fruit qu'elles portent, quoique jusqu'ici ces effets singuliers n'aient pu être expliqués.
Malebranche et plusieurs autres métaphysiciens ont inutilement essayé de rendre compte de la manière dont l'imagination se formait, tant en ce qui tient aux dispositions physiques qu'en ce qui regarde l'âme.
S.0 La mémoire. La faculté par laquelle nous rappelons et rendons présentes à notre esprit nos sensations, nos perceptions et nos imaginations passées, s'appelle mémoire. Sans celte faculté nous ne saurions jamais ce qui est passé et nous ne pourrions acquérir aucune expérience.
Parmi les phénomènes de la mémoire, il y en a qui sont