DL L.\ PHILOSOPHIE DE DESCARTES
Il ne faut pas oublier ce que nous avons dit , dans les chapitres précédents , touchant l'état de la philosophie , pendant le 10.° et au commencement du \ 7.° siècles. Rappelonsnous aussi ce qu'était l'autorité d'Aristote , les erreurs et les absurdités auxquelles conduisait sa doctrine si vantée ; le fanatisme de ses partisans , qui ne voulaient souffrir aucune contradiction ; les persécutions suscitées par eux contre les adversaires de leur coryphée ; les doutes qui surgissaient , à mesure que les esprits s'éclairaient , les impiétés qui se formaient dans les cœurs et se produisaient au dehors. Ce fut au milieu de celte confusion intellectuelle que parut René Descartes , destiné à commencer une ère nouvelle dans l'enseignement de la philosophie.
Né à la Haye , en ïouraine , en \ 590 , il étudia chez les jésuites de la Flèche et s'y distingua par son application , par ses succès , par un jugement solide et par des vues supérieures à son âge. Son cours d'études terminé , il se retira dans sa famille , puis alla à Paris , où sa jeunesse ne fut pas sans écarts. Les impressions qui lui étaient restées de son
éducation chrétienne, le ramenèrent promptement à des pensées sérieuses et à une meilleure voie. 11 se remit à étudier et le fit avec une nouvelle ardeur , mais sans plan arrêté et sans ordre : il passait d'un système à un autre , les examinait , les comparait et voulait les connaître tous avec les raisons pour et contre. Ses idées s'embrouillèrent , et il vit que les efforts qu'il faisait n'aboutissaient qu'à le convaincre de plus en plus de son ignorance. Découragé , il quitta les livres , se mit à voyager , prit du service en Hollande , puis en Bavière , afin de mieux voir les hommes et d'apprendre à les connaître.
Dans le désoeuvrement des garnisons, il s'appliqua de nouveau à Tétude et se livra aux méditations les plus profondes. Ne voyant aucun système qui pût le satisfaire, il en conçut un qui, assis sur des bases nouvelles, devait, selon lui, remplacer tous les autres. Il fit vœu d'aller en pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette , si la sainte Vierge l'assistait dans cette entreprise et lui obtenait le succès qu'il souhaitait. Pour avoir plus de temps à sa disposition , il quitta le service militaire , en \ 624 , voyagea en Silésie , en Pologne , en Allemagne , en Italie , en France , se fixa en Hollande et se donna tout entier aux réflexions méthaphysiques.
N'ayant point de demeure permanente, il changeait d'habitation , quand cela lui convenait , et préférait les petils villages , pour être moins distrait. La géométrie, l'algèbre, l'optique , les météores , la constitution du monde physique furent les premiers objets de ses recherches ; il y procédait par voie de méditations approfondies et y fit d'importantes
découvertes. En 4G57, il publia ses Discours sur la méthode pour bien conduire sa raison dans la recherche de la vérité.
Plusieurs savants, des Pays-Bas et de la France, croyant voir dans cet ouvrage des nouveautés dangereuses , l'attaquèrent fortement : d'autres en prirent la défense trop chaudement. De ce nombre fut Henri Duroy, surnommé Régius , célèbre professeur de médecine à Utrecht. Duroy prêchait le cartésianisme avec un zèle outré et avançait des propositions que Descartes n'approuvait pas. Gisbert Yoët, en latin Voetius , fameux ministre protestant et professeur de théologie dans la même ville , attaqua tout à la fois Duroy et Descartes , avec plus de violence encore. Les esprits s'aigrirent et l'orage des disputes devint tel que l'université défendit à ses membres , notamment à Duroy , d'enseigner ces nouveautés , objets cle tant de débats.
