‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 29 sur 156 · DE LA PHILOSOPHIE JUL LOCKE · texte numérisé non relu

DE LA PHILOSOPHIE JUL LOCKE

Jean Locke , né à Wrington , en 1652 , lit ses premières études à Londres , et ensuite passa à l'université d'Oxford , où la philosophie lui fut enseignée selon la méthode d'Aristote , usitée alors dans les écoles : il ne la goûta point. La lecture des ouvrages de Descartes lui plut davantage : cependant, il lui venait à l'esprit une foule d'objections contre les systèmes du philosophe français.

11 étudia la médecine , qu'il n'exerça point , puis la philosophie et surtout la métaphysique, à laquelle il consacra une grande partie de sa vie.

Ayant accompagné l'ambassadeur anglais en Prusse , en 4664, il resta un an à Berlin. Etant repassé en Angleterre , il se lia avec le comte de Shastbury. En 4668 , il vint à Paris avec le comte de Northumberland , et y demeura plusieurs années. De retour en Angleterre , il entra chez le comte de Shastbury, suivit sa fortune, fut honoré et disgracié avec lui. Retiré en Hollande , il y acheva son Essai sur l'entendement humain, ouvrage qu'il avait commencé en 1670.

Après la révolution de 4688 , qui mit le prince d'Orange sur le trône d'Angleterre , Locke , retourné à Londres , y occupa des emplois honorables et lucratifs. En 1690 , il

publia son ouvrage , et , quelques années après , il en donna une seconde édition.

La faiblesse de sa santé l'obligeant de passer une partie de son temps à la campagne , il employa ses loisirs à composer d'autres ouvrages , qu'il fit paraître successivement : on peut citer , entre autres , son Christianisme raisonnable, 2 vol. in-12. Dans cet ouvrage , il réduit presque à rien la foi chrétienne essentielle. Aussi fut-il accusé de tendre au sociniattisme.

Sa santé alla toujours en dépérissant , et il mourut en 1704, âgé de 75 ans.

Son Essai sur l'entendement humain a été traduit en français par Coste , et publié en 4 vol. in-12. C'est dans cet ouvrage qu'il faut chercher le système philosophique de Locke. Cet auteur prend en général le contre-pied de Descartes. Dès le commencement de son Essai, il s'élève contre les idées innées , soutient que lame ne pense point essentiellement , qu'en sortant des mains du créateur elle est comme une table rase , que nos idées viennent toutes des sens ou des réflexions de notre esprit sur les impressions reçues par les sens ; de sorte qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens.

Après de grands détails sur les idées simples et les idées composées , il prétend que l'entendement élabore les idées simples , qu'il les combine et en forme les idées composées : il cherche à suivre cette opération et à montrer comment elle se fait.

11 traite de l'espace , de l'étendue , du vide , de la durée ,

des nombres , du fini, de l'infini, de différents autres modes simples de l'idée ; puis des modes de la pensée , du plaisir, de la douleur , de la puissance active et passive , de la volonté, de l'entendement.

Arrivant à parler de la liberté , comme par occasion , il la définit, Le pouvoir de penser ou de ne pas penser, d'agir ou de ne pas agir, à son gré. Cette faculté n'appartient point à la volonté , mais à l'homme tout entier ; F homme est déterminé, dans l'usage qu'il fait de sa liberté, par le désir du changement ; ce désir est le résultat de l'inquiétude où il est , ou d'un malaise qu'il éprouve. L'auteur examine comment nous acquérons la connaissance de ces divers objets tout spirituels, et comment cette connaissance nous vient des sens. Ensuite il établit le même examen sur les idées complexes et collectives de substances ; sur les idées de relations en général, de relation de cause et d'effet , d'identité et de diversité , sur les idées de bien et de mal moral , de loi divine et de loi humaine ; sur les idées claires et obscures , distinctes et confuses , réelles et chimériques , complètes et incomplètes , vraies et fausses. Après cela , il passe aux mots qui servent à exprimer les idées , et , sur cette partie , il développe une longue théorie ; puis, approfondissant la nature des connaissances qui roulent sur les idées , il dit qu'elles sont toutes intuitives , démonstratives ou sensitives.

