DE LA PHILOSOPHIE DE LEIBMTZ
Godefroi-Guillaume Leibnitz , fils d'un professeur de philosophie à l'université de Leipsick , naquit dans cette ville , en 1646. Dès l'âge de 6 ans, il perdit son père. Sa mère, femme judicieuse , sage et prudente , ne négligea rien pour le faire instruire. Le jeune homme apprit d'abord les éléments du grec et du latin au collège de Saint-Nicolas , à Leipsick ; mais il ne se tint pas longtemps aux règles communes : bientôt il les franchit , et se mit à lire , comme les savants, les ouvrages classiques, écrits dans les deux langues. De bonne heure , il fut connu et apprécié par des hommes distingués , notamment par le célèbre Thomasius , professeur à l'université de Leipsick , sous lequel il étudia les principes de la philosophie. Parmi les systèmes anciens, il sut distinguer , dès ce temps-là , ceux de Pythagore et de Platon : dans son esprit , il leur donna la préférence sur tous les autres.
Envoyé à Iéna , il y étudia les mathématiques d'une manière spéciale , pendant un an. Revenu à Leipsick , il y soutint , sous la présidence de Thomasius , une thèse publique y sur le Principe de V individu. S'étant prononcé
pour les nominaux contre les thomistes qui étaient des réalistes , il montra , dans ces anciennes subtilités de l'école , de la pénétration jointe à une grande sagacité.
11 se mit à étudier la jurisprudence , et , dès l'âge de 18 ans, il fit paraître ses Questions philosophiques tirées du droit ; la même année , il publia son Art combinaloire , ouvrage profond sur la théorie des nombres.
A 20 ans, il essaya de se faire recevoir docteur en droit; mais des intrigues , ourdies par la jalousie , l'empêchèrent d'obtenir la dispense d'âge qui lui était nécessaire. Mécontent de ce refus , il quitta Leipsick , se présenta à Alfort et y fut accueilli avec bienveillance. On s'empressa de lui donner la dispense qui lui avait été refusée à Leipsick , et on le mit au nombre des docteurs.
Dans cette ville , il publia un traité Des cas douteux dans le droit. Cet ouvrage fut généralement estimé. Ayant refusé une place de professeur qu'on lui offrait , il se rendit à Nuremberg et entra dans une société d'alchimistes de cette ville, espéranty puiser quelques lumières. Bientôt il reconnut le néant des mystères chimiques auxquels on se livrait : il se relira de cette association et s'attacha au baron de Boinebourg , chancelier de l'électeur de Mayence ; par le moyen de ce seigneur , il obtint une place à la cour de l'électeur.
Les fonctions publiques , auxquelles il dut se livrer , ne lui firent pas négliger l'étude. En 4668, il composa un livre important sur la jurisprudence, et donna une nouvelle édition du traité Des vrais principes de philosophie et de la vraie manière de philosopher , par Nczzoli. 11 publia aussi
cliiïéi-ents mémoires philosophiques. Chargé, en 1672, d'accompagner le fils du baron de Boinebourg , son protecteur, à Paris, il profita de son séjour dans cette capitale , pour compléter ses études , et se livra surtout aux mathématiques transcendantes. Ayant fait connaissance de Huygens, célèbre astronome , il tira grand profit de l'ouvrage que ce savant venait de publier Sur (es oscillations du pendule.
Le baron de Boinebourg étant mort et son fils n'ayant plus besoin de mentor , Leibnitz se trouva sans emploi. Au rapport de Fontenelle , il aurait pu en avoir un à Paris , en se faisant catholique ; mais il ne voulut pas renoncer au protestantisme. En \ 676, il se rendit à Londres pour y visiter des savants, avec lesquels il était en relation depuis longtemps, entre autres, Newton, Collius, Oldenbourg, etc. La pension que lui faisait l'électeur de Mayence cessa de lui être payée. Alors il revint à Paris , espérant y trouver plus aisément un moyen d'existence. Par la protection du duc de Brunsvvich , qu'il avait eu occasion de connaître , et auquel il s'adressa , il obtint le titre de conseiller de la cour et de bibliothécaire de Hanovre , avec la faculté de rester à l'étranger , autant de temps qu'il le voudrait. Il exécuta à Paris le plan d'une machine arithmétique , qu'il avait conçu à Londres. Pour ce travail , il fut admis à l'académie des sciences comme membre correspondant.
