CHAPITRE XXV
DE LA PHILOSOPHIE DE TSCIIIRNHAUSEN, DE TnOMASIUS, DE WOLF9 DE GUNDLIIVG, DE BUDDE ET DE RIDIGER.
Leibnitz , par la supériorité incontestable de son mérite et par la gloire de son nom, éclipsa, en quelque sorte, tous les philosophes allemands , non seulement de son temps , mais encore de la génération suivante : toutefois , parmi ces derniers, il s'en trouva plusieurs qui firent preuve de talents et même de génie en philosophie. Nous allons faire connaître sommairement ceux qui sont nommés dans le titre de ce chapitre.
1 ,° Ehrenfried-Walter de Tschirnhausen , né dans la llaute-Lusace , en \ 651 , servit d'abord dans les armées des Pays-Bas , et voyagea ensuite dans une grande partie de l'Europe , s'attachant partout à connaître les savants et à profiter de ses rapports avec eux. Venu a Paris , pour la troisième fois, en 1682 , il présenta de ses découvertes à l'académie des sciences , qui l'accueillit avec bienveillance et le nomma l'un de ses membres associés , quoiqu'il n'eût encore que 51 ans.
En étudiant la philosophie, telle qu'elle s'enseignait encore dans les écoles , il n'y avait rien trouvé qui fut digne d'attention : son opinion était que la science avait besoin d'une réforme générale. Afin d'y contribuer, il donna au public un ouvrage in-4.°, sous le titre de Medicina mentis (1). Il prétendait renfermer dans cet ouvrage les préceptes généraux pour découvrir les vérités inconnues et pour diriger l'esprit dans cette opération : il le dédia à Louis XIV et le publia à Amsterdam. Examinant les principes constitutifs de la science , il veut qu'on parte de l'expérience et qu'on établisse, avant tout , des principes fondamentaux , clairs par euxmêmes : il tâche d'assigner ces principes et de poser des règles sûres pour procéder méthodiquement dans la recherche de la vérité , sans risquer de s'égarer comme l'ont fait tant d'autres. Mais en traçant ces règles qu'il estime infaillibles , il s'est lui-même égaré en plusieurs points : il est tombé dans le vague , dans l'obscurité , dans des suppositions gratuites; de sorte que sa Médecine de l'âme ne remédie pas à grand-chose. Elle a , de plus , l'inconvénient d'être inintelligible pour ceux qui ne sont pas versés dans les sciences mathématiques, parce que l'auteur affecte d'y suivre la méthode des géomètres.
2.° Chrétien Thomasius, fils de Jacques Thomasius, professeur à Leipsick et maître de Leibnitz , naquit en 4655. Instruit d'abord par son père , il prit du goût pour le droit
(i) Médecine del'àme.
naturel et la jurisprudence , et acquit une grande habileté dans l'art de la dispute ; mais bientôt comprenant la vanité de cette dépense d'esprit , il ne tarda pas à donner des marques publiques du mépris qu'il en faisait.
Avocat de bonne heure à Leipsick, il s'affranchit des règles introduites par la scolastique dans la jurisprudence romaine. S'étudiant à aller droit au fond de l'affaire , il plaida d'une manière originale et obtint des succès.
Peu après, il quitta la profession d'avocat pour se livrer à létude et vivre en paix. Plus tard il se mit à donner des leçons publiques de droit naturel et civil aux nombreux jeunes gens qui venaient l'entendre. Il leur expliqua successivement Grotius et Pufendorf , puis écrivit ses propres réflexions dans un style qui n'était ni assez soigné , ni assez modéré. Retenu par la sagesse de son père , il évita souvent des écarts vers lesquels l'impétuosité de son caractère l'emportait. Mais le vieillard étant mort en \ 684 , le fils ne garda plus aucune mesure : cédant au désir dont il était tourmenté de réformer l'enseignement du droit , il commmenca à donner ses leçons en allemand , chose inouïe jusque-là. Comme la langue allemande se prêtait peu aux tournures usitées , il changeait tout à la fois le fond et la forme , se piquait même de ne pas attacher une grande importance à l'exactitude des expressions : il se moquait d'Aristote et de tous ses partisans.
