‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 22 sur 156 · PU CARTÉSIANISME APRÈS LA MORT DE DESCARTES · texte numérisé non relu

PU CARTÉSIANISME APRÈS LA MORT DE DESCARTES

L'aristotélisme, attaqué ouvertement par un grand nombre d'adversaires , miné sourdement par d'autres , ruiné par la raison jusque dans ses fondements , se maintenait pourtant encore presque partout , en dépit du bon sens. La lutte soutenue par Descartes , durant sa vie , se prolongea longtemps après sa mort : sa méthode et ses principes essuyèrent de rudes contradictions , et ne triomphèrent qu'après de longues disputes.

Essayons de montrer, en peu de mois, ce que furent ces disputes, dans les principales régions de l'Europe.

\ .° Pays-Bas. Les violents démêlés qui avaient existé en Hollande , du temps de Descartes , et avaient troublé sa vie , continuèrent après sa mort. Voët eut des successeurs dans son zèle fanatique contre ce qu'on appelait le cartésianisme : ces hommes ne cessaient de représenter le nouvel enseignement , ou plutôt le nouveau mode d'enseignement , comme le renversement de la foi et de la vraie philosophie. D'autres, au contraire, en prenaient chaudement la défense, et cherchaient a le justifier des reproches qu'on lui faisait.

Un des plus zélés , parmi les défenseurs de la méthode cartésienne, fut Christophe Witichius, né dans la Silésie, en \ 625 , docteur prolestant de Duisbourg , professeur de philosophie , puis de théologie en différentes villes , et enlin à Leyde, où il mourut, en 1687. Dans un ouvrage in-4.°, intitulé , Accord de la vérité révélée avec la vérité philosophique découverte par Descartes, Witichius s'efforce de détruire les préventions existantes contre cette nouvelle méthode.

Jean Clauberg , né au duché de Berg , en \ 622 , professeur de philosophie et de théologie à Herborn , et ensuite à Duisbourg , mit en parallèle la philosophie de Descartes et la scolastique , faisant ressortir tous les avantages de la première. Ses œuvres philosophiques sont en 2 vol. in-4.°, et ont été estimées , quoiqu'il y eût bien des choses à reprendre , si on voulait les soumettre maintenant à une critique éclairée.

Les universités de Groningue, de Franéker et d'Amsterdam eurent aussi , vers le même temps , de savants docteurs qui se déclarèrent pour la nouvelle philosophie, la soutinrent par leurs discours , la suivirent dans leur enseignement et dans leurs écrits.

Les partisans de l'ancienne méthode, toujours ardents pour la défendre , et en plus grand nombre que les autres , renouvelaient sans cesse leurs accusations d'impiété et d'athéisme : ils attaquaient leurs adversaires en toutes manières , écrivaient et prêchaient contre eux , les poursuivaient devant les universités , les synodes et les tribunaux» Plusieurs

fois ils obtinrent contre eux des sentences et les firent condamner au silence , sous prétexte que leurs nouveautés occasionnaient des troubles publics.

Parmi les cartésiens, il se trouva aussi, il faut en convenir, des bommes qui tombèrent dans de monstrueuses erreurs : tels furent Spinosa , Meier , son ami , les sociniens et les arminiens, qui se servaient, ou plutôt qui abusaient des principes de Descartes pour combattre la révélation. On s'éleva justement contre ces excès , et on en prit occasion de réprouver le cartésianisme comme en étant la source.

Jean Coecéjus, célèbre professeur de théologie protestante, à Leyde, ayant entassé, dans -10 vol. in-fol., une foule de bizarreries plus que téméraires, en fait de doctrines religieuses , les principes cartésiens , dont il se montrait admimirateur, furent encore rendus responsables des écarts de l'auteur.

Ces contradictions et ces obstacles n'empêchèrent pas néanmoins la nouvelle méthode de s'étendre et de se fortifier. Enfin elle triompha dans ce pays.

2.° Allemagne. Pendant le4 7.e siècle, le cartésianisme fit peu de progrès en Allemagne , surtout parmi les protestants, parce que les hommes de ce parti s'en tenaient, pour renseignement, aux manuels aristotéliques de Mélanchthon. André Pélerman écrivit en faveur de la nouvelle méthode, en 4 70G, et essaya de l'introduire dans l'université de Leipsick; mais il ne put y réussir. Michel Rhégcn , professeur dans cette même université , tenta aussi d'y mettre J)<scarles on honneur : a cette occasion, il soutint une vive

controverse avec le célèbre Tliomasius (\) , et obtint plus de succès que Péterman.

Des jeunes gens , en grand nombre , de la Suisse , de la Pologne , de la Hongrie , de la Transylvanie , allant étudier dans les universités des Pays-Bas , y puisaient les principes du cartésianisme , les transportaient chez eux , et peu à peu les y propageaient.

Ce système pénétra plus difficilement dans la partie des Pays-Bas soumise aux Espagnols , surtout à Louvain , où beaucoup de docteurs lui étaient opposés. Peu à peu, cependant , il s'y fit des partisans assez déclarés , et y eut , entre autres , un défenseur très-prononcé dans la personne d'Antoine Le Grand , médecin à Douai. Ce docteur l'embrassa ouvertement , et mit un zèle infatigable à le propager. Pour le mieux faire goûter , il lui donna la forme scolastique , publia , à cet effet , des Institutions philosophiques selon les principes de Descartes , et autres ouvrages du même genre.

