PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE : COMMENCEMENT DU SCEPTICISME
\ .° Michel de Montaigne , naquit au château de ce nom , en Périgord, en 1555. Son père lui donna pour précepteur un allemand ; cet allemand ne sachant pas un mot de français, ne pouvait converser avec son élève qu'en latin. Ceux qui approchaient F enfant ne lui parlaient jamais autrement; de sorte qu'à six ans , ce marmot parlait très-bien latin. En même temps il apprenait le grec , mais non le français ; il ne l'apprit que plus tard , comme on apprend une langue étrangère. Envoyé au collège de Bordeaux, pour y continuer ses études , il y fit peu de progrès , parce que les maîtres suivaient une méthode opposée à celle dont avait usé son précepteur. À 15 ans, il avait fini ses cours ordinaires , et ne prit ensuite que lui-même pour guide dans ce qu'il voulut apprendre.
Sa jeunesse fut orageuse et déréglée; mais s'étant marié dans un âge mùi' , il fit de sages réilexions et mit fin à ses écarts. Conseiller au parlement de Bordeaux , dès l'âge de 24 ans et gentilhomme de la chambre du roi, il fut en relation de société avec ce qu'il y avait de mieux alors à
Bordeaux et à Paris. Obligé de voyager pour eause de santé , il parcourut l'Italie , se trouva à Rome , en 1580 , et y obtint le droit de bourgeoisie.
Elu deux fois maire de Bordeaux , il remplit les devoirs de cette dignité avec un esprit de sage modération.
Vers la fin de sa carrière , il renonça aux affaires pour vivre dans la retraite. Attaqué de la pierre, il souffrit beaucoup et ne voulut faire aucun remède pour êlre soulagé. En 1592 , il mourut, âgé seulement de 52 ans.
Les Essais, dont il y a eu grand nombre d'éditions, en différents formats, ont rendu Montaigne célèbre. Cet ouvrage , écrit d'un ton piquant , original , attachant , est rempli de pensées fines, d'observations profondes, mêlées à des pointes d'esprit et à des traits d'érudition qui viennent de toutes parts , souvent de la manière la moins attendue ; mais jamais on n'a vu un pareil désordre dans la composition. L'auteur exprime ses idées comme elles se présentent à son esprit , sans plan , sans but fixe , sans méthode ; il cite du grec, du latin , de l'italien , de la prose , des vers, la fable , l'histoire ; il parle à tort et à travers , de la philosophie et de la religion , de la morale et de la politique, des vices et des vertus, de ses pensées et de ses actions; il ne garde ni retenue ni décence , nomme chaque chose par son nom , se contredit souvent, et au total, ne savait guère ce qu'il voulait finalement sur quoique ce fût : c'est l'idée dont on est frappé en le lisant.
2.° Pierre Charron, né à Paris, en 1541, d'un père qui avait 25 enfants, fut d'abord avocat au parlement
pendant o ou G ans , ensuite prêtre, prédicateur, chanoine en différents diocèses, grand-vicaire à Gahors, théologien et philosophe. Après \7 ans d'absence, il revint à Paris et voulut entrer chez les chartreux ou chez les célestins. Refusé dans Tune et l'autre maison, à cause de son âge de 47 ans, il recommença ses stations, prêcha à Angers, puis à Bordeaux, où il vit Montaigne et se lia d'amitié avec lui. Revenu à Paris, il y mourut subitement, dans une rue, en 1605.
Dans un bon ouvrage , en trois parties , il avait démontré la vérité de la religion; 1 .° contre les athées ; 2,° contre les payens, les juifs et les mahométans; 5.° contre les hérétiques, notamment contre les protestants, qui ne répondirent que faiblement.
Sur la fin de sa vie , il publia un ouvrage philosophique , De la Sagesse; cet ouvrage produisit une sensation bien différente. On y trouve les idées, les maximes et les fluctuations de Montaigne. L'auteur affecte du mépris pour les sciences humaines, ne voit partout qu'incertitude, et prétend néanmoins enseigner la sagesse par des assertions dogmatiques posées en l'air. Appliquant son doute aux religions positives , sans en excepter aucune , il ne trouve de bien fondé que le culte intérieur. Plusieurs cependant regardent ces reproches comme exagérés , et croient qu'on entend mal Charron ; que cet auteur n'a point eu l'intention d'ébranler ainsi toutes vérités religieuses et morales.
Dans ce cas il faut avouer qu'au moins Charron s'est fort mal exprimé,
o.° Etienne de la Boëtie, conseiller au parlement de Bordeaux, ami intime de Montaigne , mort en 1565, âgé seulement de 55 ans, a laissé, sur la politique, un petit ouvrage qui ne parut qu'assez longtemps après lui. Montaigne , éditeur de ses œuvres , n'osa le comprendre d'abord dans son recueil , à cause de la hardiesse qui y règne. Ce petit ouvrage , qui a pour titre , Discours de la servitude volontaire, tend à faire regarder les souverains comme des tyrans ; les uns le sont par choix du peuple , d'autres par la force des armes et les autres par droit d'héritage.
L'auteur demande comment il se fait que tant d'hommes obéissent à un seul, sachant que ce seul, tout grand qu'il est, ne peut rien sans eux, et moins encore malgré eux.
Bulile, auteur allemand, s'étonne (1) qu'un tel ouvrage n'ait pas été remis en lumière , au commencement de la révolution française, à laquelle il convenait si bien.
