CHAPITRE I.er
DE LA. riIILOSOPHIE DE BERKELEY.
George Berkeley , docteur en théologie , évêque anglican de Cloyne, en Irlande , vit le jour dans cette île, en 4684. Dès Tâge de 20 ans , il composa , sur l' arithmétique , un ouvrage qui ne parut qu'en 1707. En 4708, il publia sa Théorie de la vision , et Tannée suivante , ses Principes des connaissances humaines , ouvrage dans lequel il prétend prouver que les corps n'ont aucune réalité objective , mais seulement subjective; c'est-à-dire qu'ils ne sont que des impressions existantes au-dedans de nous et produites par la toute-puissance de Dieu. Ainsi le soleil, la lune, le ciel, la terre , la mer et tout ce qu'ils renferment , nos corps et ce qui nous environne , tout cela n'a pas plus de réalité extérieure que les fantômes qui agitent notre esprit pendant le sommeil. L'auteur appuie son assertion sur un grand nombre de raisons subtiles et difficiles à comprendre : il se fait ensuite les objections qui naturellement viennent à l'esprit , et cherche à les résoudre. Le plus souvent il y répond mal; quelquefois même il l'avoue ingénuement. Néanmoins il prétend que ces objections ne sont pas des misons suffisantes pour le faire renoncer à son système ,
parce que ce système, selon lui , est appuyé sur des principes
clairs. Or , on ne doit pas abandonner ce qui est clair ,
parce qu'il s'en suit des obscurités , même impénétrables.
D'ailleurs, dit-il, si on admet l'existence des corps, il se
rencontre également des difficultés insurmontables ; car ,
comment ces corps extérieurs agiraient-ils sur notre esprit?
Deux de ses amis , Clarke et Winston , affligés de lui voir
soutenir de tels paradoxes , regardèrent son livre comme
le produit d'un cerveau troublé par les subtilités de la
métaphysique : ils cherchèrent à le faire revenir à des idées
plus justes, mais ce fut en vain. Au lieu de changer d'avis,
Berkeley essaya de fortifier son système de l'immatérialisme
par de nouveaux arguments, qu'il inséra dans ses Trois
dialogues entre Hylas et Philonoûs.
Accusé de détruire la possiblité des miracles , en niant l'existence réelle des corps , et de renverser les preuves de
la religion , qui ne reposent que sur des faits , il soutint hardiment que son système était , au contraire , trèsfavorable à la religion ; que , sapant le matérialisme et l'athéisme par la base, il rendait l'incrédulité impossible; que les théistes , dans l'intérêt même de leurs doctrines , auraient dû l'adopter et devraient réunir leurs efforts pour le faire adopter par tout le monde. Car si une fois on était persuadé qu'en réalité il n'existe aucune matière , on ne serait plus tenté de croire que l'homme n'est que matière , qu'il n'y a au monde que de la matière , etc.
En 1752 , Berkeley donna Alcyphron , ou le Petit Philosophe , dialogue dirigé contre les libres penseurs du
jour. Dans cet écrit , établissant les preuves de l'existence de Dieu, d'après ses principes, il combat fortement l'athéisme et même le déisme.
Au milieu de ces aberrations , ce philosophe inconcevable parut avoir toujours des vues droites , l'amour du bien et le désir d'être utile à la religion.
Son zèle le porta à faire le voyage d'Amérique , avec sa femme , pour y travailler à la conversion des sauvages : ne pouvant réusssir dans le plan qu'il s'était formé , il revint en Angleterre , accepta l'évêché de Cloyne , en 1753, et mourut en 1755.
Voici le raisonnement qui conduisit Berkeley à son système de pur idéalisme, et Ty attacha si fortement que rien ne put l'en faire démordre : Les objets matériels ne pourraient, en aucune manière , agir sur notre âme , parce qu'il ne peut y avoir de proportion entre des substances étendues et une substance simple. Nos idées et nos sensations ne peuvent donc venir, dans aucun cas , des objets extérieurs; par conséquent elles n'en prouvent point la réalité. En supposant que ces objets existassent réellement, nous n'aurions aucun moyen de nous en assurer. Il suit de-là que nous n'avons point de raison d'admettre leur existence. Dès lors la prudence nous fait un devoir de nous tenir à la réalité subjective , sans aller plus loin.
L'existence de la matière présente , il est vrai , de grandes di Incultes : ses rapports avec notre âme sont incompréhensibles. D'un autre côté, le penchant universel , constant et invincible que nous éprouvons à juger qu'il y a des corps ,
ne nous permet point d'en douter sérieusement : il faudrait autant détruire notre être tout entier. Pour éviter des mystères impénétrables à notre raison , est-il sage d'aller nous jeter dans des absurdités que le sens commun repousse avec une énergie insurmontable? Non sans doute. Aussi Berkeley a-t-il été regardé comme un visionnaire, et personne n'a voulu défendre son système.