Etant retourné en Angleterre, en 1677, il n'y resta que \ 5 jours ; il passa par la Hollande et alla se fixer , en \ 677 , auprès du duc de Brunsvvich , auquel il s'efforça de rendre tous les services qu'il put. Peu après il publia, sous un nom
emprunté , un traité Sur le droit de souveraineté et d'ambassade , en faveur des princes d'Allemagne qui n'étaient pas électeurs. De ce nombre était le duc de Brunswich : on voit qu'il travaillait pour lui.
À cette époque , une vive contestation s'éleva entre Newton et Leibnitz , au sujet de la découverte du calcul différentiel et intégral : chacun des deux la revendiquait. L'académie des sciences de Londres nomma une commission pour terminer ce différent , dans lequel la modération ne fut point assez gardée de part et d'autre. Les membres de la commission prononcèrent en faveur de Newton : Leibnitz cria à l'injustice et réclama fortement contre cette décision. Les mathématiciens modernes , surtout en Allemagne , sont unanimement pour Leibnitz. Peut être les deux savants ontils fait en même temps cette découverte d'une haute portée.
Othon Mencke, de Leipsick, ayant commencé , en 4683 , la publication d'un journal , sous le titre d' Actes des crudits , Leibnitz s'associa à lui , inséra dans ce recueil plusieurs mémoires importants , et fit ainsi connaître au monde savant ses idées et les principes de ses opinions philosophiques. Pareillement il fournit des articles à divers journaux littéraires français.
Chargé d'écrire l'histoire de la maison de Brunswich , il voyagea pendant trois ans dans la Franconic , la Souabe , la Bavière et l'Autriche , et alla jusqu'en Italie, pour se procurer les documents qui lui étaient nécessaires. 11 sut profiter de toutes les circonstances pour augmenter ses connaissances en tout genre.
Aussitôt qu'il eut terminé ses ouvrages historiques , il se livra de nouveau à la philosophie et en fit une étude plus approfondie. Ce fut dans ee temps-là qu'il publia ses deux célèbres systèmes, celui des monades et celui de l'harmonie préétablie. Par un ouvrage intitulé : Nouveaux essais sur l'entendement humain , qui ne vit le jour qu'après sa mort , il réfuta Locke.
Ses conseils, auprès de Frédéric I.er, contribuèrent à faire établir à Berlin une académie dont il eut la présidence, en 4702 , sans obligation de résider. 11 essaya d'obtenir que de semblables académies fussent aussi établies à Dresde et à Vienne , mais il ne réussit pas.
En 4740, il publia ses Essais de Thêodicèe , ouvrage théologique et philosophique tout à la fois. L'année suivante il fut visité par le czar Pierre-le-Grand , et interrogé sur les moyens de civiliser la Russie.
Après avoir écrit plusieurs autres ouvrages relatifs aux circonstances politiques du temps, il mourut, en 171 G , âgé de 70 ans.
On l'a généralement regardé comme un des plus grands génies des temps modernes. Sa conduite morale a toujours été irréprochable , quoiqu'il ne fût pas marié. Elevé dans la communion luthérienne , il n'embrassa point d'autre religion : il donnait peu de marque de culte extérieur , et refusa, dit-on, dans ses derniers moments, l'assistance d'un ministre qu'on lui proposait.
Cependant ses écrits respirent partout la haine de l'impiété, le respect pour la religion et la foi dans la révélation chré-
tienne. Durant longtemps même, il entretint avec Bossuet une correspondance qui avait pour objet la réunion des protestants à l'Eglise romaine. 11 en paraissait peu éloigné, et probablement il y aurait adhéré, si les droits du duc de Brunswich à la couronne d'Angleterre n'eussent pas été fondés sur le protestantisme. La crainte d'y porter atteinte lui fit rompre brusquement ses relations avec le prélat français.
La collection des œuvres complètes de ce philosophe distingué est en 6 gros vol. in-4.° Les écrits purement philosophiques, qui n'en font qu'une petite partie, sont tous sans connexion essentielle entre eux et ne forment point un corps de doctrine lié ensemble. Les Essais de Théodicèe, 2 vol. in-8.°, sont ce qu'il y a de plus important en ce genre.
La philosophie de Leibnitz est une sorte d'éclectisme , tenant du pythagorisme , du platonisme et du christianisme. Néanmoins , dans quatre points surtout , le célèbre auteur est original pour la forme et les détails , s'il ne l'est pas absolument pour le fond : ce sont les monades , l'optimisme , l'harmonie préétablie et l'origine du mal.
Monades. \ ,° 11 y a des substances qui contiennent diverses parties : en les décomposant, on arrive nécessairement à des éléments simples on réels. Donc les premiers principes des substances composées sont simples , c'est-à-dire , sans étendue, sans parties, absolument indivisibles : elles sont donc de vraies monades ou des unités indivisibles.
