CHAPITRE XV
I>n LA PHILOSOPHIE DE HACO.V
François Bacon , fils du garde des sceaux de la reine Elisabeth, naquit, en 1561 , et montra , dès son enfance, des talents extraordinaires. A 16 ans, il avait déjà fini le cours de ses études à l'université de Cambridge. La philosophie d'Aristote, qu'on suivait partout, et à laquelle il s'était appliqué, lui parut dès lors un amas de subtilités et une source de vaines disputes. Ayant suivi, à Paris, l'ambassadeur d'Angleterre , qui se Tétait attaché par estime pour ses talents , il y publia , à \ 9 ans , un petit ouvrage De Vètat de V Europe. On fut étonné de trouver, dans cet écrit, des vues si étendues et une telle maturité de jugement.
Rappelé dans sa patrie par la mort de son père , Bacon tomba dans l'indigence et se mit à étudier le droit , dans l'espoir d'arriver à un moyen honorable d'existence. Le comte d'Essex le recommanda à Elisabeth ; n'ayant pu obtenir la charge qu'il sollicitait pour ce jeune savant , il lui donna lui-même une terre. Bacon paya son bienfaiteur d'ingratitude , et alla jusqu'à plaider contre lui , sans y être obligé : sa mémoire en est toujours restée flétrie.
Sous Jacques I , il devint membre du conseil , garde des
sceaux , chancelier du royaume , baron de Yerulam et vicomte de Saint- Alban. Accusé devant le parlement, convaincu d'avoir scellé du sceau de l'Etat des mesures vexatoircs , et commis ou laissé commettre , par ceux qui dépendaient de lui, différentes injustices ; il fut condamné à une amende de 40,000 livres slerlings , privé de sa place , de ses dignités, et enfermé dans la tour de Londres. Cependant il obtint sa grâce et rentra dans ses charges.
Mais honteux de la dure leçon qu'il avait reçue , il montra de la défiance et de Péloignement pour les affaires publiques. Concentré dans sa famille, il s'y occupa presque uniquement de sciences.
On prétend que sa conduite morale , même dans sa vieillesse , ne répondait pas aux principes d'une sage philosophie : d'autres assurent que ces imputations sont de pures calomnies, inventées par ses ennemis (1).
Quoiqu'il en soit, la postérité a oublié, en quelque sorte, les désordres de sa vie , les bassesses et les faiblesses de caractère qu'on lui a justement reprochés, pour ne voir en lui que le philosophe, et, à cet égard, son nom est immortel. Secouant l'autorité de l'école , abandonnant les routines, il pensa par lui-même , tira de son propre fond ce qu'il dit , conçut le plan d'un grand ouvrage en six parties , sous le titre de Grande restauration (2). Cet ouvrage, s'il eut été
(i) On peut voir ce que dit à ce sujet M. Ëmery, dans l'abrégé do la vie de ce philosophe.
(2) Magna restauration
exécuté j devait taire une révolution complète dans l'universalité des sciences.
Les deux plus célèbres ouvrages de cet auteur, De dignitate et augmenlis scientiarum et Novum organum scientiarum , étaient destinés à faire les deux premières parties de ce vaste plan. L'un et l'autre sont pleins de pensées neuves , d'observations profondes et de traits de génie.
Dans le premier, l'auteur établissant l'arbre généalogique, ou la division encyclopédique des sciences , les rattache aux trois principales facultés de l'âme , qui sont la mémoire , l'imagination et l'entendement : il forme donc trois classes générales de toutes les connaissances humaines : savoir, l'histoire qui tient à la mémoire, la poésie qui vient delimaginaiion et la philosophie qui est du domaine de l'entendement.
Dans le second ouvrage , Bacon part de l'expérience pour classer les connaissances naturelles : il pose des principes si clairs , si solides , si féconds en résultats , qu'il a mérité d'être appelé le père de la physique et de la philosophie expérimentale. Néanmoins il a fait une critique outrée et fausse du syllogisme.
Les autres ouvrages de Bacon , bien que remplis de pensées magnifiques , ne sont point comparables aux deux premiers pour l'importance. La totalité de ses œuvres se trouve en 5 vol. in-4.°, texte anglais pour les unes , et latin pour les autres : elles ont été traduites en français et publiées en 15 vol. in-8°. Si on lit le Christianisme de Bacon, par M. Emery , 2 vol. in-42 , on concevra une haute idée du talent de ce philosophe , et peut-être sera-t-on tenté de
le lire lui-même. Mais , si on lit la critique qu'en a faite M. de Maistre, 1 vol. in-8.°, on en concevra une autre idée , ou au moins on rabattra des éloges qu'on aurait été tenté de lui donner.
Vers le même temps, Copernic, en Prusse, Ticho-Brahé, en Suéde, Keppler, en Allemagne, Galilée en Italie , étonnaient le monde savant par l'élan de leur génie , la hardiesse de leurs conceptions , l'étendue de leurs découvertes en mathématiques , en astronomie , en physique : ils furent les dignes précurseurs de Descaries , de Newton , de Leibnitz et de plusieurs autres grands hommes f[ui sont venus après eux.