En parlant des limites dans lesquelles notre entendement est resserré , il avance ce principe qui a paru favorable aux matérialistes ; savoir , que Nous ne serons peut-être

jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non , par la raison qu'il nous est impossible de découvrir , par la contemplation de nos propres idées, sans révélation , si Dieu n'a point donné à quelque amas de matière, disposée comme il le trouve à propos, la puissance d'apercevoir et de penser , ou s'il a joint et uni à la matière , ainsi disposée , une substance immatérielle qui pense (1). Au surplus, il soutient que la matière est incapable de penser par elle-même ; de-là il conclut que Dieu est immatériel.

Selon lui , nous avons une connaissance intuitive de notre existence , une connaissance démonstrative de l'existence de Dieu , et une connaissance sensitive des choses matérielles , mais seulement de celles qui ont frappé nos sens : les idées ne nous représentent que la possibilité des choses : sur leur existence , nous sommes renfermés dans les bornes trèsétroites de l'expérience.

Examinant les axiomes clairs par eux-mêmes, Locke les reconnaît, sans difficulté , pour des vérités incontestables ; mais il assure qu'ils ne peuvent être d'aucune utilité dans la recherche de la vérité, attendu que toutes les connaissances humaines étant fondées sur l'expérience , elles commencent par des faits particuliers. Ainsi un enfant saura bien distinguer sa mère d'une étrangère , un morceau de sucre d'un bâton dont on l'a frappé , avant de savoir que la même chose

(i) Liv. 4- ch. 3. £6.

ne peut être, et ne pas être en même temps. Que le tout est plus grand que sa partie. Par là , il détruit l'importance do la méthode analytique , et se montre conséquent à sa maxime fondamentale, que nos connaissances viennent toutes de l'expérience , soit extérieure , soit intérieure.

Ce système sur l'origine des idées était diamétralement opposé à celui de Leibnitz : car Leibnitz n'admettait aucune influence du corps sur l'âme. Aussi s'engagea-t-il entre les deux philosophes une controverse qui fut assez vive ; mais qui ne dura pas longtemps.

Locke attaqua le P. Malebranche , touchant sa théorie des idées : Leibnitz prit la défense de l'oratorien , en disant , toutefois, qu'il ne prétendait point souscrire à toutes ses opinions.

Dans un traité du gouvernement civil , Locke s'éleva contre le pouvoir absolu dans les rois, et même contre le droit divin. Se montrant vrai démocrate, il soutenait la souveraineté du peuple comme dogme fondamental en politique.

Ces principes étaient nécessaires pour justifier les droits du nouveau roi d'Angleterre , qui , occupant le trône de son beau-père Jacques II, ne pouvait alléguer d'autre raison, en sa faveur, que le vœu du peuple. Aussi le livre de Locke eut-il un grand succès. Le philosophe politique y discute au long l'origine, la nature, les attributions, les limites et les obligations du pouvoir ; il dit que la société ne perd jamais le droit qu'elle a de veiller à sa conservation ; qu'elle peut toujours , non seulement se délivrer de la tyrannie qui pèse

sur elle , mais encore la prévenir ; qu'il ne serait pas prudent d'attendre que le mal fût sans remède.

Dans des Lettres sur la tolérance, Locke apporte un grand nombre de raisons pour prouver que le gouvernement civil ne doit jamais persécuter ses sujets à cause de leur religion : la seule punition qu'il soit permis de leur infliger, dans ce cas , est de les retrancher de la communion dont ils ne veulent pas garder les observances ; encore ne faut-il employer ce moyen que quand on a perdu l'espoir de les gagner par la persuasion.

Cette sage modération contribua beaucoup à calmer la fureur des persécutions ; elle servit utilement les catholiques , sans pourtant les délivrer de toute injuste vexation.

D'un autre côté , le même auteur ne veut pas que le gouvernement tolère ceux qui enseignent des opinions immorales ou anti-sociales, ni les athées, ni ceux qui reconnaissent un prince étranger. Hors ces exceptions , il demande que les droits soient égaux pour tous , même pour les mahométans et les idolâtres.

Ces larges maximes l'ont fait accuser d'être indifférent entre tous les cultes. Cette accusation n'a peut-être pas été sans fondement.

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