‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 39 sur 156 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE LA PHILOSOPHIE DE SHAFTESBURY, MANDEVILLE, TOPE, BOL1NGBROKE ET HARTLEY,

Déjà nous avons averti que nous ne suivions pas toujours exactement Tordre chronologique , parce que certaines circonstances nous engagent par fois à réunir , dans le même chapitre , des hommes qui ont vécu à quelque distance les uns des autres, lorsqu'il y a entre eux communauté d'idées. C'est ce qui va nous arriver encore ici.

4 .° Antoine Ashley Gooquer , comte de Shaftesbury , né à Londres , en \ 674 , était petit-fils d'un ami intime de Locke , et reçut même quelques leçons de ce philosophe. 11 voyagea , vit , en Hollande , Bayle et plusieurs libres penseurs comme lui. De retour en Angleterre, il publia plusieurs ouvrages dans lesquels il montrait plus que de la hardiesse contre la religion. Il mourut à Naples, en 1715. Dans ses Recherches sur le mérite et la vertu, il établit un système de moralité , fondé uniquement sur les affections. Les actions qui procèdent des affections naturelles et ont pour but le bien public ou le bonheur individuel , sont vertueuses : celles qui procèdent d'affections contraires sont vicieuses. Celui qui sait faire céder les intérêts privés au bien public est vertueux au plus haut degré : celui, au contraire, qui fait

plier le bien public à ses intérêts privés , est malheureux et méchant ; s'il tend à anéantir le bien public , il est malheureux au suprême degré. Ainsi, vertu et bonheur, vice et malheur sont synonymes.

Shaftesbury fit plusieurs autres ouvrages , tous écrits avec pompe et élégance , de manière à ce qu'il est regardé comme un des meilleurs, ou au moins comme un des plus aimables écrivains anglais; mais, dans les matières religieuses, il n'a été ni exact , ni mesuré : il admettait Dieu et la providence , tout en se moquant de la révélation et en parlant du christianisme avec mépris.

2.° Bernard de Ma nde ville , né à Dort, en Hollande, en 167 \ , y étudia la médecine, reçut le degré de docteur, passa à Londres, s'y fixa et y exerça son art de médecin. Voulant , par vanité , se faire un nom , il composa plusieurs ouvrages en vers et en prose. Parmi ces derniers, deux surtout peuvent être regardés comme philosophiques , ses Pensées libres sur la religion et sur le bonheur de la nation, 1 vol. in-12 , et La fable des abeilles , ou les vices privés font la prospérité publique , aussi traduit en français, 4 vol. in-8°.

Dans le dernier , l'auteur parait avoir eu pour but do détruire toute moralité : il y dépeint les sujets d'un état sous la figure d'abeilles qui habitaient ensemble une ruche et avaient les mœurs des sociétés humaines : chaque portion de cette grande réunion du peuple ailé était livrée au vice : cependant la ruche allait bien; tout y prospérait. 11 arriva que des abeilles fourbes et hypocrites se plaignirent de l'iniquité qui régnait parmi elles ; elles invoquèrent la probité,

Jupiter les exauça et purgea la ruche de tout désordre. Alors la paix et l'abondance y régnèrent ; mais les arts se retirèrent. Les abeilles furent attaquées, se défendirent, triomphèrent , non sans perdre beaucoup de combattants : leur nombre alla en diminuant. Celles qui restaient se cachèrent dans un trou d'arbre , pour y jouir , sans crainte , du secret bonheur que donne la vertu.

Telle est l'image de ce qui arriverait à une nation qui bannirait de son sein tous les vices : il n'y aurait plus d'administrateurs , plus de tribunaux ni de magistrats , plus d'armée ni de force publique quelconque ; plus de luxe , de faste, ni d'excès en aucun genre; par conséquent, plus aucun de ces arts innombrables , destinés à fournir aux jouissances des âmes corrompues. Que deviendraient alors ceux qui vivent honorablement des emplois créés pour contenir ou satisfaire les vices? Ils seraient réduits à mourir de faim : la monotonie de la vertu rendrait la nation probe semblable aux abeilles retirées dans un trou.

L'idée de vertu est venue , selon Mandeville , des législateurs , qui , voulant organiser les sociétés telles qu'elles sont , ont essayé de persuader aux hommes qu'il valait mieux soumettre ses penchants que de les suivre. Là-dessus ils ont établi arbitrairement une distinction entre des actions qu'ils ont appelées bonnes , et d'autres qu'ils ont appelées mauvaises. La vanité doit être regardée comme le premier principe de la vertu : car tous les hommes agissent par vanité , et plus ils sont vertueux , plus la vanité chez eux est raffinée.

Les notions de bien et de mal sont donc le fruit de l'éducation. La morale naturelle, pour les individus , consiste en ce qu'ils règlent leurs penchants de manière à obtenir la plus grande somme de bonheur possible et de bonheur sensuel , bien entendu. La source de ce bonheur se trouve dans l'existence du mal physique et du mal moral ; car sans l'existence de ce double mal , il n'y aurait ni médecins, ni avocats , ni juges , ni militaires , ni arts, ni fabriques , etc.

