DE LA DIFFÉRENCE QUI EST ENTRE LE BIEN ET LE MAL MORAL
Les épicuriens attribuant tout au hasard , prétendaient et devaient prétendre que rien en soi n'était juste ou injuste, que tout était également permis à l'homme , et que le droit du plus fort était notre seul code de morale.
Thomas Hobbes , dont nous avons fait l'histoire dans ce volume, p. 105, disait que , de droit naturel , tout ce qui était possible à l'homme était par là même licite , parce que Thomme ne pouvait avoir reçu de la nature des facultés inutiles; qu'en conséquence, le vol, l'adultère, l'homicide , ne renfermaient rien de mauvais en soi. Mais que les hommes , voyant qu'il ne pouvait y avoir aucune sécurité pour eux dans un tel état de choses, avaient fait une convention , en vertu de laquelle certaines actions seraient réputées bonnes et d'autres seraient regardées comme mauvaises ; que telle avait été l'origine de la distinction du bien et du mal.
L'athée Spinosa , Helvétius et plusieurs déistes modernes n'ont pas assigné d'autre fondement à la distinction du bien et du mal que l'intérêt public ou l'utilité personnelle. De-là
tant de systèmes vagues, incohérents et monstrueux , qui renversent la morale ou la changent au gré des passions.
Nous proclamons , au contraire , comme une vérité inébranlable, que le bien et le mal moral sont fondés sur la nature même et diffèrent essentiellement l'un de l'autre. Nous le prouvons invinciblement par les raisons suivantes. J.° Depuis un bout jusqu'à l'autre des livres saints, le bien et le mal nous sont représentés comme fondés sur la nature, comme éternels et immuables. Le seigneur plaça dans le paradis terrestre l'arbre de la science du bien et du mal (1). Le tentateur dit à Eve : Aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit, vos yeux seront ouverts : vous serez comme des dieux par la connaissance que vous aurez du bien et du mal (2).
Malheur à vous , qui dites que le mal est bien et que le bien est mal; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière le nom de ténèbres ; qui faites passer pour doux ce qui est amer, et pour amer ce qui est doux (3). 11 serait aisé de multiplier les textes. 2.° La tradition constante, l'enseignement universel des Juifs et des chrétiens n'ont jamais varié sur ce point.
3.° Le vrai et le faux diffèrent si essentiellement, que Dieu lui-même ne pourrait rendre fausse une chose nécessairement vraie , ni vraie une chose nécessairement fausse ;
(i) Gen.,2., 9.
(2)Ibid.,3.,5.
(3) Isaïe, 5., 20.
par exemple, faire que deux fois deux ne fissent pas quatre , qu'un cercle ne fut pas rond , qu'un fait passé n'eût pas existé , etc. Or , le bien et le mal moral ne sont pas moins essentiellement opposés l'un à l'autre.
Les propositions pratiques , qui expriment le bien ou le mal , sont aussi évidemment vraies de leur nature , que les propositions spéculatives les plus manifestes : par exemple , est-il moins vrai qu'il est bon d'aimer Dieu , d'honorer ses parents , de rendre à chacun ce qui lui appartient , qu'il est vrai que deux et deux font quatre , que le tout est plus grand que sa partie? Dieu pourrait-il plus aisément rendre licite le blasphème , le mensonge , les injustices , que convertir des propositions fausses de leur nature, en propositions vraies?
4.° Non seulement les nations civilisées , mais les peuples barbares eux-mêmes ont constamment et uniformément regardé certaines aclions comme bonnes et d'autres comme mauvaises : tous ont admis de la différence entre le vice et la vertu, entre les coupables et les innocents; toujours et partout on a jugé qu'il était bon de soulager un malheureux qui souffre et mauvais de l'opprimer injustement. Les plus grands scélérats nient leurs forfaits, les cachent, les dissimulent , tâchent de les atténuer , sous divers prétextes , ou enfin conviennent qu'ils sont coupables; ils ne s'avisent pas, pour l'ordinaire , de soutenir que les actions qu'on leur reproche comme des crimes, sont des actes indifférents de leur nature.
Quelle nation , dit Cicéron, n'estime pas l'honnêteté, la libéralité, la reconnaissance? Quelle est celle, au cem-
traire, qui ne hait et ne méprise pas les orgueilleux, les malfaiteurs, les hommes cruels , les ingrats? (I).
