Parmi les monades possibles , différentes entre elles et
infinies en nombres , Dieu n'en a créé qu'un nombre déterminé. Pourquoi a-t-il créé celles-ci plutôt que celles-là également possibles? Une raison suffisante à du le déterminer dans ce choix : or , il n'a pu avoir d'autre raison suffisante que la perfection intrinsèque des monades qu'il a choisies de préférence aux autres. Dieu a donc fait ce qu'il y avait de mieux : par conséquent, le monde actuel est le plus parfait de tous les mondes possibles.
Harmonie préétablie. \ .° En vertu de l'harmonie que Dieu a établie entre les monades , chacune est en relation avec toutes les autres , et exprime les diverses relations des autres avec elle : elle est , par conséquent , une espèce de miroir représentatif du monde entier. Mais comme ces rapports sont innombrables , il y a tout à la fois , dans l'univers , la plus grande diversité et la plus parfaite harmonie possible ; diversité et harmonie que Dieu seul peut embrasser dans son étendue.
2.° Le corps , par sa connexion au tout , représente l'univers ; l'arae , par sa connexion au corps et au tout , représente également l'univers : le corps et la monade , son entéléchie , c'est-à-dire l'âme , constituent l'être vivant ou l'animal. Le corps de tout animal est organique : tout corps organisé est une sorte de machine divine, dont la perfection surpasse infiniment les machines artificielles.
5.° Chaque portion de matière n'est pas seulement divisible à l'infini , mais est actuellement divisée en une infinité de particules dont chacune a son activité propre ; autrement, elle x\o pourrait représenter l'univers entier. Jl y a
donc , dans la moindre particule de matière , un monde de créatures vivantes , d'entéléchics , d'âmes : rien, dans l'univers, n'est mort, stérile ou inutile, sinon en apparence.
4.° Tout corps vivant a une entéléchie dominante, qui est son âme : mais les membres de ce corps sont pleins d'êtres vivants, de plantes, d'animaux, et chacun de ces êtres a aussi son enlélécîiie dominante.
5.° Les corps sont dans une vicissitude continuelle : des parties s'exhalent , d'autres reviennent ; mais l'âme ne change point.
G.0 Toutes les monades ayant été créées ensemble , les germes de tous les corps organiques et les âmes qui les animent ont existé , en nombre infini , dès le commencement du monde : ce que nous appelons conception n'est que l'occasion donnée au germe de se développer et à l'âme de sortir de son engourdissement. Ainsi , à proprement parler, l'animal ne naît point et ne meurt point; il change seulement de forme. Ce n'est point en lui métempsycose , car l'âme ne peut exister sans le corps; c'est métamorphose. Les germes organiques et leurs entéléchies ou âmes sont en nombre infini ; mais une portion seulement de cette immense multitude est destinée à paraître sur la scène du monde visible.
7.° L'âme suit les lois qui lui sont propres ; le corps suit également les siennes : mais ces deux substances sont constituées par le créateur dans une telle harmonie , qu'elles se correspondent toujours parfaitement. Voilà en quoi consiste leur union , et ce que nous appelons harmonie préétablie.
Tout cela repose sur des hypothèses qui n'ont évidemment aucune solidité*
Origine du mal. Leibnitz distingue trois sortes de mal : le mal métaphysique, le mal physique et le mal moral.
\.° Le mal métaphysique est la limite de l'être, son imperfection. Ce mal ne demande aucune cause : il est inséparable de la créature, parce que toute créature est essentiellement bornée ,
2.° Le mal physique est ce qui affecte péniblement un être sensible. Ce mal n'est pareillement qu'une négation , et ne demande aucune cause proprement dite : car il est en opposition avec le bien; le bien est une réalité : or, il répugne que deux réalités soient opposées Tune à l'autre. Donc ce mal n'est que la limite de la réalité ou une pure négation.
5.° Le mal moral est la transgression coupable des lois divines , la violation de l'ordre , et ce qu'on nomme le péché : ce mal est le résultat de la liberté que Dieu a mise en nous de faire le bien ou le mal, liberté qu'il ne nous a donnée que pour une bonne fin .
Ici , raulcur rapporte sommairement et réfute les objections de Bayle, tirées de la bonté, de la sagesse, de la justice et de la sainteté de Dieu; il montre comment Dieu a pu , sans blesser ses attributs, mettre en nous une liberté dont il prévoyait les abus.
Cependant il veut que l'homme , tout libre qu'il est , ne puisse se déterminer à un acte plutôt qu'à un autre, sans une raison suffisante; que, par conséquent, il soit dans la
nécessité de prendre toujours le parli qui lui paraît le meilleur.
