CHAPITRE III
DE LA riIILOSOPIHE DE REID, BÉATIE, OSWALD ET STARCII, OU DE L'ÉCOLE ÉCOSSAISE.
Hume eut des partisans qui le vantèrent 9 adoptèrent et défendirent son système irréligieux ; mais il compta un bien plus grand nombre d'adversaires parmi les savants de sa patrie. Nous allons seulement citer les suivants:
1.° Thomas Reid , écossais , né en 1710 , suivit d'abord l'école de sa paroisse. Ensuite il étudia à Aberdéen et fut ministre protestant dans une petite paroisse , en 1757. Devenu professeur de philosophie au collège d'Aberdéen , en 1752 , et de philosophie morale à l'université de Glascow, en 1765 , il mourut dans cette ville , en 1796. Nous avons de lui plusieurs bons ouvrages de philosophie, qui ont été traduits en français, par M. Th. Jouffroy, et imprimés en 6 vol. in-8°. Reid est le chef de ce qu'on appelle l'école écossaise. Attaquant directement le scepticisme de Hume, il chercha à y opposer des principes indubitables , qui servissent de base à la certitude humaine. Pour cela , il admettait des vérités fondamentales , communes à tous les hommes, tellement claires, qu'il est impossible d'en douter: ces vérités composent ce qu'on nomme le sens commun.
La faculté de les connaître , innée en nous , ne demande ni art , ni éducation ; elle suppose seulement une raison arrivée à sa maturité et exempte de préjugés. Quiconque rejetterait ces vérités , s'isolerait du genre humain ; il n'y aurait plus moyen de raisonner avec lui.
On distingue deux sortes de vérités fondamentales ; les unes accidentelles et les autres nécessaires : les vérités accidentelles ou contingentes sont celles dont l'existence est liée avec des faits constatés par l'expérience. De cette classe sont les suivantes : \ .° ce qu'on aperçoit dans la conscience est réel ; 2.° les pensées et les sensations appartiennent à un sujet qu'on appelle moi ou âme ; 5.° ce dont nous avons un souvenir clair et précis a réellement existé; 4.° ce que nous apercevons clairement par nos sens extérieurs , existe réellement hors de nous : car il est dans notre nature , avant toute éducation , d'ajouter foi au témoignage des sens ; c'est ainsi que nous apprenons à connaître les objets qui nous environnent , et acquérons toutes nos connaissances. Reid conclut de-là que l'idéalisme pur de Berkeley est une absurdité, que Descartes, Malebranche et Locke ont plusieurs fois choqué le sens commun , sans avoir pu néanmoins en triompher , parce que rien au monde ne peut le changer ou le réformer. Il attribue les objections qu'on fait contre le monde matériel , à la manie de vouloir tout expliquer , au lieu de recueillir d'abord , comme des vérités , les faits attestés par le sens commun. A quoi bon , par exemple , chercher à expliquer la manière dont les objets extérieurs agissent sur notre ame , puisque les discussions sur ce point
ne rendent la croyance à l'existence de ces objets ni plus ni moins forte , et que la nature remporte toujours sur les subtilités du raisonnement.
Les vérités fondamentales nécessaires sont celles qui ne dépendent d'aucune hypothèse , comme les suivantes : une proposition ne peut pas être vraie et fausse en même temps ; il n'y a point d'erreurs sans jugement ; rien n'est produit sans une cause productrice, etc. Ces principes, et beaucoup d'autres semblables , clairs par eux-mêmes , sont à la portée de toute intelligence et invariable de leur nature; ils fournissent à nos connaissances une base solide , sans que nous en puissions donner aucune raison , parce qu'il n'y a rien au-delà qui puisse être apporté en preuve.
Reid s'élevant ensuite contre le principe de morale admis par Hume , le sentiment moral , il le combat avec succès : mais comme il ne remonte point à Dieu , source de toute obligation ; il ne substitue à ce faux principe rien de satisfaisant qui puisse avoir une influence réelle sur les actions humaines.
Le sens commun, opposé aux spéculations métaphysiques et au scepticisme , qui en est la suite , fut regardé comme la seule digue capable d'arrêter ce torrent dévastateur. La plupart des adversaires de Hume l'adoptèrent avec empressement, et s'y attachèrent comme à une ancre de salut.