Ecoutons J.-J. Rousseau : Jetez les yeux sur toutes les nations du monde; parcourez toutes les histoires : parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté ; partout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieux abominables que l'on eût punis ici comme des scélérats et qui n'offraient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre, et des passions à contenter : mais le vice, armé d'une autorité sacrée, descendait en vain du séjour éternel; l'instinct moral le repoussait du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter, on admirait la continence de Xénocrale; la chaste Lucrèce adorait l'impudique Vénus ; l'intrépide romain sacrifiait à la peur ; il invoquait le dieu qui mutila son père, et mourait , sans murmurer , de la main du sien. Les plus méprisables divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.... Il est donc, au fond des âmes, un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes , nous jugeons nos actions et celles à" autrui comme bonnes ou mauvaises. . . .
(i) Ciccron , îles Lois, \iy. j., n.° 3a,
Cet accord évident et universel de toutes les nations, Us (les prétendus sages ) V osent rejeter ; et, contre V éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d'eux seuls, comme si tous les penchants de la nature étaient anéantis par la dépravation d'un peuple, et que , sitôt qu'il est des monstres, l'espèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l'autorité qu'il refuse aux écrivains les plus célèbres ? Quelques usages incertains et bizarres , fondés sur des causes locales, qui nous sont inconnues, détruiront-ils l'induction générale tirée du concours de tous les peuples , opposés en tout le reste et d'accord sur ce seul point ? 0 Montaigne ! Toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un philosophe peut l'être , et dis-moi s'il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d'être clément, bienfaisant, généreux; où V homme de bien soit méprisable et le perfide honoré?
5.° Si le bien el le mal moral ne diffèrent pas de leur nature , il faut dire , avec les athées et certains déistes , que leur distinction vient ou de l'utilité individuelle ou de l'intérêt public , ou d'une convention faite entre les hommes, ou de la libre volonté de Dieu. Or, ces quatre hypothèses sont également inadmissibles. l.° La distinction du bien et du mal ne peut venir de l'ulilité individuelle; car il s'ensuivrait qu'il n'y aurait plus aucune règle constante et uni-
forme de morale, puisque les intérêts individuels varient avec les personnes; chacun pourrait, en sûreté de conscience, commettre les plus atroces forfaits, s'il croyait y trouver son agrément ou son avantage : il n'existerait aucune différence morale entre Cicéron et Catilina , Tite et Néron , saint Vincent-de-Paul et Robespierre. Personne n'oserait avouer cette doctrine. 2.° Dans la seconde hypothèse, tout ce que nous jugerions avantageux au bien public deviendrait par Jà môme bon et juste : ainsi Ton pourrait licitement, en certains cas, mentir, calomnier, jurer faussement, tromper, assassiner, etc. De plus, dans les relations particulières et dans les actes privés, où le bien public ne serait pas intéressé , il n'y aurait ni bien ni mal , ni vice ni vertu. Enfin , pourquoi serait-il bon de procurer le bien public , et mal d'y porter atteinte? Où trouver la raison de celte différence, sinon dans la nature des choses? 3.° La troisième hypothèse est également insoutenable : si , en effet, la distinction du bien et du mal ne venait que d'une convention faite entre les hommes, une nouvelle convention pourrait changer ce qui a été réglé, et statuer qu'à l'avenir il n'y aurait plus de différence entre la piété et l'impiété, entre l'amour et la haine , entre la reconnaissance et l'ingratitude, entre l'aumône et le vol , la bienveillance et l'injustice , etc. En outre la convention qu'on suppose avoir existé oblige-t-elle ou n'oblige-t-elle pas Si elle oblige , il est donc essentiellement bon de l'observer , et mal de l'enfreindre : si elle n'oblige pas , on doit la regarder comme non avenue et tout est permis. 4.° Enfin on ne peut dire
que la distinction entre le bien et le mal moral dépend de la volonté libre de Dieu : Dieu peut opérer par sa toutepuissance ce qui ne renferme aucune répugnance ; par exemple, créer une montagne d'or ou une mer de lait , faire tourner la terre de l'Orient à l'Occident, donner quatre bras à l'homme, au lieu de deux : mais sa toute-puissance ne peut faire ce qui répugne , comme une montagne sans vallées , un bâton sans deux bouts , un triangle carré , ou qu'il soit bon de blasphémer , de mépriser ses parents , de haïr le prochain 7 de le maltraiter dans sa personne , dans son honneur ou dans ses biens.
Lorsqu'on dit dans l'Ecriture sainte ; Que Dieu fait la paix et crée le mal[\), ces mots s'entendent du mal physique, ou du mal moral, qu'il permet, dans la vue du bien qui en résulte.
Nul point de doctrine n'est donc plus solidement établi que la différence essentielle qui existe entre le bien et le mal moral.
(i) Isaïe, 45-; 7-