3.° Angleterre. En Angleterre, Descartes fut connu de bonne heure et estimé ; mais , dune part , l'influence qu'y exerçait encore l'autorité d'Aristote; de l'autre, l'attention qu'excita la philosophie irréligieuse de Hobbes, avec laquelle les théologiens anglais confondirent en partie les principes du philosophe français , disposèrent peu les esprits en faveur

(i) Jacques Thomasius , né à Leipsick, en 1622 , fameux professeur de philosophie à Leipsick même, auteur de plusieurs bons ouvrages, fut grand ennemi de tous les systèmes philosophiques, de celui de Descartes comme des autres.

du cartésianisme. Le fameux Cudwort se déclara contre lui dans son Système intellectuel : il condamna les lois imaginées par Descartes sur la formation du monde, regarda comme un sophisme sa preuve de l'existence de Dieu , tirée de Tidée de la souveraine perfection , et y donna une autre tournure.

Samuel Parker, autre savant anglais, qui, en 4686, devint évèque d'Oxford , ne ménagea pas plus Descartes : il écrivit contre lui un traité Sur Dieu et la providence divine. Dans cet écrit , il prétendait montrer que la philosophie de Descartes conduisait directement à l'athéisme. Antoine Le Grand réfuta ce traité par un ouvrage exprès.

Henri More , de l'université de Gambrigde, voulant garder une sorte de milieu , entreprit de défendre Descartes contre ses détracteurs , et en môme temps de le réformer en des points essentiels. Au lieu de concilier les deux partis par ce moyen , comme il l'avait espéré , il les mécontenta , au contraire, l'un et l'autre.

L'université de Cambridge garda le silence; mais celle d'Oxford défendit à ses membres d'enseigner la doctrine cartésienne. Cette défense , toutefois , n'empêcha pas la nouvelle méthode de s'introduire et de prévaloir avec le temps.

4.° France. Si le cartésianisme avait eu des ennemis en France , pendant la vie de son auteur , il en eut de plus puissants encore après sa mort. Des hommes d'un mérite distingué firent tous les efforts possibles pour l'empêcher de s'établir. Ils l'attaquèrent par des écrits publics, qui se

succédèrent les uns aux autres, durant longtemps. Le savant Huct fut de ce nombre : comme nous l'avons vu , il publia , vers 1680, la Censure de la philosophie cartésienne. Cet ouvrage (\) , dans lequel la faiblesse de la raison était portée jusqu'au pyrrbonisme , ayant attiré force critiques de la part des cartésiens , l'auteur quitta le ton sérieux et accabla ses adversaires par le ridicule : il publia contre eux , sans nom d'auteur , de Nouveaux mémoires pour servir à l'histoire du cartésianisme. Dans ces mémoires, il supposait que Descartes ayant trompé les Suédois , en leur faisant croire faussement qu'il était mort , s'était rendu secrètement en Laponie, et que là , il tenait une école de philosophie. Huet faisait, de cette école supposée, une risible description.

En 1G90 , le P. Daniel, jésuite , auteur de l'histoire de France en 24 vol. in-12, publia, en \ vol. in-42, une critique spirituelle et comique du système physique de Descartes, sous le nom de Voyage du monde de Descartes. Ce roman , plein de sel , fut traduit en plusieurs langues , et jeta un grand discrédit sur les chimériques hypothèses des tourbillons.

Le philosophe français , ou plutôt son système , n'en fut pas quitte pour cela : le P . Daniel donna La suite du voyage

(i) Arnauld, parlant de ce livre, disait r Je n ai jamais vu de si chétif livre pour ce qui est de la justesse et de la solidité du raisonnement. C'est renverser la religion que d'outrer le pyrrhonistne comme il le fait. ( Pensées de Descartes, Discours préliminaire, p. cv ).

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du monde de Descartes , et encore , Histoire de la conjuration faite à Stockolm contre M. Descartes.

Dans ce dernier ouvrage, écrit du ton le plus plaisant, l'auteur personnifie les accidents et les qualités auxquelles Descartes avait refusé la substantialité. Ces êtres imaginaires entrent en complot contre le philosophe, le jugent, le condamnent comme novateur , comme sectaire , comme rebelle à l'ancienne philosophie : la chaleur se charge de le faire mourir ; elle y réussit , en excitant la fièvre dans toutes les parties de son corps.

Malgré ce genre de persifflage , dont le cartésianisme eut beaucoup à souffrir, ce système ne laissa pas de se soutenir; il alla même toujours en augmentant. Ceux qui le défendirent avec le plus de zèle, en France, après Descartes luimême , furent les suivants :

\ .° Claude Clerselier, traducteur d'une partie des ouvrages de Descartes et éditeur de ses œuvres posthumes : nous lui devons aussi un bon exposé de la doctrine de ce philosophe.

2.° Jacques Rohault , gendre de Clerselier , professeur de mathématiques et de physique à Paris. Malgré l'enthousiasme excessif qu'il montra pour le héros dont il entreprenait la défense , les Institutions physiques qu'il publia furent néanmoins estimées.

3.° Louis de la Forge, médecin à Saumur, est auteur d'un traité de psychologie , selon les principes de Descartes : il inventa aussi le système des causes occasionnelles , système qui a cependant toujours été attribué à Descartes.

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