4.° Jean Bodin, né dans la ville d'Angers, en -1550, éiudia le droit à Toulouse , y fut professeur et se rendit à Paris , où il exerça , pendant quelque temps , sans succès , la profession d'avocat. Assez longtemps , il jouit des bonnes grâces d'Henri III, puis il les perdit et mourut à Laon, en
L'histoire et la politique avaient fait spécialement l'objet de ses études.
Le plus célèbre des ouvrages qu'il a laissés est son traité De la République, en 6 liv. , 1 vol. in-fol. Dans ce traité ,
(i) Tom. 2. p. 790,
il entreprend de définir les attributions des rois et les droits des sujets ; il traee aux uns et aux autres des limites qu'il ne leur permet pas de dépasser. Des maximes très-hardies , pour le temps , qu'il semait dans ce livre, lui suscitèrent des ennemis. Mais il s'en fit bien plus encore par un ouvrage resté inédit , qui avait pour but , dit-on , de rejeter toutes les religions positives et de montrer que la seule religion naturelle devait être conservée.
Avec cela , Bodin était superstitieux ; il croyait à la magie, aux sortilèges , etc.
5.° Ces différents auteurs avaient été précédés, dans la science politique, par Nicolas Machiavel. Cet homme, fameux dans Thistoire politique , vit le jour à Florence , en 1 469 , et montra de bonne heure de rares talents. Parvenu à un des premiers emplois de la république, il l'occupa avec distinction, pendant 14 ans. L'ayant perdu , dans une révolution qui changea le gouvernement, il fut exclus du palais, banni de la ville , condamné à vivre à la campagne , dans l'oubli, la pauvreté, l'isolement et le mépris. Durant ce temps de rude épreuve, s'étant mis à écrire, il fit des pièces de théâtre qui réussirent , composa dans le genre du persifilage , une imitation d'Aristophane et de Plaute , s'occupa d'histoire et de politique , y montra de la pénétration et un génie très-étendu. Dans des Discours politiques sur Tite-Live , il développa les principes du gouvernement populaire , et se montra très-attaché à la liberté.
Son jïus célèbre ouvrage est le traité Du Prince. Dans ce traité, Machiavel trace la conduite que doit tenir un
souverain qui veut maintenir son autorité. N'envisageant que la fin , il trouve bons tous les moyens qui y conduisent. La religion , la probité , la fidélité aux engagements , les droits, la justice, il compte tout cela pour rien.
Sur ces principes , il excuse les cruautés d'Alexandre VI et de César Borgia 9 loue leurs perfidies , en montre les avantages, et va jusqu'à soutenir, ch. 4 8., qu'il serait dangereux pour un prince d'avoir les qualités d'homme de bien et de les mettre en pratique; il ajoute qu'il lui est utile de paraître les avoir. Tu dois paraître, dit-il, clément, fidèle, courtois , intègre et religieux; mais, avec tout cela, lu dois être si bien ton maître, qu'au besoin, lu saches et tu puisses faire tout le contraire.
De-là est venu l'usage d'appeler machiavéliques les mesures politiques, basées sur l'injustice et la perfidie, ou dans lesquelles on n'envisage que la fin, sans examiner si les moyens sont licites ou non.
Quelques-uns cependant ont voulu justifier Machiavel , en disant qu'ils n'avait point eu l'intention d'exprimer ce qu'un prince pouvait faire en conscience , mais ce qu'il fait ordinairement; que son dessein, en parlant ainsi , était de rendre la tyrannie odieuse. Pour quiconque a lu les chapitres 17, \ 8 et autres du traité Bu Prince , il est impossible , à notre avis , de porter un tel jugement. Aussi la mémoire de ce publiciste , distingué d'ailleurs , est-elle restée flétrie dans l'opinion publique, sans que les apologies, qu'on a tenté d'en faire, aient pu la réhabiliter à cet égard.
Le Prince a été réfuté par plusieurs personnes, uolam-
meut par Frédérie-le-Grànd , roi de Prusse. Machiavel mourut à Florence , en 1527, âgé de 58 ans, après avoir reçu les secours de la religion : il fut enterré dans l'église de Sainte-Croix , et un monument y est élevé en son honneur.
Tandis que cet auteur accordait trop à l'autorité des princes et justifiait d'avance les moyens employés pour la soutenir, même les plus odieux , d'autres écrivains posèrent à la puissance de ceux qui gouvernent, sous prétexte d'en réprimer les abus , des limites trop étroites.
A cette époque , le dogme de la souveraineté du peuple , devenu si fameux de nos jours , fut enseigné publiquement , en Ecosse, par l'historien Georges Bnchanan , né en 4506 et mort en 1 582 : cet homme eut la lâcheté de se déchaîner contre la reine Marie Stuart, sa bienfaitrice. En France, plusieurs philosophes ou prétendus théologiens , imbus du même principe, ne rougirent pas de faire l'apologie des horribles attentats qui eurent lieu contre Henri III et Henri IV. En Angleterre , le célèbre Milton essaya de prouver, dans un ouvrage intitulé Défense du peuple anglais , qu'on avait eu le droit de condamner à mort Charles I.ei. On prétendait que la souveraineté réside dans le peuple ; que le peuple la donne à qui il veut, qu'il délègue l'autorité aux rois et la leur relire , quand il le juge à propos. Partout il y avait déchaînement et fureur contre les rois. On les qualifiait de tyrans , et le tyrannicide devint à l'ordre du jour.
HP