‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 150 sur 156 · LES BÊTES NE SONT TAS DE SIMULES AUTOMATES · texte numérisé non relu

LES BÊTES NE SONT TAS DE SIMULES AUTOMATES

Si , en effet , les bêtes étaient de simples automates , ou

de pures machines physiques, ingénieusement construites, il n'y aurait point en elles de vie proprement dite , ni de sensations ; leurs opérations ne seraient que des effets mécaniques, ainsi que l'avouent les cartésiens. Or, ces trois points ne peuvent être admis.

l.° On ne peut dire qu'il n'y ait point en elles de vie proprement dite : car , 1 .° dans l'Ecriture , les hétes sont continuellement représentées comme ayant la vie : Dieu dit : Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent, et des oiseaux qui volent sur la terre , sous le firmament. Dieu créa donc les grands poissons et tous les animaux qui ont vie et mouvement (i). Dieu dit aussi : Que la terre produise des animaux vivants , chacun selon son espèce; les animaux domestiques , les reptiles et les bêtes de la terre (2). Je vous ai donné toutes les herbes qui portent leur graine sur la terre , tous les arbres qui portent du fruit... à vous et à tous les animaux de la terre, à tous les oiseaux du ciel , à tout ce qui se meut sur la terre, qui est vivant et animé, afin qu'ils aient de quoi se nourrir (5). La vie des animaux est ici comparée à la vie de l'homme. Pourrait-on dire la même chose de pures machines? 2.° Dans les textes que nous venons de citer, et ailleurs , les hêtes sont représentées comme se mouvant

(i) Gen., i(| 20 et 21,

(2) Ibid.,24.

(3) Ibid.,2<)ct3o.

elles-mêmes ; on les tue , elles meurent. Tout cela peut-il s'appliquer correctement à des machines? Les bêtes ont donc une vie proprement dite , une vie animale.

2.° Elles éprouvent de véritables sensations ; telle est et telle a été constamment la conviction unanime de tous les peuples de la terre : quel est l'homme sensé qui pourrait admettre , avec les défenseurs de l'hypothèse cartésienne , qu'un chien , par exemple , qui se plaint sous les coups , n'éprouve pas plus de douleur qu'un chêne qu'on coupe à coups de hache , n'éprouve pas plus de satisfaction à manger un morceau de viande qu'un chou à recevoir le suc du fumier dont la terre est engraissée; qu'un animal qu'on saigne ou qu'on écorche vivant, ne souffre pas plus qu'un chaudron qui résonne quand on le frappe, qu'une montre dont on brise les pièces avec un marteau? De telles assertions sont universellement regardées comme des absurdités ; cependant elles seraient vraies , si les bêtes n'éprouvaient aucune sensation. La voix de la nature repousse donc énergiquement le système de Descartes.

5.° On ne peut dire non plus que les opérations des bêtes ne sont que des effets mécaniques : car le jeu des mécaniques est uniforme , et, dans des circonstances identiques , il produit des effets semblables , toujours proportionnés aux causes qui agissent. Or, dans les opérations des bêtes, voyons-nous cette uniformité d'une mécanique qui fonctionne, cette parfaite proportion entre la cause et l'effet? Nullement. Un chien de chasse , par exemple, bien dressé , voit-il sou maître prendre son fusil et son costume de chas-

seur, il bondit de joie, et, par mille signes variés , manifeste son désir de sortir. A la vue d'un étranger qui fera de même, il paraîtra triste et insensible. Que le maître d'un ehien caniche exercé perde , laisse tomber ou cache un objet, au moindre signe de sa part, le chien courra, cherchera , trouvera l'objet, le saisira et l'apportera. A la voix d'un étranger , il ne bougera pas. Quelle différence , cependant, y a-t-il entre la cause physique dans l'un et l'autre cas? Voyez une abeille qui part pour aller faire son butin : elle sort de la ruche, à temps convenable, s'élève en l'air, va, revient , fait des circuits, arrive, après plusieurs essais, aux fleurs qui lui conviennent, ramasse avec un admirable discernement les particules de miel et de cire , en charge arlistement ses jambes , reprend son chemin , parcourt des voies diverses et revient trouver son alvéole, aussi exactement que l'homme le plus expérimenté arrive à sa demeure. Un cheval vigoureux paît tranquillement dans une prairie : on lui fait peur ou on le frappe , il court rapidement, évite les obstacles, s'arrête devant un précipice, ou le iranchit audacieusement. Dans ces cas, et dans mille autres semblables , n'est-il pas évident qu'il n'y a nulle proportion entre la cause et l'effet ?

Les animaux reçoivent des impressions , entendent la voix de l'homme , se forment par l'éducation , reconnaissent leurs maîtres, s'accoutument à leur obéir, donnent des marques évidentes de mouvements spontanés. Tout cela peut-il être appliqué raisonnablement à de pures machines ?

Dieu , il est vrai, peut, dans sa toute-puissance , faire des

machines d'une admirable perfection ; mais les lois physiques ne seraient pas ouvertement violées, et nous n'éprouverions pas un penchant universel et invincible à juger que ces machines sont des êtres vivants , sentants , ayant comme nous une spontanéité qui leur est propre, selon l'espèce à laquelle ils appartiennent.

Mais si les bêtes sont quelque chose de plus que des machines ; si elles sentent et jouissent d'une spontanéité véritable, il y a en elles une substance immatérielle, qui reçoit les sensations et est le principe des actes spontanés : car, ainsi que nous l'avons montré , en parlant de l'âme humaine, la matière, essentiellement inerte, ne peut ni sentir ni agir spontanément.

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