DEVOIRS DE L'HOMME ENVERS LUI-MEME
i .° L'homme , ayant reçu rintelligenee en partage , doit cultiver convenablement cette noble faculté , en l'appliquant à la connaissance de la vérité ; mais , comme il ne peut embrasser dans son immensité l'objet des sciences et des arts j la prudence veut qu'il se borne à ce qui est nécessaire d'abord , puis à ce qui est utile , et laisse de côté ce qui ne pourrait être pour lui d'aucun avantage.
Tous les hommes sont obligés d'étudier les vérités essentielles de la religion et les principes généraux de la morale : en outre , chacun doit apprendre ce qui est propre à son état et à sa condition , comme la théologie , le droit , la médecine, les règles de l'administration ou de la politique , etc. , selon la profession qu'il veut embrasser ou à laquelle il est destiné. Il peut licitement orner son esprit de connaissances bonnes et utiles , cultiver les arts d'agrément , pourvu qu'il ne néglige rien de ce qui tient à ses devoirs personnels.
Rousseau , dans un discours qui fut couronné par l'académie de Dijon , en i 749 , soutint que les sciences et les arts ne faisaient que corrompre les hommes et les conduire à la dépravation : cette opinion singulière a été généralement repoussée comme un paradoxe insoutenable ; l'auteur du
Discours a dit lui-même : Cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique et d'ordre; de tous ceux qui sont sortis de ma plume , c'est le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d'harmonie (1). 2.° La volonté est cette faculté par laquelle l'homme recherche le bien ou repousse le mal. Un penchant invincible nous porte à souhaiter d'être heureux , quoique nous restions libres dans le choix des moyens à prendre pour arriver au bonheur.
Notre véritable félicité est en Dieu , source de toute bonté et de toute béatitude : nous devons donc tendre vers lui de tous nos efforts , et éviter soigneusement ce qui pourrait nous rendre désagréables à ses yeux.
Trois penchants vicieux surtout nous éloignent de lui , l'orgueil , l'avarice et la volupté.
L'orgueil, nous portant à rechercher les honneurs du siècle comme l'objet de notre félicité, enfante la vaine gloire , l'envie , l'ambition , les contestations , la présomption , l'entêtement , la colère , la vengeance , etc. De l'avarice, qui est un attachement immodéré aux biens de la terre , naissent les mensonges , les fraudes , les injustices , les parjures , un intérêt sordide , le choix de voies honteuses pour s'enrichir, la dureté de cœur envers les malheureux. La volupté, c'est-à-dire la recherche de ce qui flatte les sens, engendre la luxure, la gourmandise, l'ivrognerie, la paresse , les folles joies , les plaisirs dangereux , la dissi-
(1) Confessions, t. 27 , p. i4<
pation , les amours illicites , la tristesse , l'abattement , etc.
Une funeste expérience montre tous les jours combien sont déplorables les conséquences des mauvais penchants, quand on a contracté l'habitude de les satisfaire : on se crée par là des chaînes qu'on n'a pas le courage de rompre, et on tombe , d'excès en excès , dans un abîme de désordres , d'où Ton ne sort plus que par une sorte de miracle. Ceux , au contraire , qui , dès leurs premières années , résistent à leurs inclinations vicieuses , les réforment , les corrigent , sont maîtres de leurs actions , pratiquent la vertu sans effort , y trouvent d'ineffables jouissances , et la persévérance dans le bien ne leur coûte presque rien.
Mais la prudence et la sagesse leur prescrivent de veiller sur eux et de fuir , surtout dans la jeunesse , les occasions dangereuses qui mettraient leurs vertus en péril ; car celui qui aime le péril y périra (t ). Voilà pourquoi on recommande si fortement aux jeunes gens de ne point se lier avec des incrédules ou des libertins , de ne point lire des livres impies ou immoraux , de ne point fréquenter les spectacles ni les assemblées licencieuses , etc.
5.° L'homme a aussi des devoirs à remplir envers so corps. Les épicuriens, et quelques philosophes modernes, comme d'Holbach , Toussaint , Helvétius , ne voyant dans l'homme que de la matière , ont regardé le suicide comme un acte indifférent en soi , et comme étant quelquefois commandé par les circonstances.
