NOUVEAUX SCEPTIQUES
Plusieurs fois déjà nous l'avons fait observer, le résultat des disputes philosophiques est le découragement de l'esprit , le vague , l'incertitude , et enfin le doute auquel il semble que la raison , abandonnée à elle-même , ne puisse échapper en dernier ressort. Ce qui était arrivé a différentes époques , se renouvela , après la renaissance des lettres , et fut , comme antérieurement , la conséquence des interminables discussions auxquelles on se livrait. L'aristotélisme , dominant en maître dans les écoles , n'était pas pour cela invulnérable ; au contraire , il donnait prise sur lui , sous bien des rapports. Les autres sectes, de leur côté, se débattaient contre les coups qu'on leur portait, et les paraient mal. Ceux qui attaquaient étaient forts, ceux qui défondaient étaient facilement vaincus , parce qu'il ne s'agissait que de systèmes aussi vicieux les uns que les autres. De toutes parts s'élevaient des difficultés , et on ne savait comment les résoudre. Des esprits observateurs, voyant l'impossibilité de sortir par eux-mêmes de ce chaos intellectuel , renonçaient à chercher la vérité , s'enfonçaient
-godons le doute ; d'autres se bornaient à ramasser les objections de part et d'autre , et ne faisaient qu'augmenter par lu leurs ténèbres, en multipliant les embarras.
On pourrait citer comme ayant commencé le retour du scepticisme , Pomponace et ceux de son école ; Cardan , Bruno, Campanella , Agrippa; plus encore, Montaigne, Charron et leurs imitateurs. D'autres y travaillèrent plus directement par leurs discours et leurs écrits.
i.° François Sanchez , issu de parents juifs, à ce qu'on croit , fils d'un médecin , naquit à Bacara , en Portugal , Tan 1562. Dès son enfance, il fut envoyé étudier à Bordeaux : de-là , il passa en Italie , fréquenta les plus célèbres écoles de philosophie et de médecine , revint en France et reçut le titre de docteur à Montpellier , a l'âge de 24 ans. Quelque temps après , il se fixa à Toulouse , où il fut professeur , pendant 25 ans. Ne pouvant supporter la méthode aristotélique , qu'on suivait partout , et n'osant l'attaquer directement, de peur d'être traité comme l'avait été Bamns, il prit le parti de combattre toute philosophie dogmatique. Dans un livre fait exprès , il soutint que La première et la plus noble de toutes les sciences , est que nous ne savons rien. Son intention était de montrer à l'homme la vanité de ce qu'il prétend savoir. Dans un autre ouvrage i qui n'a point paru, il voulait examiner, dit-on, si et comment l'homme peut savoir quelque chose.
Ce philosophe ne doit pas être confondu avec un autre François Sanchez , espagnol de naissance , docteur de Salamanque, qui vivait dans le même temps. Ce dernier a fait ,
entre autres ouvrages, uue excellente grammaire latine, sous le titre de Minerve ou des Causes de la langue latine , ouvrage dont se sont utilement servis MM. de Port-Royal , pour faire leur grammaire latine.
2.° François La Mothe-lc-Vayer , originaire d'une famille noble du Maine, naquit à Paris, en 1588, reçut une brillante éducation, et succéda à son père, en 1625, dans les fonctions de substitut du procureur-général au parlement. Peu après il quitta cette place pour se livrer uniquement à l'élude, entra à l'académie, en 1639, devint, en 1649, précepteur du jeune duc d'Anjou, depuis duc d'Orléans, frère de Louis XIV, et mourut en 1672.
Dans l'Instruction d'un prince et dans la Philosophie des gentils , il se montre très-enclin au doute. Dans un autre ouvrage , intitulé , Cinq dialogues à l'imitation des anciens , il fait l'éloge du scepticisme; il le défend plus formellement encore dans quatre autres dialogues qu'il ajoute aux premiers , sous les titres suivants : la Docte ignorance , Y Entêtement de l'opinion , la Civilité et le Mariage.
Les principes émis dans ces écrits renversaient toute certitude humaine : ils parurent tellement dangereux que plusieurs auteurs crurent devoir les réfuter.
Toutefois, Le Yayer, en poussant la raison an doute universel , prétendait affermir la foi , en la faisant reposer sur un principe divin : c'est du moins ce qu'il disait , lorsqu'on l'accusait d'impiété et d'athéisme.
11 déshonora sa vieillesse \vm% Y Heœamèron rustique, espèce de roman philosophique , dans lequel il ne garde point assez
les règles de la décence. Ses enivres ont été publiées en 5 vol. iu-fol.
3.° Jérôme Hirnhaym , docteur en théologie, abbé des Prémontrés , à Prague , fut visiteur de son ordre , dans la Bohême, l'Autriche, la Moravie et la Silésie , et mourut en 1679. Nous avons de lui un livre , sous le titre De typho generis humant (1). Dans ce livre, il se propose de montrer la nullité complète du savoir philosophique. Poussant le scepticisme , dans les sciences naturelles , jusqu'aux dernières extrémités , il anéantit l'évidence , le témoignage des sens , la raison avec tous ses axiomes , et ne veut pas même qu'on puisse dire philosophiquement : Je suis certain qu'il n'y a rien de certain. Cette proposition, selon lui, n'est que probable.
