DEVOIRS DE L'HOMME ENVERS LES AUTRES HOMMES
1 ,° Après avoir créé Adam raisonnable , avec des idées et un langage pour les exprimer , Dieu dit : Il n'est pas bon que Vhomme soit seul; faisons-lui une compagne semblable à lui (1). Il vaut mieux être deux ensemble que d'être seul, parce que si deux sont ensemble, ils tirent avantage
de leur société Malheur à celui qui est seul ; car s'il
tombe, personne ne le relèvera (v2). Adam et Eve parlaient
(1) Gènes., 2., 18.
(2) Ecclésiaste, 4« ? 9 et 10,
à Dieu , au serpent , entre eux , à leurs enfants : leurs enfants parlaient et entretenaient des relations. De fait , les hommes ont donc toujours vécu en société , et ont fait usage d'une langue qu'ils n'avaient pas inventée. Ainsi , Dieu les avait destinés à vivre en société.
C'est aussi ce que demandent nos besoins , nos facultés et nos propensions naturelles : \ .° nos besoins. La plupart des animaux peuvent vivre isolés et se réunir seulement pour l'accouplement : dès les premiers moments de leur existence , ils sont revêtus de poils , de plumes , d'écaillés , armés de défenses et capables de se suffire à eux-mêmes. L'homme est d'une condition toute différente : en venant au monde, il est faible , nu , débile , a besoin de tout et ne peut se rien procurer. Lorsqu'il grandit, il doit être instruit et formé par d'autres hommes , ou bien il resterait au-dessous des brutes. Dans l'âge nubile , lorsque l'époque de la procréation est venue, il ne suffit pas que les deux sexes se réunissent et produisent des petits , comme les oiseaux : pour la conservation et le bien de leurs enfants , les pères et mères doivent , pendant de longues années, les habiller, les nourrir, les loger , les soigner , les instruire , veiller sur eux ; leur donner un état , une profession , les établir. Dans les maladies , dans les infirmités et la vieillesse , tous ont besoin d'être secourus ou assistés. Les nécessités de notre nature exigent donc que nous vivions en société. 2.° L'homme est doué d'admirables facultés qui le distinguent essentiellement de la brute : il a des idées et les compare ; il juge , raisonne , exprime ses pensées par des mouvements , des
gestes , des sons articulés , des caractères écrits et autres signes arbitraires ; il acquiert les sciences, apprend les arts , augmente ses connaissances et se perfectionne de plus en plus en divers genres : or , ces admirables facultés ne peuvent se développer que dans la société. Hors de là, nous serions inférieurs aux bètes qui ne s'écartent jamais des instincts de leur nature. 5.° Un penchant inné dans tous les hommes les porte à vivre en société : on n'en trouve presque point qui veuillent mener une vie entièrement solitaire , et on n'en cite pas un qui , abandonné dès sa naissance dans la liberté des champs , nous ait mis à même d'apprécier les avantages d'une vie totalement sauvage.
En vain des réformateurs atrabilaires crieront contre l'inégalité des conditions , contre la corruption des grandes villes , contre les vices qui naissent de la société : ils ne changeront pas la nature , et ne persuaderont jamais que l'homme fît une chose bonne et convenable , en quittant son habitation et ses habits , en rompant tout lien avec la société et en allant vivre dans les bois, comme les loups ou les lièvres. Si la réunion des hommes engendre des vices, elle produit aussi de nobles vertus et d'admirables effets. Réformons les abus , si nous le pouvons ; mais ne détruisons pas le bien , et gardons- nous de renverser le principe d'où il vient.
On peut disserter philosophiquement sur la possibilité ou l'impossibilité où aurait été l'homme de découvrir une langue par ses propres forces , d'avoir des idées nettes , de les communiquer à ses semblables , de créer son intelligence ,
de poser les bases de la civilisation et d'arriver, par degrés , au point où nous sommes. Les hypothèses que Ton fait, à ce sujet, sont purement théoriques et ne peuvent avoir aucune application réelle à notre état. Dieu nous a créés avec des idées et un langage : il nous a mis en société , dès le principe , et nous fait tous descendre des mômes parents. Voilà ce que l'histoire, la plus digne de foi qui soit au monde , nous enseigne clairement. Ne nous départons jamais de ce fait primitif.
4.° Puisque nous descendons des mêmes parents , nous sommes tous frères : nous devons , en conséquence , nous aimer les uns les autres, nous secourir mutuellement et prendre , pour règle fondamentale de notre conduite , cette maxime ancienne, renouvelée dans l'Evangile : Faites aux hommes tout ce que vous voulez qu'ils vous fassent ; c'est la loi et les prophètes (1).
5.° De ce principe, il suit qu'il est strictement défendu de nuire injustement au prochain dans sa personne, dans son honneur ou dans ses biens. Aussi les points capitaux de la loi morale, donnée par Dieu lui-même sur le mont Sinaï, et connue sous le nom de Décalogue , sont-ils : Honorez votre père et votre mère ; vous ne tuerez point ; vous ne commettrez point à" adultère ; vous ne déroberez point ; vous ne porterez point faux témoignage contre votre prochain, et ne désirerez rien de ce qui lui appartient (2).
(i) Saint Matth., 7., 12.
(2) Exode , 20., 12 et suiv .