(i) Ecclésiastique, 3., 27,
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La religion et la raison s'unissent pour le condamner comme un acte injurieux à Dieu , cruel et imprudent. i.° Injurieux à Dieu ; car c'est Dieu qui nous donne l'être et la vie ; il nous place sur la terre et nous impose des devoirs à remplir : il se proclame lui-même comme étant l'auteur de la vie , et ayant les clefs de la mort (I). À lui donc appartient de nous rappeler quand il le juge à propos , et nous ne pouvons pas plus quitter de nous-mêmes cette terre où il nous a placés , qu'un serviteur ou un militaire ne peuvent abandonner, sans y être dûment autorisés , le poste qui leur a été assigné. L'enseignement religieux a toujours été dans ce sens et très-formel. 2.° Cet acte est cruel : s'il y a un sentiment inné dans l'homme , c'est celui de sa conservation. Nous avons tous naturellement horreur de la mort, et quand elle se présente, nous la fuyons par un instinct involontaire. Non seulement les hommes , mais tous les animaux manifestent le même sentiment et la même horreur : c'est donc l'auteur de la nature qui a mis lui-même ce sentiment dans nos cœurs, et nous ne pouvons le surmonter volontairement , sans faire un acte cruel , que Dieu et la nature condamnent également. Les hommes sensés de tous les temps , et chez tous les peuples , ont pensé de la sorte. 5.° C'est un acte imprudent : car on ne meurt qu'une fois , et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est douteux que Dieu accueille bien ceux qui vont ainsi se présenter à lui sans avoir été appelés.
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(î) Apocal., 1. 18.
Dès lors la prudence leur commande de ne pas s'exposer ainsi à un mal irréparable.
Les docteurs chrétiens sont unanimes sur ce point, et l'Eglise catholique a toujours réprouvé l'action du suicide volontaire. Si elle a excusé quelques personnes qui se sont donné la mort, ce n'a été qu'à raison de l'ignorance où elles étaient sur ce point, vu les circonstances où elles se trouvaient , ou parce qu'elle les a crues sous une inspiration spéciale de Dieu , maîlre de la vie et de la mort.
De l'obligation où nous sommes de conserver , autant qu'il est en nous, l'union de l'âme et du corps, il suit, 1 .° que nous ne pouvons nous exposer au danger de perdre la vie, dans l'intention d'y trouver la mort; 2.° qu'il ne nous est pas permis de nous exposer témérairement , sans une raison suffisante , à un danger de mort , parce qu'alors la mort voulue dans sa cause, nous serait imputable.
S'il y avait une raison suffisante de courir ce danger, on ne pécherait pas : on pourrait même faire un acte héroïque. Car il est permis de poser une matière ou une action bonne en elle-même , de laquelle il peut résulter deux effets , un bon et un mauvais, en se proposant le bon et en permettant seulement le mauvais : cette maxime , admise par tous les docteurs chrétiens , est un principe de morale qui sert à résoudre une infinité de cas de pratique. Or , très-souvent une action , bonne en elle-même , expose à la mort , et peut en même temps produire un effet important. Ainsi des ou vriers courent des risques en montant sur les édifices , en descendant dans les mines , en travaillant dans certaines
usines ; des militaires, en combattant pour l'honneur de la patrie ou pour le bien de la société; des hommes courageux, en voulant sauver ceux qui se noient, ou qui vont brûler; des prêtres , en prêchant l'Evangile , ou en administrant les sacrements , etc. ; dans ces cas et dans une inûnité d'autres , on fait un acte bon , méritoire , héroïque , en s'exposant à la mort, à cause du motif qui y porte , et de la fin qu'on se propose. Si, au contraire, par bravade ou pour une cause vaine et futile , on s'exposait à un danger grave , on violerait le précepte divin et naturel qui nous ordonne de veiller à notre conservation. Souvent les funambules sont dans ce cas : il y sont bien plus encore , ceux qui , par de coupables excès , ruinent leur santé et abrègent leurs jours.