CHAPITRE XXYI
DE LA PHILOSOPHIE D'ARNAULD, DE NICOLE, DE BOSSUET, DE FÉNÉLON, DE DOMAT, DE D'AGUESSEAU ET DE POTHIER D'ORLÉANS.
Avant de terminer notre esquisse sur la philosophie du i 7. e siècle, nous devons dire au moins quelques mots de plusieurs grands hommes qui , par l'éclat de leurs talents , retendue de leurs connaissances , la pénétration de leur génie , l'élévation de leurs sentiments, ont fait le plus d'honneur aux sciences , et ont mérité d'être comptés parmi nos plus illustres philosophes , quoique la philosophie n'ait pas élé l'objet principal de leurs travaux.
-I.0 Antoine Arnauld, le 20. e sur 22 enfants qu'eurent son père et sa mère, naquit à Paris , en 1612. Célèbre docteur de Sorbonne, homme d'une facilité singulière, d'un savoir prodigieux, qualifié par Boileau du plus savant mortel qui jamais ait écrit, il est devenu fameux dans l'histoire ecclésiastique , par ses écrits en faveur du jansénisme , par les condamnations qu'il s'est attirées et par les peines qu'il a éprouvées. Quoique la théologie et les sciences ecclésiastiques eussent été l'objet principal de ses études , il était cependant très- versé dans les matières philosophiques. Avant de devenir docteur , il avait composé ot enseigné un cours
do philosophie élémentaire, clans lequel il suivait les principes de Descartes. Néanmoins, il n'approuvait pas tout ce que ce grand philosophe avait dit dans ses Méditations. C'est même de lui que sont les Quatrièmes objections, les plus solides de toutes celles qui se trouvent dans les éditions complètes de cet ouvrage.
Arnauld combattit aussi le système de Malebranche sur la théorie des idées , ainsi que nous l'avons vu plus haut. De concert avec Nicole et Lancclot, il travailla aux grammaires raisonnées de Port-Roijal , et surtout à Y Art de penser, vulgairement appelé Logique de Port- Royal. Ce dernier ouvrage, chef-d'œuvre de justesse d'esprit ; de clarté d'idées et de solidité de raisonnement, renferme encore des inutilités , restes de l'ancienne école aristotélicienne. Toutefois , il a joui d'une réputation bien méritée , et on sait généralement qu'il est sorti, en grande partie , de la plume d'Arnauid.
2.° Pierre Nicole, ami d'Arnauid, membre, comme lui, de la société de Port-Royal et son collaborateur dans plusieurs ouvrages, naquit à Chartres, en 1G25, et mourut en 1695. Fortement attaché au parti janséniste , dont il était une des colonnes , il ne put , pour cette raison , obtenir de l'évèque de Chartres la permission d'entrer dans les ordres sacrés.
Comme philosophe , il a mérité la réputation dont il jouit, d'esprit juste , modéré , sage , solide , clair et méthodique. On peut s'en convaincre , en lisant ses petits traités , connus sous le nom (Y Essais de morale , particulièrement ceux qui ont pour titre , Des moyens de conserver la paix avec tout
le monde; De la civilité ; De la grandeur ; De la connaissance de soi-même , etc.
5.° Jacques- Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, né à Dijon, en 1627, mourut à Paris, en 4 704. Ses Oraisons funèbres , son Discours sur l'histoire universelle , ses écrits contre les protestants , et une foule d'autres ouvrages théologiques , ascétiques et polémiques , l'ont élevé au-dessus de tout éloge, et l'ont fait appeler l'aigle de Meaux.
Nous avons peu de choses de lui sur la philosophie , mais , dans ce qu'il a fait, on retrouve la trempe de son génie et l'homme supérieur à la matière qu'il traite. On doit ranger, dans cette classe, son Traité du libre arbitre , et le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même.
Dans le premier , il suit l'opinion des thomistes et admet la prémotion physique ; dans le second , il a réuni les leçons données par lui à son illustre élève , le grand Dauphin , iils de Louis XIV , sur cette partie de la philosophie. Il y traite des sensations , des sens , des passions , de l'intelligence , des parties anatomiques du corps humain , de l'art tout divin qui règne dans leur mutuelle correspondance , de l'union de l'âme et du corps. Sans donner ouvertement son opinion, il paraît adopter le système des causes occasionnelles. Il prouve qu'entre l'homme et la bêle il existe une différence essentielle : toutefois , il n'affirme pas positivement que la bete ne soit qu'une machine , comme le voulait Descartes.
La meilleure édition de ses œuvres est celle de Lebel? en 45 vol. in-8.°
4.° François de Salignac de la Motte Fénélon , né au château de Fénélon, dans le Querci, en 1651, mort archevêque de Cambrai, en 1745 , s'est rendu immortel par la réunion de toutes les qualités qui font l'homme parfait aux yeux de ses semblables. Les plus heureux dons se trouvaient réunis en lui : les talents , l'esprit , l'éducation , la piété , la douceur, la justesse des pensées, l'ornement du style, le charme de rélocution et l'amabilité des manières. Aussi était-il recherché , fêté et applaudi partout. Devenu précepteur des petits-fils de Louis XIV , il fit les délices de la cour, pendant plusieurs années. S'il eut le malheur de tomber dans l'erreur , il se soumit si noblement à la condamnation prononcéecontre lui, que ses amis seraient presque fâchés qu'il n'eût pas eu cette faute à se reprocher , tant la réparation qu'il en a faite lui a été honorable.
