CHAPITRE XIX
DE LA l'UlLOSOPIIIi: DE MALEBRANCUE.
Au milieu des troubles , occasionnés par les contestations entre la nouvelle et l'ancienne philosophie , il s'éleva , au sein même de l'oratoire, un cartésien très-supérieur aux autres , qui s'est fait un nom distingué dans l'histoire de la philosophie. C'est le P. Nicolas Malebranche, né à Paris, d'un secrétaire intime du roi, en 1638. Mal constitué et d'une santé faible, il entra, à 22 ans, dans la congrégation de l'oratoire. D'abord il se livra à l'étude de l'histoire sainte, de l'hébreu et de la critique sacrée, sans y prendre beaucoup de goût. Ayant trouvé , par hasard , chez un libraire , le traité De l'homme, par Descartes , il l'acheta et le lut. Dès lors il conçut une vraie passion pour les spéculations métaphysiques et ne cessa plus de s'en occuper. Après avoir étudié et médité, pendant dix ans, la philosophie de Descartes, il publia , à l'âge de 56 ans , sa Recherche de la vérité , 4 vol. in-12 , ouvrage admirable pour l'ordre, la clarté et l'élégance du style. L'auteur le divise en six livres : dans les cinq premiers , recherchant les causes de nos erreurs , il les trouve dans les sens, clans l'imagination, dans l'entendement ou l'esprit pur , dans les inclinations ou les mouvements
natures de l'esprit , et dans les passions dont il fait un long exposé. Le sixième livre , qui seul fait un volume , est consacré à établir les caractères de la vérité et les règles qu'il faut suivre pour la trouver.
C'est dans la seconde partie du troisième livre que Malebranche donne sa théorie profonde , subtile et originale sur la nature et l'origine des idées. Il dislingue deux sortes d objets de nos connaissances , les uns sont au-dedans de nous , savoir , nos sensations , nos affections et nos pensées quelconques ; les autres sont hors de nous. Nous voyons immédiatement les premiers , puisqu'ils ne sont que Famé elle-même , modifiée de différentes manières. Les objets extérieurs sont spirituels ou corporels : les spirituels doivent se manifester à nous sans intermédiaire , quoique , dans Tordre actuel , nous ne puissions communiquer nos idées à d'autres que par des signes extérieurs. Mais les objets matériels ne peuvent être vus en eux-mêmes , ni affecter lame immédiatement : c'est donc par leurs images ou par leurs idées que nous les connaissons. Ces images sont étendues , puisqu'elles représentent des objets corporels : elles sont cependant immatérielles ; autrement elles ne pourraient affecter notre âme qui est simple. Elles forment, par conséquent , une étendue intelligible ; elles sont donc en Dieu , étemelles et immuables comme lui ; c'est donc en Dieu que nous les voyons. Ainsi nous connaissons Dieu par lui-même , notre âme par la conscience , les corps par leurs idées archétypes et les âmes des autres hommes par conjecture , d'après les signes extérieurs que nous apercevons.
Antoine Arnauld , docteur en théologie , renommé par ses nombreux écrits et par ses longs démêlés , au sujet du jansénisme , principal auteur de Y Art de penser ou de la Logique de Port-Royal , se prononça contre Malebranche sur la nature des idées : il fit , pour le réfuter , un livre intitulé : Des vraies et des fausses idées contre ce qu'enseigne V auteur de la Recherche de la vérité. Attaquant directement la proposition de Malebranche , consistant à dire que les objets matériels ne peuvent être vus qu'en leurs idées achétypes , il prétendit démontrer géométriquement le contraire. Cette controverse , longue et subtile , ne peut trouver place ici, môme par simple analyse (1).
Malebranche répondit à son redoutable adversaire , persista dans son opinion et la manifesta dans de nouveaux ouvrages philosophiques, qui parurent successivement. Dans ces divers ouvrages , il soutenait les deux grands principes de Descartes, la pensée essentielle à l'âme, et retendue nécessaire à la matière. Admettant le système des causes occasionnelles , il regardait Dieu comme seul auteur de nos idées. Il fit un ouvrage pour expliquer l'accord de la nature et de la grâce , et un autre qui a pour titre : Réfltxions sur la prémotion physique. Dans le dernier, il établi une opinion à lui sur la manière dont Dieu concourt avec nous dans nos déterminations libres , sans nuire à notre liberté.
(t) Elle dura pendant 4 ans : souvent elle dépassa , tant d'un côté que de l'autre , les bornes de l'honnêteté et de la charité.
Ce philosophe avait aussi un système particulier touchant les actions libres de Dieu : Dieu n'agit point sans fin : dans son infinie sagesse , il prend toujours les voies les plus simples pour arriver à cette fin ; il ne pourrait môme pas en prendre d'autres, parce qu'alors il n'agirait plus selon les règles de la souveraine sagesse. Dieu est donc tenu à ce qu'il y a , dans son genre , de plus parfait. De-là il résulte que le monde actuel , considéré dans son ensemble , est le plus parfait que Dieu pût faire.
Voilà ce qu'on a appelé le système de l'optimisme. De ce principe , Malebranche tirait la moralité des actions humaines : car la vertu , selon lui , est l'amour de l'ordre déterminant et réglant nos actions. Dans cet amour , il distingue quatre degrés différents , le naturel , le libre , l'actif et l'habituel : l'amour libre , habituel et dominant, fait seul la base de la vertu, etc.
Si la philosophie de Malebranche était fausse en plusieurs points, paradoxale en d'autres, dangereuse sous quelques rapports , comme Arnauld , Bossuet et d'autres l'ont cru , on ne peut nier qu'elle ne fût religieuse , pieuse même , et vraiment intéressante par la manière dont elle est écrite. Elle fut néanmoins réfutée directement par Arnauld et par le P. du Tertre, jésuite, flétrie par Bossuet, t. 57, p. 572 et suivantes, critiquée par Leibnitz, et combattue, en diverses manières, par plusieurs autres personnes.