En \ 6 H , Descartes publia ses Méditations touchant la première philosophie, au nombre de 6 : il les avait d'abord envoyées manuscrites à son fidèle ami , le P. Mersenne (1), à Paris , pour qu'il les lût , les examinât , les communiquât à d'autres savants , recueillît leurs observations et les lui transmit. Mersenne s'était acquitté de cette commission avec exactitude et bonne foi , joignant ses propres réflexions aux objections que d'autres avaient faites. Descartes réunit ces
(t) Marin Mersenne, religieux minime, à Paris, savant mathématicien, était né au bourg d'Oizé , département de la Sarthc, diocèse du Mans, en i588 et mourut en 1648. 11 avait été condisciple de Descartes, à la Flèche, et fut toujours son ami.
difficultés , les rédigea à sa manière , y fit des réponses , les mit à la suite de ses Méditations et publia le tout ensemble, Alors de nouveaux et violents combats s'élevèrent à Utreclit , surtout entre Voët et Duroy : des thèses furent soutenues de part et d'autre ; des écrits pour et contre se succédèrent rapidement. Voët, dans l'aveuglement de son zèle, engagea Mersenne à écrire contre Descartes , offrant de fournir les matériaux nécessaires pour démontrer que c'était un impie et un athée. Mersenne répondit, en faisant un magnifique éloge de Descartes , de son génie , de ses principes , de sa doctrine , et en s'élonnant qu'on osât condamner la philosophie d'un si grand homme , sans l'avoir comprise. Voët recourut à un moyen plus efficace pour imposer silence à son adversaire : à force d'intrigues , il obtint des magistrats de la ville , défense à Duroy d'enseigner désormais le cartésianisme, sous prétexte qu'il troublait l'université.
Durant ce temps-là , les Méditations se répandaient et obtenaient l'assentiment d'un grand nombre de savants à Paris et ailleurs. D'autres aussi se prononçaient contre , et, pour leur répondre, Descartes publia une réplique, en \ G42. Voët , non content de ce qu'il avait obtenu , détermina Schook , professeur à Groninguc , à faire contre le cartésianisme un ouvrage intitulé : De la philosophie cartésienne , ou plutôt ils le firent ensemble et de concert.
Descartes ayant trouvé le moyen de se procurer les feuilles, à mesure qu'on les imprimait, en fit une réfutation qui parut presque en même temps, et qui était spécialement dirigée contre Voët , présumé auteur de ce livre ,
publié sous le nom de Sehook. Dc-là résultèrent de longs et violents démêlés. Voët dénonça à l'autorité civile cet(e réfutation faite contre lui , et une lettre de Descaries au P. Dinet , jésuite , aussi adversaire du cartésianisme : il obtint que les deux écrits fussent brûlés par la main du bourreau, et que Fauteur fût cité à comparaître devant les magistrats d'Utrecht , pour se justifier du reproche d'athéisme. Descartes refusa de comparaître et se rendit à La Haye. Un autre procès fut en même temps dirigé contre lui à Groningue ; mais il se termina plus favorablement , grâce aux bons offices de l'ambassadeur français , qui se mêla de cette affaire , et en fit presque une affaire d'état.
A la sollicitation de ses amis , Descartes tenta vainement de se réconcilier avec ses deux antagonistes, Voët et Sehook : le premier ne voulut jamais y consentir. Duroy, qui s'était si hautement prononcé en faveur du cartésianisme , ennuyé des persécutions qu'il éprouvait , et craignant de perdre sa place , renonça à ses convictions , changea de langage , consigna ses nouveaux sentiments dans un livre qu'il publia, sur les Fondements de'Ja physique , et rompit ouvertement avec celui dont il s'était montré le zélé défenseur. A Leyde , deux professeurs firent soutenir publiquement des thèses injurieuses à Descartes.
Descartes éprouva , a cette occasion , de nouveaux embarras et de sensibles mortifications. Rebuté de tant de contrariétés et désirant vivre dans une plus grande solitude , il se relira au village d'Egmont , jusqu'au fond de la Hollande. Là, il se livra tranquillement à l'élude de
l'anatomie et à diverses expériences , clans le dessein de mieux connaître la nature; il fit son traité des Passions, envisageant ces affections de l'âme en métaphysicien plutôt qu'en moraliste. Des hommes distingués , qui recherchaient son amitié, le visitèrent; il reçut des encouragements de la princesse Palatine , et apprit , avec satisfaction , que sa philosophie était goûtée dans l'école nouvellement érigée à Bréda.