En 4 688, il entreprit la rédaction d'un journal littéraire, dans lequel il accumulait les invectives et les personnalités. Ayant soulevé contre lui , par ses articles périodiques , une
indignation générale, ii fut accusé et poursuivi à la cour de Dresde. Cependant il ne fut pas condamné , grâce à un puissant seigneur qui le prit sous sa protection , à cause du plaisir qu'il trouvait à lire ses plaisanteries.
Pour rendre odieux Aristote , dont il écrivit la vie , il entassa toutes les anecdotes dont Patrizzi avait autrefois noirci la mémoire de ce prince de la philosophie de l'école : il traduisit, mot à mot, un de ses traités de métaphysique , sur une mauvaise version latine et n'en fit qu'un tissu d'absurdités.
De nouvelles plaintes , provoquées par les révoltantes personnalités qu'il se permettait , furent encore portées contre lui : malgré le haut crédit de ses protecteurs , il lui fallut quitter Leipsick, en 1690. Sélecteur de Brandebourg, depuis roi de Prusse , le recueillit dans ses états , lui permit d'enseigner à Halle , créa même bientôt une université dans cette ville , et l'y nomma professeur de jurisprudence. Thomasius continua d'avoir des démêlés avec ses anciens ennemis et avec de nouveaux adversaires qui se formèrent autour de lui. Tenant tête à tous, il fit néanmoins un grand nombre d'ouvrages. Devenu conseiller du roi de Prusse et recteur de l'université de Halle, il conserva ces dignités jusqu'à sa mort, qui eut lieu en 4 728.
Dans sa patrie , il a été l'objet de louanges outrées et de blâme exagéré. Certainement il avait du génie , une vaste instruction , de l'ardeur pour le travail et des mœurs régulières. Il s'attacha beaucoup déjeunes gens, obtint de l'ascendant sur l'esprit public et contribua puissamment,
par ses sarcasmes , à renverser ce qui restait encore des vieilles subtilités de l'école. Mais aussi le mépris qu'il faisait de toute secte philosophique , tant ancienne que moderne , l'a rendu superficiel dans ses écrits. Sa causticité, ses détractions continuelles , indignes d'un philosophe moraliste , d'un jurisconsulte et d'un réformateur, lui ont mérité de justes et sévères reproches. Souvent il changea d'opinion : il avançait une chose avec précipitation , la soutenait pendant quelque temps avec obstination, puis la rétractait et marchait ainsi au milieu des incertitudes.
On l'a accusé de tendre au pyrrhonisme , ou au moins au déisme. C'était évidemment un homme d'esprit et de talents , mais aussi un homme singulier et bizarre ù l'excès.
5,° Jean Chrétien Wolf, fils d'un brasseur de Breslau , naquit en 1679. Dès sa première jeunesse, il montra un penchant décidé pour la philosophie et pour les mathématiques. En étudiant la scolastique du temps, dans sa ville natale , il acquit quelques notions du cartésianisme et le goûta. L'ayant approfondi d'avantage à Iéna , il le goûta encore plus. Dans ses écrits , il suivait la méthode de Descartes. Il se procura aussi les ouvrages de Leibnilz, les lut avec fruit, entra en correspondance avec lui, devint son admirateur et son disciple , sans abandonner la méthode cartésienne à laquelle il dut , par la suite , une partie de sa célébrité. Tout jeune encore , il fit un commentaire sur le traité de Tschirnhauscn , intitulé : Médecine de l'âme. A 22 ans, il soutint, à Leipsick, une thèse ayant pour
titre : Phi losophia praclica universalis, melhodo matliematicâ conscripla (1).
Celte nouvelle manière de traiter la philosophie morale lui lit beaucoup d'honneur. Ayant eu la permission de donner des leçons particulières à Leipsick , il y obtint un grand succès et devint, en 1707, professeur de mathématiques à Halle.
On remarqua , dans plusieurs traités de mathématiques qu'il publia , une méthode claire , exacte , un système bien coordonné; ce qui était alors tout nouveau : car partout on suivait l'aristotélisme , modifié de différentes manières , ou plutôt on faisait un amalgame de divers systèmes qui n'avaient entre eux aucune liaison véritable.
Il écrivit, avec le même ordre, des Manuels suv les diverses parties de la philosophie : bientôt ses ouvrages eurent une vogue extraordinaire dans toute l'Allemagne. On lui offrit plusieurs places distinguées qu'il refusa : il accepta celle de conseiller honoraire du roi de Prusse , parce qu'elle ne l'obligeait point à quitter sa chaire, et lui assurait néanmoins une forte pension.