11 est aisé de voir combien ce système paradoxal , renouvelé en partie de nos jours par les saint-simoniens , est subversif de la religion , du bon ordre et de la morale entière.

5.° Alexandre Pope, né à Londres, en 1G88. mort en 1 744 , littérateur et poète célèbre , a fait l'Essai sur V homme. On crut trouver dans ce poème des principes peu exacts : l'auteur fut accusé de ne point croire le dogme du péché originel, et de tendre au fatalisme de Spinosa. Elevé dans la religion catholique , il y demeura attaché , quoique tant de raisons semblassent concourir à l'en détourner. Trèssensible aux critiques dont il fut l'objet , il y répondit , en soutenant qu'on l'avait mal compris et mal traduit. Toutefois , malgré ses dénégations , il se trouva plus lard des auteurs qui le jugèrent sévèrement et le réfutèrent. Ce poêle était lié avec l'incrédule Bolingbroke , en reçut des bienfaits et célébra ses louanges , en vers magnifiques.

4.° Henri Saint-Jean, vicomte de Bolingbroke, dune ancienne famille d'Angleterre, naquit, en 4G72 , fit de bonnes éludes, montra de grands talents et mena une vie d'abord!

fort tlt'bauehée. Par la suite il tlevint membre do Ja chambre des communes et secrétaire d'état. Elevé à la pairie , il joua un grand rôle comme ministre de la reine Anne. Etant tombé en disgrâce, il éprouva d'autres vicissitudes et ne jouit jamais d'une haute réputation de fidélité.

Il publia un grand nombre d'écrits politiques, historiques et philosophiques. Presque tous sont irréligieux et ont été recueillis , après sa mort , en 9 vol. in-8.° Les plus importants , en philosophie , sont des mémoires sous le titre d'Essais. L'un de ces essais roule sur la nature , l'étendue et la vérité de la connaissance humaine. L'auteur admettant l'expérience acquise par les sens comme première base des sciences, se moque des philosophes antérieurs qui, depuis Platon jusqu'à Malebranche , ont voulu faire des démonstrations à priori : il déclare que nous devons douter de tout , si nous ne nous tenons pas aux démonstrations à posteriori. Il démontre de la sorte l'existence de Dieu , et dit que nous connaissons la nôtre par intuition. C'est ainsi qu'avait raisonné Locke. Bolingbroke , du reste , le reconnaissait pour son modèle.

Le second essai a pour objet la folie et les prétentions des philosophes dans les efforts qu'ils ont faits jusqu'ici pour corriger les abus de la raison humaine. Bolingbroke les tourne en ridicule et leur applique ces mots de Buchanan , poète écossais du 1G.C siècle : Gens ratione furens (1). Le

(1) Race furieuse de raison.

moyen d éviter cette démence philosophique est de consulter l'expérience , de ne rien affirmer au-delà de ce qu'elle constate , et de ne jamais se fier aux subtiles spéculations de l'esprit Bolingbroke comparait ces visionnaires métaphysiciens à un fou de Bicètre , qui ne voulant croire qu'à ses idées, s'imagina être le Père éternel.

Il mourut, en 1751 , âgé de 80 ans. Ses œuvres complètes, qui parurent, en 1753, en révélant les plus violentes attaques contre le christianisme , contre la morale et contre l'ordre public, excitèrent une rumeur générale d'improbation.

5.° David Hartley, médecin anglais, né à Ilingworth en 1705 , et mort à Bath , en 1757, publia un ouvrage qui fut célèbre dans le temps : son titre était : Observations sur l'homme , son organisation , ses devoirs et ses espérances, 2 vol. in-8°. Hartley recherchant les bases naturelles de la vertu, la fait dépendre des senlimens intellectuels , agréables ou désagréables : il range ces sentiments en G classes; savoir, l'imagination , l'ambition , l'intérêt personnel , la sympathie , la théopathic et le sens moral. Ensuite il traite de l'existence de Dieu, doses attributs, de la religion naturelle et enfin de la religion révélée , dont il prend la défense.

Toutefois , il admet des principes qui tendent évidemment au matérialisme , ou du moins qui sont incompatibles avec le dogme de la liberté humaine. Selon lui , le sentiment , le mouvement et toute l'activité de lame dépendent de la moelle du cerveau et des vibrations nerveuses. La différence qui existe entre les facultés intellectuelles de l'homme et

celles des animaux vient de ce que, dans les animaux, la masse du cerveau est proportionnellement plus petite , les impressions moins vives , les vibrations nerveuses moins sensibles ; et , par là même , l'association des idées moins exactes.

Essayant, malgré ces faux principes, de prouver la vérité de la religion chrétienne , il trace les règles de conduite que nous devons suivre , et qui sont relatives à la joie et à la souffrance, aux sens, à l'imagination , au point d'honneur , à l'intérêt personnel , à la sympathie , à la théopathie et au sentiment moral. Il soutient qu'en dernière analyse, c'est le sentiment moral qui est le guide de nos actions , le juge intérieur qui nous absout ou nous condamne.

Sur l'existence de la vie future , sur ses récompenses et ses châtiments, Hartley s'en tenait à peu près au dogme chrétien , y ajoutant cependant des raisonnements philosophiques qui n'étaient pas tous fort concluants.

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