En 1647 , il vint à Paris et publia une édition de ses Principes , en français. 11 eut des discussions avec Pascal sur la matière subtile , sur l'horreur du vide et sur d'autres poinls de physique. Par l'entremise de Mazarin , il reçut une pension de trois mille livres , et retourna continuer ses expériences dans sa solitude de Hollande. Là , il eut Thon* neur de recevoir , par l'ambassadeur français de Stockolm , des communications de la reine Christine, qui demandait son opinion sur le souverain bien. Cette princesse fut tellement satisfaite de la réponse du philosophe français , qu'elle désira l'attirer à sa cour. Cédant à celte honorable invitation , Descartes se rendit dans la capitale de la Suède , en 1648. La reine l'accueillit avec de grandes démonstrations d'estime , l'exempta du cérémonial de la cour , lui fit les offres les plus généreuses, et voulut l'entendre tous les matins , à 5 heures. La difficulté de se lever si matin , contre son usage , et la rigueur du climat , altérèrent bientôt sa santé : il contracta une maladie , dont il mourut, au mois de février 1G50, dans la foi catholique et les sentiments d'un vrai chrétien. La reine fut très-sensible
la perte de ce philosophe , qu'elle avait su apprécier : elle voulut faire placer son tombeau au rang des familles les plus distinguées de la Suède ; mais l'ambassadeur français s'y opposa, demanda et obtint que le défunt fût enterré dans le cimetière des étrangers , au milieu de ses compatriotes. Ses cendres furent apportées en France, et déposées dans l'église de Sainte-Geneviève, en 1GG6.
Les œuvres de ce philosophe , qui ont été imprimées , forment une collection de 9 vol. in-4.°, en latin, et de 45 vol. in-42 , en français. La nouvelle édition , donnée par M. Cousin , est en 12 vol. in-8.°
Pour bien juger la philosophie de Descartes , c'est-à-dire, ses efforts, ses difficultés , son génie et ses succès, il faut se reporter au temps où il vivait, et ne pas perdre de vue les préjugés qui existaient alors. Àristote jouissait d'un tel crédit dans les écoles , que l'attaquer était non seulement témérité , mais impiété . Descartes ayant sondé le vide de ces doctrines dominantes , et mesuré les vices de la méthode usitée , entreprit de se frayer un chemin nouveau pour aller directement à la vérité. Après y avoir beaucoup réfléchi, il crut que le moyen le plus expédient était de considérer comme nul ce qu'il avait fait jusque-là, d'oublier, en quelque sorte , tout ce qu'il savait , d'admettre hypothétiquement un doute universel , et de chercher ensuite une voie sûre pour en sortir. Supposant donc , pour un moment, que tout était incertain, il chercha une première vérité incontestable , qui pût lui servir de point de départ. Il s'arrêta au fait de sa pensée , et dit ; De quelque manière
que je m'y prenne , je suis forcé de convenir que je pense; si je doutais de ma pensée, je penserais par là même, car le doule est une pensée. Or, il n'est pas possible de penser sans exister. De-là , son fameux enthymême : Je pense ; donc j'existe. Telle était, selon lui, la base de toute vérité logique , le fondement de toute certitude. La perception claire de la convenance ou de la disconvenance des idées entre elles était une règle infaillible de jugement : c'est ce qu'il appelait évidence.
Partant de ce premier point , il disait : J'ai une idée claire et distincte de Dieu; donc Dieu existe. Car on ne peut avoir l'idée que de ce qui est possible, et Dieu, être nécessaire , ne peut être possible sans exister. A cet argument (J) , qui n'a pas paru clair et solide à tout le monde , il en ajoutait plusieurs autres. De l'existence de Dieu , il arrivait à sa suprême véracité , appui inébranlable de la raison humaine. Par la véracité de Dieu , il démontrait l'existence des corps en général , et de notre corps en particulier ; il disait : Les sensations ne viennent point , à la vérité , des corps ; mais Dieu qui les produit en nous , à l'occasion des corps , nous portant constamment et invinciblement à juger qu'il y a des corps , nous induirait en erreur, s'il n'y avait pas réellement de corps , et cette erreur serait directement opposée à sa souveraine véracité.
L'âme nous étant manifestée directement par la pensée, est plus aisée à connaître pour nous que le corps : elle
(i) Saint Anselme, au xi,e siècle ; l'ayait aussi proposé.
est essentiellement simple, et par conséquent immortelle, puisqu'elle ne peut se dissoudre ; la matière, au contraire, est essentiellement étendue.