Son but était d'humilier les prétendus savants qui s'enflent sottement de ce qu'ils s'imaginent savoir, et de montrer qu'il est impossible de rien connaître avec certitude autrement que par la révélation.
La révélation nous est manifestée, non par les sens, mais par une lumière intérieure que Dieu a mise en nous , dès les premiers moments de notre existence. La faiblesse de notre esprit est telle que nous ne pouvons discerner avec assurance si , dans nos jugements , nous suivons cette lumière divine , toujours infaillible , ou notre raison toujours incertaine ; de sorte que , même sous ce rapport , nous n'avons rien encore dont nous puissions nous glorifier.
(î)Vanitédu genre humain.
De-là il concluait que tout vient de la foi , que tout repose sur la foi divine, xiinsi, par excès d'un pieux mysticisme, il pose les principes de la plus grande incrédulité.
A.0 Joseph Glanvill , chapelain de Charles II, roi d'Angleterre , né à Plymouth , en IGoG , et mort à Bath , en 1680, est auteur de plusieurs bons ouvrages philososophiques et religieux. Dans un, qui a pour titre, La vanité du dogmatisme , et dans un autre , intitulé , Scepticisme scientifique, il s'efforce de montrer que toute philosophie, dogmatiquement démontrée , est impossible , et que l'incertitude rationnelle est notre partage. Avec cela , il était religieux , même superstitieux ; il a fait un ouvrage sur les sorciers et les sortilèges, 1 vol. in-4.°
5.° Pierre Daniel Iluet, né à Caen , en 1050, suivit le cours ordinaire d'études , chez les jésuites de cette ville ; ensuite il alla à Paris , s'unit d'amitié aux hommes les plus instruits , et travailla avec une ardeur incroyable à s'instruire lui-même en tout genre.
Associé à Bossuet pour l'éducation du grand dauphin , il devint, après , évèque de Soissons , puis d'Avranchcs. Pour se livrer à l'étude avec plus de liberté, il fit sa démission, et se relira chez les jésuites, à Paris, où il finit ses jours, en 1 721 .
S'étant surtout appliqué aux recherches de l'antiquité, il approfondit tous les systèmes, étudia Sextus Empyricus, et inclina de bonne heure vers le scepticisme. On en trouve des traces dans son grand ouvrage De la démonstration évangèliqye , dans sa Critique de la philosophie cartésienne .
niais bien plus encore dans ses Queutions dites àlnetan e , du nom de son abbaye d'Aunay , en Normandie . où il les écrivit. Dans cet ouvrage , il se propose d'accorder la foi avec la raison , et y présente celle-ci comme toujours faillible , incapable d'arriver par elle-même à la certitude.
Huet se prononce plus fortement encore, à cet égard, dans son Traite philosophique de la faiblesse de l'esprit humain , ouvrage qui ne parut qu'après sa mort , et donna lieu à une foule de critiques.
Raisonnant à peu près comme Ilirnhaym , Huet ruiue toute certitude rationnelle , ne reconnaît , pour arriver sûrement à la vérité objective , qu'une seule voie , celle de la révélation que Dieu nous communique par sa grâce, en imprimant en nous une conviction inébranlable ; de sorte que la foi seule est le fondement de toutes nos connaissances naturelles et surnaturelles , l'unique critérium , qui peut nous garantir de l'erreur.
Ce système a paru , à de graves auteurs , aller beaucoup trop loin; il souffre, en effet, de grandes difficultés.
C.° Vers le même temps parut un autre sceptique d'un genre tout différent : c'est le trop fameux Bayle, né dans le comté de Foix , en 1647 , d'un père qui était ministre protestant et fut son premier instituteur.
Bayle , envoyé , à 19 ans , au collège de Puy-Laurens , pour y finir ses humanités , y abjura le calvinisme. Dix-sept mois après, il le professa de nouveau. Obligé par cette raison de quitter la France , afin d'éviter la peine portée contre les relaps , il se retira en Suisse et y occupa une place de
précepteur. Rentré en France, il obtint, en 1G75, la chaire de philosophie à Sedan , la perdit en \ 68 1 et fut pourvu de la même chaire à Rotterdam. Ayant soutenu une longue controverse contre Jurien , par les intrigues de ce ministre il fut destitué de sa place , en 1695.
Quatre ans après , il fit paraître un énorme Dictionnaire historique et critique, en 4 vol. in-fol. , dans lequel il entasse , sans ordre , nue vaste érudition , des notes cinq ou six fois plus longues que le texte , des raisons pour et contre ce qu1]! semble avancer , des critiques , tantôt directes , tantôt indirectes , contre les personnes et contre les choses , contre les erreurs et contre les vérités, des railleries, des obscénités , le tout avec un ton de légèreté et d'incertitude , qui fait voir que le fond de son âme est le doute , surtout en matière de religion.
Les mêmes caractères se trouvent dans ses autres ouvrages de controverse , de littérature et de critique , dont la collection fait aussi 4 vol. in-fol. Aussi fut-il attaqué, combattu , réfuté chez les protestants comme chez les catholiques, et a-t-il été justement regardé comme le père de l'incrédulité moderne.