S'étant déclaré pour l'harmonie préétablie de Leibnitz , et ayant fait , dans un discours solennel , l'éloge de la morale des Chinois, telle que la représentaient les missionnaires , il fut accusé de fatalisme, de déisme , presque d'athéisme : les professeurs de théologie de l'université de Halle , Lange
(i) Philosophie pratique universelle, écrite selon la méthode mathématique.
surtout, le plus célèbre d'entre eux , se déchaînèrent contre lui. Wolf essaya de se justifier , se défendit longtemps , mais enfin il succomba , perdit sa place, en -1725, et fui remplacé par le fils de Lange , son principal antagoniste. L'animosité fut poussée si loin que Lange et un autre professeur de théologie prêchèrent publiquement contre lui ; un autre remercia Dieu à genoux , dans l'église , de ce qu'enfin ce novateur avait été chassé de renseignement , tant on croyait sou système pernicieux à la religion et à l'état.
Wolf se retira à Marbourg. Nommé premier professeur de philosophie , en cette ville , par l'électeur de Cassel , il s'efforça de justifier sa doctrine des reproches qu'on lui faisait. La dispute dura néanmoins encore plusieurs années , et presque tous les théologiens des autres universités protestantes se déclarèrent également contre lui. D'honorables témoignages d'intérêt, de la part des savants étrangers, l'environnèrent et le consolèrent de cette persécution. Il fut nommé membre des académies des sciences de Paris , de Londres et de Stockholm. Pierre-Ie-Grand l'invita à aller se fixer à Saint-Pétersbourg; ce qu'il ne voulut pas accepter.
Enfin , pour terminer les débats que l'enseignement de Wolf avait fait naître dans les universités d'Allemagne , une commission, composée de ministres luthériens et calvinistes, fut chargée d'en examiner les points contestés ; elle déclara n'y avoir rien trouvé de répréhensible. En conséquence, défense fut faite à Lange et autres , connus sous le nom de piitistes, de continuer davantage la dispute.
Peu après , Frédéric-le-Grand étant monté sur le troue
de Prusse , en 1740, se souvint de Wolf . pour lequel il avait conçu de l'estime dès sa jeunesse. Voulant réparer les injustices commises à son égard , il le rappela , le rétablit dans ses droits et prérogatives à Halle , l'y combla d'honneurs et de richesses. Mais le professeur n'y retrouva point son ancienne gloire : tout le monde avait ses ouvrages ; on ne se donnait pas la peine d'aller l'entendre. Tombé dans une sorte de marasme , par suite de la goutte dont il était atteint , il mourut en 1764.
Comme auteur, il est d'une prolixité extrême. Son cours entier de philosophie , divisé en logique , métaphysique et morale , n'a pas moins de 14 gros volumes in-4°, en lalin dur, et par là môme peu attrayant. Cet écrivain fécond a fait beaucoup d'autres ouvrages sur les mathématiques, sur la physique et sur le droit naturel ; tous sont écrits de la même manière. On ne les lit plus.
Malgré sa vaste érudition et son travail infatigable, il était, en talents et en génie , très-inférieur à Leibnitz. Cependant il a exercé une plus grande influence sur renseignement. C'est lui qui a balayé les restes de l'aristolélisme scolastique de toutes les universités et autres écoles d'Allemagne. Il n'affecta pas néanmoins de mépriser Àristote : il retenait , au contraire , de son enseignement philosophique , ce qui lui paraissait juste. Surtout il conservait l'art du syllogisme dont Leibnitz s'était moqué. Le fond de son système était un large éclectisme , qui eut de chauds partisans et de rudes adversaires.
Ce qui parait être plus particulièrement de l'invention de
Wolf , c'est le fondement qu'il assigne à la morale : selon lui , Tidée claire du bien nous pousse à le faire , et l'idée claire du mal nous en éloigne ; de sorte que , par notre nature et par la force même des choses , nous sommes déterminés à faire le bien ou à fuir le mal. De-là l'obligation de la loi naturelle, obligation qui n'est pas l'effet de la volonté de Dieu , et qui existerait telle qu'elle est , quand il n'y aurait pas de Dieu : elle est, par conséquent, commune aux athées et aux théistes de toutes les classes.