Ne voulant donner ni spiritualité , ni immortalité aux bétes , Descartes soutient qu'elles n'ont point d'ame , et qu'elles ne sont que de pures machines , habilement organisées.
La partie dans laquelle il s'est le plus distingué, de l'aveu de tout le monde , est la géométrie : ses ennemis mêmes iui rendent justice, à cet égard. Il sut simplifier l'algèbre, et en faire, le premier, l'application a la géométrie : Ce fut, dit d'Alembert (I) , une idée des plus vastes et des plus heureuses que l'esprit humain ait jamais eues , et qui sera toujours la clef des plus profondes recherches, non seulement dans la géométrie sublime, mais dans toutes les sciences physico- mathématiques.
Dans son traité de la Dioptrique , il fait souvent une heureuse application de ses principes. Son traité des Météores est beaucoup plus imparfait : il y fait des hypothèses sans fondement, et donne des explications invraisemblables. Cependant il a la gloire d'avoir posé les principes qui ont servi à rendre raison du brillant phénomène appelé l'arc-en-ciel.
Le système qu'il imagina , pour rendre compte de la constitution physique du monde , n'a pu satisfaire les esprits un peu réfléchis. Supposant une matière subtile , répandue partout, et ne laissant de vide nulle part, il établit des tour-
(i) Discours préliminaire de l'Encyclopédie;
billons de cette matière autour du soleil et des étoiles fixes : par ce moyen , il tâche d'expliquer le mouvement des corps célestes. Il fait mouvoir le soleil avec toutes les planètes, entraînées par son tourbillon autour de la terre, selon le vieux système de Ptolémée, réformé par Ticho-Brahé.
Rien de plus gratuit que ses hypothèses ; ni de plus hasardé que les conséquences qu'il en déduit : on est étonné qu'un si grand génie se soit égaré dans de telles imaginations. Ses elforts néanmoins ont servi , dit d'ÀIembert , à mettre sur la voie et à faire découvrir les véritables lois du mouvement de la nature.
Il paraît avoir eu le premier l'idée de la pesanteur de l'air ; il la communiqua à Pascal : ce dernier en lit faire l'expérience sur le Puy-de-Dôme, par son beau- frère Perrier.
Ce fut surtout par ses ouvrages métaphysiques , que Descartes exerça une prodigieuse influence sur son siècle et sur le renouvellement des sciences. Admettant l'évidence pour critérium de la vérité , il donna l'essort aux esprits , les accoutuma à penser par eux-mêmes, et à ne point adopter les opinions reçues, sans les avoir auparavant examinées, envisagées, sous toutes les faces, et reconnues comme vraies. Par ce moyen . il poussa devant lui et bannit peu à peu , de toutes les écoles, une foule de préjugés et d'erreurs qui n'étaient fondées que sur une aveugle routine.
En plusieurs points , cependant , il s'écarta des règles qu'il avait lui-même tracées ; plus d'une fois il confondit de vaincs apparences avec l'évidence véritable. Son doute méthodique souffre de sérieuses difficultés , quand on va
au fond et qu'on veut s'en rendre compte. On ne peut nier qu'il n'ait forgé des systèmes sans fondement et mal coordonnés ; qu'il n'ait soutenu des opinions pour le moins trèshasardées, par exemple, sur la nature de l'âme, sur ses facultés, sur ses idées, sur ses rapports avec le corps, etc. Tout en lui donnant de justes éloges, nous sommes loin de vouloir le justifier en tout , et même de nous porter comme défenseur de ses doctrines.
Descartes n'a traité ni de la morale , ni de la politique ; sa philosophie , par conséquent , est fort incomplète. Il écrivait très-bien en latin et en français : sous ce rapport , il est regardé comme un des créateurs de notre langue. 77 n'aurait tenu qu'à lui, dit Thomas, dans l' éloge académique qu'il fit de lui, en 4765, d'êlre le plus bel esprit de son siècle.
Sa vie a été écrite par Baillet , 2 vol. in-12. M. Emery a fait un bon extrait de ses ouvrages, sous le titre de Pensées de Descartes, \ vol, in-8°.