DES PUBLICISTES SIDNEY, DIIARRINGTON, PUFEIVDORF ET BARBEYRAC
Les troubles civils, dont l'Angleterre fut si violemment ngitéc , au 1 7. e siècle , donnèrent naissance à plusieurs ouvrages politiques qui firent grand bruit : nous avons parlé de ceux que publièrent Hobbes et Locke. D'autres eurent aussi du retentissement; il convient que nous en fassions au moins mention.
\ .° Algernon Sidney, issu d'une famille ancienne et considérée, naquit, à ce qu'on croit, vers 4617. Ayant suivi son père dans ses ambassades de Copenhague et de Paris, il étudia dans ces deux capitales, servit en Irlande contre les rebelles, et se distingua dans plusieurs combats. Quoique démocrate prononcé , il voua une haine implacable à Cromwel et à Richard , son fils. Après l'abdication de ce dernier, il devint membre du parlement et fut nommé ambassadeur de la république à Copenhague. Chaud républicain, il justifiait hautement le régicide , commis sur la personne de Charles I.er, quoiqu'il eût refusé d'être l'un de ses juges. A la restauration , lorsque Charles II fut monté sur le trône de ses ancêtres , Sydney quitta son ambassade et se mit à voyager ; il alla à Rome , y passa l'année \ 6G0 ?
et parcourut ensuite la Suisse, la France, les Pays-Bas et F Allemagne. Après avoir erré de la sorte jusqu'en 4677, il obtint son pardon et rentra en Angleterre. Nommé de nouveau membre du parlement , il se mit du parti de l'opposition.
En 4685, il fut accusé d'avoir pris part à un complot ourdi contre le roi; ses opinions et sa vie passée ne rendaient le fait que trop vraisemblable. Déclaré coupable, il fut condamné à mort et exécuté le 7 décembre 4685. Après la révolution de 1688, le parlement le déclara innocent, révoqua la sentence portée contre lui , et réhabilita sa mémoire.
Durant sa vie , il avait semblé croire au christianisme , mais d'une manière vague, ne pratiquant aucun culte extérieur, et ne tenant à aucune église. Dans ses Discours sur le gouvernement , ouvrage qui a été traduit en français et publié en 5 vol. in-8.°, il enseigne, à peu près, les mêmes principes que Locke : il attaque les rois, le pouvoir arbitraire , l'usurpation et le droit divin ; il soutient que toute autorité magistrale , légitime et juste , émane du peuple ; que le peuple a essentiellement le droit de changer son gouvernement , ses lois , sa constitution , parce que le gouvernement est pour le peuple , et non le peuple pour le gouvernement ou pour le roi. Regardant la monarchie comme le plus mauvais de tous les gouvernements , il le dit hautement, et apporte plusieurs raisons à l'appui de son assertion; il prétend que les bètes elles-mêmes ont aversion de ce genre de pouvoir.
Cependant, il ajoute que les meilleurs gouvernements du monde ont toujours été composés d'éléments monarchiques, aristocratiques et démocratiques. De-là il suit qu'en condamnant la monarchie illimitée , et en manifestant sa haine pour Charles II , qu'il regardait comme l'oppresseur de sa pairie , Sidney ne prétendait pas néanmoins faire prévaloir la pure démocratie.
2.° James d'Harrington , un des compatriotes de Sidney, issu d'une des plus nobles familles d'Angleterre , naquit en 4 61 1 , et donna les plus grandes espérances dès sa première jeunesse. Ayant étudié à l1 université d'Oxford , sous le docteur Chillingworth , grand ennemi des catholiques , il prit lui-même de fortes préventions contre eux. Après s'être livré spécialement à l'étude du droit public et de la politique en Hollande, il parcourut la Flandre , la France , l'Italie, et se trouva à Rome, a l'époque des fêtes de Noël. Voyant le pape distribuer des cierges bénits , il témoigna le désir d'en avoir un ; mais il refusa de baiser les pieds du saint Père, et préféra se passer de l'objet qu'il convoitait. Le roi d'Angleterre , Charles I.er , lui ayant dit un jour qu'il aurait pu le faire , il s'excusa par un bon mot qui lui valut une place honorable. Lorsque le malheureux prince qu'il suivit en prison et accompagna sur l'échafaud , fut exécuté , d'Harrington se condamna à la retraite , et composa plusieurs ouvrages sur la politique. Le plus important a pour titre Ocêana, et roule tout entier sur la constitution de l'état. L'auteur voudrait voir cette constitution tellement établie , que le souverain fut contenu par elle dans les limiles
de ses attributions , et que le sort de l'état ne dépendit jamais du caprice , des mœurs ou de l'incapacité d'un homme élevé sur le trône.
Cet ouvrage fut livré à l'impression, du temps de Gromvvel : le bruit de ce qu'il contenait s'étant répandu , le manuscrit fut saisi. D'Harrington n'en put obtenir la restitution qu'en usant de ruse auprès de la fille de Cromwel , et en protestant qu'il n'y avait rien contre l'autorité de ce nouveau dominateur , que son intention d'ailleurs était de le lui dédier. Il le lui dédia, en effet.