Mais nous devons le considérer ici comme philosophe. Sous ce rapport, nous avons de lui , 1.° ses ingénieuses fictions du Tèlèmaque , ouvrage célèbre , qui tient à la fois du roman et du poème épique : tout le monde le connaît et sait , par conséquent , combien , en général , est pure , douce et pleine de charmes la morale dont il y donne continuellement des leçons. 2.° Ses Dialogues des morts , composés pour le duc de Bourgogne , l'ainé de ses élèves , dans le but de lui inculquer les vertus propres à son rang , et de le corriger de certains défauts qui étaient en lui. On voit que ces morceaux , d'agréable philosophie morale, ont été faits à la hâte, selon l'occurrence du moment, et ne sont pas assez médités. 5.° Existence de Dieu : la première
partie contient les preuves de l'existence de Dieu , tirées de Tordre et de la beauté qu'on remarque dans toutes les parties du monde, avec une réfutation du système d'Epicure : cette partie est aussi agréable à lire que solide dans le fond. La seconde renferme les preuves métaphysiques: parmi elles , il y en a quelques-unes qui ont peut-être plus de subtilité que de solidité. L'auteur combat ensuite avec vigueur les argumentations de Spinosa et fait de solides réflexions sur les principaux attributs de Dieu. 4.° Une Réfutation du système de Malebranche sur la nature et la grâce. 5.° Une Histoire abrégée des vies des anciens philosophes : s'il n'en est pas l'auteur , comme beaucoup de personnes l'ont cru , il l'a du moins approuvée , et elle se trouve au 22. e volume de l'édition de ses œuvres , commencée chez Lebel , à Versailles , en \ 820 , et finie chez Leclerc, à Paris , en 1850.
5.° Jean Domat, né à Clermont en Auvergne, en 1625, savant très-distingué dans le droit civil et naturel , et aussi rccommandable par ses vertus que par son savoir. Ami de Pascal , dont il recueillit les derniers soupirs , il fut lié avec la société de Port-Royal et quelquefois consulté par elle, même sur des matières de théologie , tant il inspirait de confiance aux hommes savants de cette école.
Le principal but de ses travaux était de débrouiller la jurisprudence, et de la tirer du chaos inextricable où elle était ensevelie : un excellent Traité des lois civiles , en un gros vol. in-fol. , fut le résultat de ses veilles. 11 mourut en 1696.
6.° Henri-François d'Aguesseau , né à Limoges , en 1(>G8 , avocat-général au parlement de Paris , à 22 ans ; procureurgénéral à 52 , puis chancelier de France , pendant plus de 30 ans ; homme vraiment digne , par son instruction , sa probité , son intégrité , sa religion et l'élévation de ses sentiments, d'être à la tète de la magistrature du premier royaume du monde , et dans le plus heau siècle qui jamais ait existé. Ami de Domat , il a , comme lui , rendu à la science des lois des services inappréciables. C'est à lui qu'on doit, en grande partie, ces belles ordonnances qui ont fait tant d'honneur aux règnes de Louis XIV et de Louis XV. Parmi ses œuvres , qui ont été imprimées en \ 5 vol. in-4.°, on trouve, dans le 11. e vol. , des Méditations sur la justice : ces Méditations sont pleines de principes sages , lumineux et d'une métaphysique toujours d'accord avec la religion. L'auteur réfute Hobbes et les pyrrhoniens : il se prononce pour le sentiment de Descartes sur les idées innées. Le 12»e volume contient trois lettres sur la création , et plusieurs autres lettres remplies de magnifiques idées sur l'existence de Dieu , sur l'immortalité de l'âme , sur la liberté et sur d'autres points de métaphysique non moins importants. Il mourut en 4751 , âgé de 85 ans.
7.° Robert- Joseph Pothier naquit à Orléans, en 4 61)9, d'une ancienne famille de robe. Après de bonnes humanités , faites chez les jésuites de cette ville , il s'appliqua à la géométrie, suivit le cours de droit avec distinction, et songea à se faire religieux. Mais ayant renoncé à son projet par déférence pour sa mère , qui était veuve depuis long-
temps , il se destina à la magistrature , et fut nommé conseiller au châtelet, puis au présidial d'Orléans. Tout le temps que lui laissaient les occupations de ses charges , il le consacrait à l'étude du droit. Se levant régulièrement à 4 heures du matin , il trouvait le temps de faire beaucoup de choses. Ordinairement il écrivait le résultat de ses lectures et de ses recherches : par ce moyen , il devint fort instruit, en peu d'années. Nommé professeur de droit à l'université d'Orléans, sans l'avoir demandé, il enseigna avec zèle une science qu'il avait approfondie.
Les nombreux ouvrages qu'il a composés , et dont la collection, dans l'édition de 4 821-25, est en 17 vol. in-8°, sans y comprendre ses Pandectes , qui lui ont demandé un immense travail , l'ont élevé au premier rang des jurisconsuites. Cet homme remarquable était en même temps grand moraliste. Remontant aux premières notions du juste et de Tin juste , il montrait , avec une admirable clarté , l'origine des lois naturelles. Suivant ensuite leur filiation , il descendait aux applications particulières et coordonnait les lois humaines avec les lois immuables de la nature morale.
Les différents traités de Polhier ont servi de base à notre code civil : celui des Obligations surtout a presque été copié. Les étudiants en droit et quiconque veut connaître les lois pour le for intérieur aussi bien que pour le for extérieur, ne peuvent guère consulter de meilleurs ouvrages que ceux de Polhier d'Orléans.
Cet homme si éminent en savoir, ne l'était pas moins en
piété : il avait coutume d'assister à la messe tous les matins ; ordinairement même il la servait avec la simplicité d'un enfant. Il mourut en 1772.
Ne pouvant citer tous ceux qui, pendant le 17.° siècle , se sont distingués par leur travaux en philosophie , nous arrêtons là notre liste.
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