Les principaux défenseurs de Wolf et de ses doctrines furent : 1.° Georges Bernard Bilûnger, né en 1G93, professeur de philosophie à Tubingue et à Saint-Pétersbourg. Ce professeur fit trois ouvrages estimés, pour expliquer l'harmonie préétablie , la cause du mal , et pour donner des éclaircissements sur Dieu, sur l'âme et sur le monde. 2.° Georges Henri Riebow , né en 1705 , professeur de philosophie à Gottingue : il défendit Wolf contre Lange. 5.° Jean Christophe Harenberg , savant protestant , professeur à Brunswich, né de pauvres parents, en 160G : il prit aussi la défense de Wolf contre Lange. 4.° Samuel Chrétien Hollmann, né en 1G96, professeur de philosophie à Wiltcmberg, fut d'abord opposé aux doctrines de Wolf; mais les ayant mieux examinées, il se prononça pour elles, dans des Manuels de philosophie qu'il publia depuis. Toutefois, il rejetait le système de l'harmonie préétablie, comme détruisant le libre arbitre. 5.° Jean Ulric Cramer, né en 4706, professeur de philosophie à Marbourg, soutint, au contraire, ce système. 6.° Louis Philippe Thummig et Jean Henri Yinkler , professeurs de
philosophie cl auteurs , l'un et l'autre , iïlnstitiUiones philosophiœ Wolfianœ (i). 7.° Frédéric Chrétien Baumeister, Jean Christophe Gottsched et Jean Auguste Ernesli , qui firent des manuels de philosophie dans le même sens. Plusieurs autres écrivirent de la même manière , se divisant néanmoins sur quelques points , notamment sur le système de riiarmonie préétablie ; mais s'accordant , au reste , dans une défense vigoureuse de la philosophie Wolfienne.
D'autres, en même temps, combattaient, plus ou moins directement, Wolf et ses systèmes : nous citerons seulement les trois suivants.
4.° Nicolas-Jérôme Gundling , né auprès de Nuremberg , en 4 671 , d'un ministre protestant, qui fut son premier instituteur , étudia dans plusieurs universités , se chargea d'instruire quelques jeunes gens, et les conduisit à Halle, pour y achever leur éducation. Là , il connut Thomasius , se lia avec lui et fut son disciple. Il ouvrit des cours particuliers de philosophie , d'histoire , de jurisprudence et d'éloquence. En 1705, il fut nommé professeur à l'université de Halle.
Sous le rapport du caractère mordant et satyrique , il mérita une partie des reproches qu'on fit justement à Thomasius , son maître. En 1729 , il mourut avec la réputation d'un philosophe distingué et d'un homme de vaste érudition.
Parmi un grand nombre d'ouvrages , dont il est auteur , plusieurs ne parurent qu'après lui. Presque tous sont sur
(1) Institutions philosophiques Wolfiennos.
les matières philosophiques. Une histoire de la philosophie morale , faite par lui , parut en 1706.
Dans les Mélanges qui furent publiés après sa mort, sous le nom de Gundlingiana , se trouve une foule de petits traités : il y en a un , par exemple , dont le titre est De V athéisme de Platon. Gundling avait la manie de chercher à dénigrer les anciens philosophes et de les accuser tous de tendance à l'athéisme, s'ils n'étaient pas de véritables athées.
Les doctrines philosophiques de cet auteur sont spécialement consignées dans ses traités, intitulés : Voie pour arriver à la vérité. Il y en a trois : un pour la vérité logique , un pour la vérité morale, et le troisième pour la vérité du droit naturel. Dans ce corps de doctrine, Gundling suit la méthode éclectique , et dit lui-même avoir pris partout ce qui lui avait paru être le meilleur. Cependant , il a émis des principes qui caractérisent sa philosophie d'une manière particulière. Citons les suivants :
1.° Toute connaissance vient de l'expérience particulière et des sens : beaucoup de vérités ne peuvent être démontrées, parce qu'elles sont hors de notre portée. Nous ne pouvons savoir ce que c'est que le corps , moins encore ce que c'est que l'esprit , ni , par conséquent , décider si l'ame est matérielle ou entièrement spirituelle.