Cromwel , qui ne tarda pas à comprendre le but de cet ouvrage , se contenta de dire qu'on ne lui enlèverait pas , avec quelques feuilles de papier, ce qu'il avait conquis par son épée ; qu'au reste la monarchie absolue lui déplaisait autant qu'à tout autre ; qu'il n'avait pris la régence que pour maintenir la paix entre les différents partis qui ne se seraient jamais accordés.
Océana est un nom allégorique , par lequel d'Harrington désignait l'Angleterre comme étant la principale île de l'Océan. Après avoir traité des diverses espèces de gouvernements , de leurs avantages et de leurs inconvénients , de la tyrannie , de ses causes et de ses effets , de la meilleure constitution possible, de l'ancienne politique, depuis l'origine des sociétés jusqu'à Jules César , de la politique nouvelle , à partir de Jules César jusqu'actuellement , il fait l'histoire de la constitution anglaise sous les Romains , sous les Saxons et sous les Normands. Ensuite il montre les altérations que cetto constitution a subies sous Henri VIT . sous Henri YIÏI
et sous Charles Ipr ; puis il décrit ce que doivent être les législateurs et les magistrats. Comparant entre elles les plus célèbres constitutions des temps anciens et des temps modernes , il forme , pour Océana , un plan de gouvernement, d'après ce qu'il a recueilli de meilleur dans ses recherches, et d'après ce qu'il croit devoir y ajouter de son propre fond.
Un gouvernement, formé sur ce modèle, et pourvu de forces suffisantes pour n'avoir rien à craindre du dehors , serait impérissable, au dire de ce philosophe. L'expérience n'en a pas encore été faite , et il y a beaucoup d'apparence qu'on ne la fera pas.
D'Harrington donne pour base à sa constitution la souveraineté du peuple , dogme devenu sacré chez les anglais , chez les protestants , en général , et chez les philosophes modernes. Ce dogme , pour être admis plus généralement , n'en est pas plus propre à affermir une constitution politique et à lui garantir la perpétuité.
La forme allégorique rendant V Océana difficile à entendre pour beaucoup de personnes , l'auteur en fit un abrégé. La troisième partie avait pour titre : Modèle d'un gouvernement républicain , approprié à l'état actuel de la nation anglaise, D'Harrington y joignit , en forme d'explications de quelques points douteux , plusieurs traités particuliers qui étaient plus démocratiques encore. Aussi s'éleva-t-il contre lui une foule de critiques : ses réponses ne purent entièrement les détruire. Accusé , sous Charles II , il fut renfermé dans la tour de Londres , puis relégué dans
la petite île Saint-Nicolas. Il obtint plus tard la permission d'aller vivre à Plymouth. Là, le chagrin s'empara de lui : l'usage immodéré qu'il fit du gaïac, qu'un médecin lui avait conseillé comme remède contre le scorbut, le rendit fou. A partir de ce moment , il ne fut plus qu'une machine ambulante et mourut en 1677.
3.° Samuel de Pufendorf , fils d'un pasteur luthérien en Saxe , né en \ 652 , est regardé généralement comme le fondateur de la science du droit naturel. Dabord il étudia à Leipsick , puis à Iéna , sous Erhard Weigel , qui avait été maître de Leibnitz . Sous ce professeur célèbre, il apprit l'art de procéder avec précision , et d'appliquer aux diverses parties de la philosophie , même à la morale , la méthode concise que suivent les mathématiciens. De-là l'ordre et la clarté qu'on remarque dans tons ses ouvrages.
Il se distingua de bonne heure , en publiant les savantes productions de Jean Meursius, professeur de Leyde. À 28 ans , il écrivit ses Eléments de jurisprudence universelle. L'année suivante, 4661 , il devint professeur de droit naturel et du droit des gens à Heidelberg : cette chaire fut créée exprès pour lui ; et a été la première de ce genre. Appelé , en 1G68, à Lund , il y composa son grand ouvrage , Du droit de la nature et des gens, et le publia en 1672. L'année suivante, il en donna un abrégé, sous le nom de Devoirs de l'homme et du citoyen.
A l'occasion de cet ouvrage , il s'éleva , entre Nicolas Beckemann et lui , une vive discussion , dans laquelle la modération , comme il arrive presque toujours , ne fut point
encore assez gardée. L'honneur , en cette circonstance , resta cependant à Pufendorf.
Le plan de cet ouvrage est , du reste , un chef-d'œuvre de précision : l'auteur divise son sujet en huit livres , dans lesquels il traite successivement des actions bonnes ou mauvaises , d'après le droit naturel ; des rapports des hommes entre eux et de leur destination à l'état de société ; de leurs droits respectifs ; de l'expression de leurs sentiments , par conséquent, de la vérité, du mensonge , de la tromperie, de l'ambiguïté , du serment ; de la propriété et des moyens divers de l'acquérir ; des conventions entre les hommes et de leurs obligations ; de l'autorité domestique , du mariage et de la famille ; de l'origine et des formes des sociétés politiques ; enfin des principaux objets sur lesquels s'exerce le droit politique.
4.° Jean Barbeyrac , né de parents protestants, à Béziers , en 1674 , professeur de droit à Lausanne, puis à Groningue , a traduit, du latin en français , le traité Du droit de la nature et des gens t et celui des Devoirs de l'homme et du citoyen de Pufendorf, aussi bien que le traité De la guerre et de la paix de Grotius : on estime beaucoup les notes dont il a enrichi ces traductions.
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