‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 25 sur 156 · DE LA PHILOSOPHIE DE SPI\OSA · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE DE SPI\OSA

Baruch ou Benoit Spinosa naquit à Amsterdam , de parents juifs 7 en 1G52. Il étudia l'hébreu , la Bible, le talniud et ensuite la philosophie cartésienne. A son début, il fit preuve de talents distingués ; mais bientôt s'élevèrent , dans son esprit, des doutes sur les doctrines rabbiniques, sur la Bible et sur la religion entière : il quitta le judaïsme , embrassa, à ce qu'on croit, le luthéranisme, l'abandonna et se précipita dans l'athéisme. Décrié partout , a cause de son impiété , il se retira à la campagne , y vécut du produit de verres d'optique qu'il faisait , et consacra aux méditations philosophiques tout le temps dont il pouvait disposer.

En \ 664 , il se rendit à Reinsbourg , près Leyde , et y publia son opinion sur la philosophie cartésienne , sons le titre de Principes de la philosophie de René Descartes, géométriquement démontrée. L'apologie du cartésianisme , faite par un athée , ne fut pas favorable à cette doctrine , comme on peut bien le penser; ceux qui déjà lui reprochaient de conduire à l'athéisme , profitèrent de cette circonstance pour la combattre avec plus de force encore.

Spinosa se retira une seconde fois à la campagne , auprès de La Haye : bientôt il se fixa à La Haye même, où on désirait

l'entendre. Là , il vécut dans une sorte de solitude , se montrant rarement en public , ne recevant la visite que d'un petit nombre d'amis , menant une vie frugale et trèsréglée , telle que la voulait sa mauvaise santé. Néanmoins il fut atteint de pulmonie , languit longtemps et finit par mourir subitement, en 1677, âgé de 45 ans. Sa mort fut celle d'un parfait athée, selon l'opinion commune.

Sous le voile de l'anonyme , il avait publié , en \ 670 , un Traité thèologico-politique. Cet ouvrage pernicieux contenait des principes détestables, mais encore un peu déguisés. En mourant , Spinosa laissa d'autres ouvrages en manuscrits. Louis Meier , médecin d'Amsterdam , impie déclaré comme lui, et quelques autres de ses amis recueillirent et publièrent ce qu'ils purent trouver de lui , sous le titre à' Œuvres posthumes , 1 vol. in-4°. C'est principalement dans ce volume que se trouve exposé le plus monstrueux système qui eût été imaginé jusque-là. Le fond de ce système consiste à dire qu'il n'y a dans le monde qu'une seule et unique substance ; que celte substance a deux attributs essentiels , diversifiés à l'infini , l'étendue et la pensée. Partant de cet axiome, admis par les anciens: Rien ne se fait de rien , Spinosa conclut que nulle substance ne peut être créée , parce qu'elle viendrait de rien. Car qui dit substance , dît être; qui dit être, dit infini, puisque l'être doit être en lui-même, par lui-même et ne peut être limité : or, l'infini ne peut produire le fini; autrement il le prendrait où il ne serait pas, le ferait venir de rien, ce qui est absurde. Donc le fini et l'infini existent on même temps , ne font

qu'une substance éternelle , infinie , absolue : il n'y a point d'autre Dieu que ce grand tout animé , qu'on appelle la nature.

Procédant ensuite , selon la méthode des géomètres , Spinosa fait d'incroyables efforts de combinaisons et de calculs pour coordonner ensemble les différentes parties de son absurde système. D'autres , avant lui , avaient aussi enseigné le panthéisme , et représenté le monde comme un tout unique , comme un grand animal ; mais aucun n'avait encore essayé d'ériger cette monstrueuse idée en théorie scientiûque , avec un tel appareil de raisonnements; d'expliquer sérieusement , par d'interminables argumentations métaphysiques et géométriques , les attributs de ce prétendu Dieu , l'âme humaine et ses facultés , les passions et les vices, la vertu et ses principes. Spinosa niait , comme de raison , la liberté humaine , la vie future , ses peines et ses récompenses , la différence essentielle du bien et du mal , etc. Plusieurs auteurs distingués, comme Cuper (1), Jacquelot (2), Abbadie (3) , Fénelon (4) , des philosophes même peu religieux, tels que Bayle et Voltaire, ont pris la peine de réfuter cet incohérent système , d'en montrer la fausseté , les contradictions , l'absurdité. En vain quelques modernes , Buhle , par exemple , cherchent à le montrer sous un jour

(i) A fait, Arcana atheismi revelata.

(2) Théol. protest., Dissertation sur l'existence de Dieu } en 1697.

(3) Ministre calviniste , Traité de la religion chrétienne.

(4) Existence de Dieu.

plus favorable ; jamais ils ne réussiront à l'accréditer dans l'esprit des hommes sensés.

Dès le temps de son apparition , ce désolant système eut néanmoins quelques partisans : d'abord , les amis de Fauteur : cela devait être ; ensuite certains savants systématiques , éblouis par les formes scientifiques , ou peut-être entraînés par un secret penchant du cœur qui saisit avidement , sans réflexions sérieuses , toute doctrine favorable aux passions vicieuses. On cite , entre autres :

1 .° Le comte de Boulainvillers , gentilhomme , issu d'une ancienne famille de Picardie , né en 1 G58 , auteur de plusieurs ouvrages peu favorables au christianisme , publia une Analyse du livre thèologico-politique de Spinosa. Dans cet ouvrage , il exposa avec complaisance , et d'une manière beaucoup plus claire que ne le faisait l'original, les funestes principes du père des athées modernes. Cependant Boulainvillers n'était point lui-même athée; il est mort, en 4 722, dans des sentiments chrétiens, entre les bras du P. de la Borde , général de la congrégation de l'Oratoire.

2.° Brucker et Buhle, après lui, ont mis François Cuper au nombre des partisans de Spinosa , malgré son livre intitulé, Arcana atheismi revelala, philosophicè et paradoxe refutata examine tractatûs ihèologico-politici (\). Les raisons qu'ils en donnent sont , \ .° que Cuper ne rapporte que de

(i) Mystères de l'athéisme révélés, philosophiquement et paradoxa~ Iwienl réfutés par l'examen du traité théologtco-politiqne.

faibles arguments pour montrer qu'il y a un Dieu séparé de l'univers ; 2.° à son avis même , la raison ne peut démontrer seule cette vérité; 5.° elle ne peut concevoir une substance purement spirituelle , ni connaître en quoi le vice diffère de la vertu.

N'ayant pu lire cet ouvrage , nous ne pouvons en juger par nous-même.

5.° Frédéric Guillaume Hosse publia , à Berlin, en 1672 , un ouvrage impie, sous le titre d'Accord de la raison et de la foi. Dans cet ouvrage, il soutient aussi que Dieu n'est pas distingué de l'univers : selon lui , il n'existe qu'une substance, dont l'homme est un mode. L'intelligence humaine consiste dans une matière subtile , soumise à une infinité d'organes , et peut être modifiée à l'infini : il n'y a ni providence , ni lois naturelles , ni lois divines , à proprement parler; notre âme n'est point immortelle de sa nature, etc. Cette abominable doctrine fit perdre à Hosse une place qu'il occupait à la cour de l'électeur de Brandebourg.

<4.° Plusieurs autres philosophes d'Allemagne ou des Pays- Bas, comme Frédéric Van-Leenhof, Abraham Kufœler, Henri Waimars , et plus encore , Théodore-Louis Lav , publièrent des ouvrages remplis de propositions hardies et téméraires : ils se rendirent par là supects de spinosisme , ou de sentiments qui les rapprochaient de ce système irréligieux.

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