2.° Ces monades étant simples et indivisibles , ne peuvent naître par génération, par production ou par développement, ni périr par dissolution. Elles ne peuvent exister ou cesser
d'exister qu'en un instant indivisible , par création ou par anéantissement.
5.° Quoique inaltérables dans leur essence, elles ont cependant toutes des qualités qui leur sont propres : autrement elles ne différeraient pas du non être , et on ne pourrait les distinguer les unes d'avec les autres ; car il répugne qu'il y ait tout à la fois identité et distinction. Aussi tous les êtres de la nature diffèrent-ils entre eux par quelque point, et il n'est pas possible qu'il y ait deux choses entièrement semblables.
4.° Les monades sont dans une vicissitude continuelle : car tout être créé est sujet au changement. Comme nulle cause externe ne peut agir sur les monades , il faut qu'elles portent en elles-mêmes le principe de leur changement : ce principe constitue l'essence de la force.
5.° Comme les changements divers ne se font que par degrés , avec d'innombrables variations , il s'ensuit que chaque monade renferme dans sa simplicité une pluralité d'affections , de qualités et de rapports : ainsi il y a multiplicité dans l' unité.
G.0 L'état passager qui marque tout à la fois , dans la monade, unité et multiplicité, est appelé perception , mais perception sans conscience. L'action du principe interne , qui produit le changement d'une perception à une autre , peut être nommé appétit. Ainsi les monades ne renferment point autre chose que des perceptions et des changements : mais comme elles sont elles-mêmes la cause de leurs actions internes , qu'elles se suffisent à elles-mêmes , elles sont ,
en quelque sorte , des automates incorporels , et on peut les appeler toutes entéléc/iies (1).
7.° On peut même les appeler âmes, si on veut donner ce nom à toutes les substances simples qui ont , dans le sens générique , des perceptions et des appétits. Toutefois , il vaut mieux appeler monades et enléléchies les substances simples qui n'ont que la perception avec l'appétit , et réserver le mot âme pour les subtances simples , qui , à la perception , joignent la conscience et la mémoire.
8.° Dans la défaillance , la stupeur et le sommeil , l'âme ne diffère en rien de la simple monade : elle est toujours affectée par des perceptions, mais elle n'en a pas la conscience.
9.° L'état présent de la monade vient de son état précédent, comme un mouvement vient d'un autre mouvement. Lorsque nous sortons de la stupeur ou du sommeil , nous acquérons , à l'instant même , la conscience de nos perceptions : auparavant il y avait donc en nous d'autres perceptions contiguës à celles-ci ; mais nous iren avions pas la conscience : dès lors nous ne pouvons nous les rappeler.
40.° Quant à la mémoire, qui rappelle les images des objets sensibles , il n'y a pas de différence entre l'homme et la bote : mais l'homme seul a la connaissance des vérités éternelles et nécessaires : de-lâ procèdent la raison , la
(i) Ce mot a été employé par Aristotc. On n'est pas bien d'accord sur sa signification • mais il paraît signifier ici un être complet, ou parfait dans son genre. Leibnitz le prend souvent pour l'âme, qui fait le complément do l'être toean
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vérité et les sciences. La bête ne peut jamais s'élever à cette région intellectuelle.
11.° Rien ne peut être ou être modifié d'une manière quelconque , sans une raison suffisante qui le détermine à être plutôt qu'à ne pas être , ou à être modifié de telle façon plutôt que de telle autre. Lors même que cette raison ne nous est pas connue , ce qui arrive souvent , elle existe néanmoins : il ne peut en être autrement. Ainsi toute vérité a sa raison suffisante qui la constitue. S'il s'agit d'une vérité nécessaire , on arrive , au moyen de l'analyse , au premier principe et par là même à la raison suffisante. Mais lorsqu'il s'agit de vérités accidentelles, on n'en peut trouver la raison suffisante que dans une substance simple , unique indépendante , nécessaire : or , cette substance est Dieu , dont on démontre ainsi l'existence et les perfections. La volonté de Dieu est la cause arbitraire de toutes les choses accidentelles ; son intelligence est la source nécessaire de toute réalité, de toute essence et de toute possibilité. Dieu est donc l'unité absolue, la monade primitive et parfaite, qui a créé toutes les autres monades.
Optimisme. 1.° La raison suffisante du mouvement des monades se trouve dans le rapport des unes aux autres ; comme elles ne peuvent agir physiquement l'une sur l'antre, puisqu'elles sont simples , cette raison ne peut venir que de la prédisposition de Dieu , qui primitivement les a coordonnées dans leurs rapports réciproques et constituées dans une harmonie parfaite.