Du reste , la Théodicée de Leibnitz , si on en excepte ces sublimes rêveries , contient une saine doctrine en philosophie et en religion. L'auteur avait entrepris cet ouvrage pour calmer les inquiétudes que la lecture de Bayle avait fait naître dans l'esprit de la reine de Prusse. Pour cela, il commence par accorder la foi avec la raison , et montre comment nous pouvons , sans contradiction , croire ce que nous ne comprenons pas. Ensuite, approfondissant et rendant claires les vérités ébranlées par les doutes du philosophe sceptique , il appuie leur existence sur de solides raisons.
L'harmonie préétablie, générale, se soutenant d'elle-même, était en opposition formelle avec l'opinion de Newton , qui demandait le concours perpétuel de Dieu pour maintenir l'ordre du monde , comme il l'avait fallu pour l'organiser une première fois.
Clarke (1) , savant théologien anglais , prit le parti de Newton : alors s'engagea , entre Leibnitz et Clarke , une controverse métaphysique qui eut de l'éclat. Le docteur anglais fit des objections qui furent assez faiblement résolues. Cependant, l'avantage resta à Leibnitz ; c'est ainsi du moins qu'on en a jugé.
On s'accorde généralement à louer les sentiments distingués , les vues élevées , le génie profond du philosophe
(1) Samuel Clarke, né en 1G75, docteur de Cambridge, mort en 1729.
allemand ; mais aussi l'on convient que ses systèmes reposent sur des assertions sans fondement , et renferment des principes évidemment faux. Qu'est-ce, en effet, que des monades simples , dont néanmoins les corps sensibles sont formés? ces multitudes d'êtres organisés qui se trouvent partout ? ces simples apparences de stérilité , de mort , de chaos, de confusion? ces déterminations libres , amenées néanmoins par une raison suffisante , prise dans les objets extérieurs? cette nécessité de choisir librement ce qui nous paraît le meilleur ? Comment nous persuader que le monde actuel est le plus parfait de tous les mondes possibles; que chacune de ses parties est aussi accomplie qu'elle pouvait l'être ; que les différentes espèces de maux ne sont que des négations qui concourent à la perfection du monde, etc.?
Bayle , vigoureusement poursuivi dans son scepticisme par son redoutable adversaire , attaqua , de son coté , l'harmonie préétablie, honnêtement, mais avec force. Il fit une suite d'objections qui se trouvent dans les dernières éditions de son Dictionnaire (t. 4, p. 85, G.c édition). Leibnilz répondit , développa davantage son système, et ne le rendit pas meilleur.
Il eut encore à se défendre contre le P. Lami (1) , savant bénédictin , qui , dans un livre intitulé ; De la connaissance de soi-même, éleva de fortes difficultés contre l'harmonie préétablie et ses conséquences.
(i) Dom François Lami, bénédictin, né à Montreau, près Chartres, en i636, mourut à Saint-Denis, en 1711.
Leibnitz rendait hommage aux talenls de Descaries ; mais il traitait sévèrement sa philosophie et ceux qui la soutenaient. Ne voulant point de la perception claire et distincte pour fondement de la certitude, il lui substituait le principe de la contradiction : Idem non potest esse simul et non esse (I) : il demandait qu'on n'admît, comme certain, que ce qui était constaté par l'expérience ou solidement démontré. La célèbre démonstration de l'existence de Dieu , par l'idée que nous en avons , lui paraissant incomplète , il chercha à lui donner le complément qu'il lui croyait nécessaire. Il regardait le système des causes occasionnelles comme inadmissible. Mais le P. Lami l'embarrassa , en objectant que l'harmonie préétablie revenait à la même chose pour le fond ; ce qui, en effet, paraît vrai.
Le même Leibnitz critiqua , en plusieurs points , les principes du P. Malebranche , surtout quant aux éléments primitifs des corps et à l'espace où ils sont reçus. Sans adopter la théorie paradoxale qui nous fait tout voir en Dieu , il en montre la sublimité , et en paraît peu éloigné.
On lira avec intérêt un ouvrage de M. Emery , intitulé : Pensées de Leibnitz sur la religion et la morale, 2 vol. in-8.° Ce livre donnera une haute idée du caractère religieux du philosophe de Leipsiek.
Quelques-uns de ses écrits sont en allemand. Le plus grand nombre est en latin ou en français. Le style en est
(i) La même chose ne peut être et ne pas être en même temps.
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simple, clair, noble , selon la manière des grands écrivains de ce temps-là.
On trouva parmi ses manuscrits , après sa mort , un opuscule latin, portant pour titre : Historia et commentatio linguœ characleristicœ universalis, quœ simul sit ars inveniendi et judicandi (1). Pendant plus de 50 ans. il avait poursuivi cette idée d'une langue universelle qui exprimerait les pensées , comme les chiffres arabes expriment les nombres , au lieu d'exprimer les sons : il croyait cette langue possible, et toutefois ses efforts n'ont point eu de résultat.
(1) Histoire et description d'une langue caractéristique universelle, qui soit en même temps un art d'inventer et déjuger.