‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 135 sur 156 · DE LA LOI NATURELLE · texte numérisé non relu

DE LA LOI NATURELLE

Le mot loi vient du verbe lier , et il exprime un lien ou une obligation. La loi suppose un supérieur qui commande et des inférieurs qui doivent obéir.

L'ordre moral , fondé sur l'essence des choses , est tout entier dans la pensée de Dieu. Dieu veut nécessairement que les créatures raisonnables s'y conforment : car il est impossible qu'il soit indifférent à ce qu'une créature raisonnable observe ou viole l'ordre éternel. Cet ordre, ainsi conçu, est qualifié par les saints docteurs du nom de loi éternelle.

La loi éternelle, selon saint Augustin (1), est la raison divine, ou la volonté de Dieu prescrivant d'observer l'ordre naturel et défendant de le violer. Saint Thomas dit (2) : La loi éternelle n'est autre chose que la raison de la divine sagesse, en tant qu'elle forme la règle de toutes les action?.

De celte suprême et éternelle sagesse dérive toute espèce d'ordre existant ou possible, par conséquent, tout pouvoir

(1) Contre Fauste , liv. 22., ch. 27.

{1) Première partie de la seconde de sa Somme, question 93 , art. \

législatif, toute loi divine et humaine, toute obligation de s7y soumettre.

On entend par loi naturelle, la loi éternelle en tant qu'elle est imprimée dans notre nature : cette loi peut être appelée divine , puisqu'elle vient de Dieu , et naturelle , puisqu'elle est tellement inhérente à notre nature, qu'on ne peut concevoir un homme raisonnable sans celte condition.

Ceux qui nient qu'il y ait une différence essentielle entre le bien et le mal moral , ne peuvent admettre l'existence d'une loi naturelle. Ceux, au contraire, qui reconnaissent la première proposition comme vraie , ne contestent point la seconde.

Toutefois , pour consolider davantage la base de l'édiGce moral dans les intelligences , nous exposerons quelques nouvelles raisons qui ne permettent pas de révoquer en doute l'existence de la loi naturelle.

\ .° Le psalmiste , enseignant aux hommes la crainte du Seigneur, dit(l) : Gardez votre langue de tout mal, et que vos lèvres ne profèrent aucune parole de tromperie. Détournezvous du mal et faites le bien. Yoilà donc un commandement fait aux hommes , ou plutôt enseigné aux hommes comme fondé sur la nature, d'éviter le mal et de faire le bien. Le même enseignement est souvent réitéré dans les livres saints.

Lors donc que les gentils , qui n'ont point la loi , font naturellement les choses que la loi commande , n'ayant point la loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi, faisant voir

(i)Ps.33., i3 et 14.

que ce qui est prescrit par la loi, est écrit dans leur cœur, comme leur conscience en rend témoignage, par la diversité des réflexions et des pensées qui les accusent ou les défendent (1).

Que ces paroles se rapportent à des gentils convertis , comme quelques-uns le veulent , ou à des gentils non convertis , comme beaucoup d'autres le soutiennent , toujours est-il qu'elles expriment clairement une loi naturelle, gravée au fond de nos cœurs, et distincte de la loi de Moïse.

2.° Entre les saints docteurs, plusieurs ont traité directement de la loi naturelle : tous l'ont reconnue et enseignée. Saint Augustin (2) , citant le texte de saint Paul aux Romains , et l'entendant des gentils non convertis , ajoute : Est-ce que la loi naturelle n'était pas aussi dans le peuple d'Israël? Elle y était certainement, car les Israélites étaient hommes, et ils n'auraient pu être sans la loi naturelle, qu'autant qu'ils auraient été en dehors du genre humain.

5.° Tous les peuples ayant reconnu des actions essentiellement bonnes et des actions essentiellement mauvaises, ont par là même admis l'existence de la loi naturelle ; car ils n'allaient pas chercher la distinction de ces actions ailleurs que dans le fond de leur propre nature , et ils s'accordaient sur les principes, quoiqu'ils n'en fissent pas toujours la môme application ou n'en tirassent pas les mêmes

(i) Saint Paul aux Romains , i. , i\ et 1 5. (2) Sermon 25 sur le ps. 1 18 , n.° 4*

conséquences. Ainsi , \ .° le vol était permis chez les Lacédémoniens , mais aux jeunes gens seulement et sous certaines conditions : le but de cette concession , faite par l'autorité publique , était d'exciter la vigilance des uns et l'adresse des autres, dans l'intérêt commun : ce n'était donc plus un vol proprement dit. 2.° Certains peuples ont mis à mort , dit on , des parents vieux ou infirmes , des enfants nouveaux nés , trop nombreux ou mal constitués ; mais ils croyaient agir dans l'intérêt de ces infortunés et voulaient par là les soustraire à un état qui leur paraissait pire que la mort. 5.° Plusieurs ont offert des sacrifices humains; mais ils croyaient agir par l'autorité des dieux : hors de là ils regardaient l'homicide comme un crime. 4.° Des barbares dévorent les hommes comme des bètes ; mais leurs ennemis seulement, pour l'ordinaire, et non ceux qu'ils estiment leurs amis.

D'ailleurs , dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique , il y a des monstres : mais de l'existence de quelques monstres , on ne peut rien conclure contre l'espèce.

Page 1