Cependant Reid ayant donné prise sur lui , par le vague et par l'obscurité qu'il laissa subsister sur certains points , assignés par lui comme vérités fondamentales, les défenseurs de Hume surent en profiter pour infirmer son système :
le scepticisme conserva donc sa prééminence dans beaucoup d'esprits.
2.° James Béattie , aussi écossais, né en 1735, d'un simple fermier, qu'il perdit à l'âge de 5 ans, suivit l'école de sa paroisse, s'y distingua et obtint , à 14 ans , une bourse à Aberdécn. Y ayant étudié pendant 4 ans , il devint maître d'école, régent de grammaire, et en 1760, professeur de philosophie au collège d'Àberdéen , où il avait fini ses études.
Ennemi déclaré de son compatriote Hume , il attaqua avec véhémence ses doctrines subversives du bon ordre et de la religion ; comme Reid , il admit pour base de la certitude , le sens commun , qu'il définit : un penchant immédiat, instinctif, irrésistible, provenant de la nature et agissant d'une manière indépendante de notre volonté. Celte disposition générale qui se trouve dans le genre humain, est appelée sens commun , parce que tous les hommes moralement , arrivés à la maturité de la raison , sont déterminés de la même manière , pensent et jugent les uns comme les autres.
Le témoignage des sens , touchant les corps et leurs qualités , est admis comme infaillible , sans autre raison que le sens commun, qui nous porte à croire invinciblement à l'existence du monde matériel : il ne faut pas d'autre preuve contre le pur idéalisme de Berkeley. J'ai connu, dit Béattie certaines personnes qui ne pouvaient réfuter les arguments de Berkeley ; mais je n'en ai pas rencontré une seule qui crût réellement à sa doctrine, Celte doctrine fantastique est
donc rejetée et renversée par la seule force du sens commun.
C'est également sur le sens commun que reposent tous les principes de morale , les idées de liberté , de loi et d'obligation, la distinction du bien et du mal, les espérances et les craintes de la vie future, la nécessité de la religion et les devoirs qu'elle impose. Allant plus loin , Béattic arrive à examiner pourquoi nous devons faire ce que la conscience nous prescrit : il n'en trouve pas d'autre raison , sinon que nous sentons qu'il est de notre devoir d'agir ainsi. Ceci ressemble beaucoup au sentiment moral de Hume.
Peut-on, avec fondement, tirer de-là une obligation uniforme pour tous les hommes ?
Béaltie mourut en 4 805.
3.° James Oswald , autre écossais du même temps , à peu près , membre du clergé protestant , adopta aussi le principe du sens commun , le développa et s'en servit pour défendre le christianisme contre ceux qui le combattaient , et spécialement contre Hume. Après avoir manifesté les défauts des systèmes qui s'écartent du sens commun , leur peu de cohérence et de solidité, leurs conséquences fâcheuses, Oswald entre dans de grands détails et fait voir , qu'en s'appuyant sur le sens commun, on n'a rien à craindre; que le sens commun nous révèle les vérités fondamentales , principes de toutes les sciences ; que ces vérités sont claires par elles-mêmes ; qu'elles ne peuvent être démontrées et qu'il est impossible de les nier sans passer pour fou. Au nombre de ces vérités premières , il met l'existence de Dieu que toute la nature proclame , la distinction du bieu et du
mal , la conscience qui nous dicte ce que nous devons faire ou éviter , et la certitude du jugement que Dieu nous fera subir à tous. Au lieu donc, conclut-il, de disputer sur la possibilité et le mode de ce terrible jugement , nous ne devrions songer qu'à nous y préparer. Cette réflexion peut s'appliquer aux autres parties de la vie humaine : tel est , selon lui , l'avantage de cette méthode fondée sur le sens commun.
4.° Edouard Séarch publia un long Traité de la nature , en 5 vol. Après avoir parlé , avec une extrême diffusion et sans aucun ordre, de la nature de l'homme et de la théologie , il cherche à concilier la philosophie avec le christianisme : examinant si la raison peut suffire à l'homme , sans le secours de la révélation , il parait se prononcer pour la négative.
Adoptant , comme fondement de la certitude et l'unique moyen de mettre un terme à des disputes si longtemps prolongées , ce qu'il y a de commun entre tous les systèmes , il veut qu'on établisse sur cette base une philosophie pratique, digne de l'approbation générale , laquelle, cependant, n'exclurait point une révélation divine. Parla, il arrivait aussi à ce qu'on a appelé la philosophie du sens commun.
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