‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 41 sur 156 · DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE EN ANGLETERRE

Depuis bientôt un siècle on parle et on écrit sur ce qu'on appelle l'économie politique. Par là on entend l'art d'amener et de conserver la richesse des états , d'augmenter leur grandeur, leur force et leur prospérité. Tous les ans , des orateurs , souvent opposés les uns aux autres , discutent à la tribune politique des points relatifs à cette science ; de nombreux écrivains publient leurs opinions à cet égard dans les journaux , dans des recueils périodiques , ou dans des brochures à part. D'autres ont fait de longs traités sur l'ensemble de cette matière difficile qui partage singulièrement les esprits, ou sur quelques-unes de ses parties considérées isolément.

L'économie politique peut donc être regardée maintenant comme une branche de la philosophie morale- elle doit occuper sérieusement ceux qui se destinent aux fonctions politiques ou aux administrations publiques de Tordre civil. Nous ne sommes point capable de traiter convenablement ces sortes de questions : ce n'est point non plus notre intention. Nous voulons seulement donner un aperçu historique des ouvrages qui ont paru là-dessus jusqu'ici , afin

que ceux à qui ce travail est destiné ne soient pas entièrement étrangers aux discussions dont on s'occupe si souvent dans les conversations du monde.

En France , il y a des économistes , dont nous parlerons plus tard ; mais c'est en Angleterre que l'économie politique a d'abord été réduite en système , qu'on en a fait une science spéciale et que des théories complètes ont été publiées dans le but de la développer.

4 ,° Hume, dont nous avons parlé plus haut, l'a le premier traitée en grand , sans toutefois réunir en corps de doctrine ce qu'il en a dit. Avant lui , il y avait eu , à la vérité , des écrivains politiques distingués; nous en avons même fait connaître quelques-uns , mais aucun n'avait fixé aussi directement son attention sur ce qu'on a nommé depuis l'économie publique.

Dans une partie de ses Essais , le philosophe anglais a pour but de faire connaître théoriquement les causes de la prospérité des états : sons ce rapport , il s'est acquis plus de réputation que comme moraliste. L'agriculture , tout ce qui concerne les produits du sol , le commerce , les arts , les métiers, l'argent et sa circulation , l'intérêt des capitaux , le parti qu'on en peut tirer , les taxes publiques , le crédit national , la population , les causes qui l'augmentent ou la diminuent , tels sont les objets qu'il passe en revue ; il les examine et traite les uns brièvement , les autres plus longuement.

Dans son Essai sur le commerce, écrit court , mais bon , il prétend prouver l'utilité de traiter philosophiquement cet

objet , et de ne point se contenter de suivre la routine , comme font la plupart des commerçants. Il montre les avantages qui résultent du commerce intérieur et du commerce extérieur. Passant en revue les arts et les métiers , il convient que de graves abus en sont comme inséparables ; mais il soutient que les avantages l'emportent sur les inconvénients.

En traitant de l'argent et de l'intérêt , il dit que l'abondance des capitaux est utile au gouvernement , mais ne l'est pas aux particuliers ; que l'intérêt , semblable à un fluide , tend à se mettre au niveau dans les divers états qui ont des relations ensemble : c'est ce qu'on dit aussi actuellement. Il blâme l'institution du papier-monnaie et des billets de banque. En parlant du crédit et des emprunts , qui sont d'invention toute récente , il assure que l'Angleterre fera banqueroute ou périra sous le poids de son énorme dette nationale. Mirabeau , auteur de Y Ami des hommes , avait dit la même chose auparavant, et l'événement n'a point vérifié jusqu'ici la prédiction.

Dans ses considérations sur les taxes publiques , Hume approuve la maxime que les impôts modérés et sagement répartis favorisent l'industrie , loin de lui nuire. Toutefois , les meilleures taxes , selon lui , sont celles qui affectent les objets de luxe et de commodités, parce qu'elles pèsent moins qu'aucune autre sur le pauvre peuple : d'ailleurs , on semble les payer volontairement , puisqu'on pourrait se passer des objets taxés. Par la raison contraire, les plus mauvaises taxes sont celles qui tombent spécialement sur le peuple.

Admettant en principe que la force des étais consiste dans une grande population bien gouvernée , il soutient que le développement de l'industrie et le commerce sont les causes qui contribuent le plus efficacement à la puissance d'une nation : car ces moyens conduisent à une augmentation rapide de la population , d'une population aisée , laborieuse et énergique. Montesquieu avait avancé qu'au temps de Jules César , la terre était cinq fois plus peuplée qu'elle ne Test actuellement. Hume combat cette assertion et appuie son sentiment sur des motifs plausibles. Néanmoins , il convient que des régions ont été beaucoup plus peuplées autrefois qu'elles ne le sont aujourd'hui : la raison qu'il en donne , c'est qu'elles étaient divisées en petits états bien constitués 7 et jouissaient d'une sage liberté qu'elles ont perdue. Il prétend que les grands états, et surtout les monarchies absolues ? sont peu favorables à l'accroissement de la population.

Nous exposons ces doctrines comme des faits , sans les discuter.

2.° Adam Smith publia , en 1 776 , sous le titre de Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations , un ouvrage en 2 vol. in-4.°, qui eut un grand succès et est devenu célèbre. Dans le premier livre, il traite des causes générales de la richesse des nations ; dans le second , de la manière dont la valeur du travail , en s'accumulant , produit un capital et de l'emploi qu'il en faut faire; dans le troisième et le quatrième , des théories admises jusqu'à lui sur l'économie politique , de leur mérite et des causes

qui les ont introduites dans les états de l'Europe ; dans le cinquième , des revenus de l'état , comme corps politique , et de ceux du souverain comme chef de l'état , des divers moyens dont la nation peut contribuer aux charges publiques , du système colonial et de ses avantages.

Smith fait consister la richesse des nations , non dans le numéraire métallique, mais dans les biens qui se consument, et que la terre produit par le travail. Il soutient qu'une entière liberté est le plus sûr moyen de donner ù ce produit le développement qu'il peut recevoir.

Au reste , nous ne pourrions analyser , d'une manière intelligible , les différentes parties de ce livre remarquable , sans entrer dans des détails que ne comporte pas notre plan. Seulement, nous dirons que la théorie de l'auteur étant toute matérielle , ne s'appuyant ni sur la morale , ni sur la religion , qui en est la base , ne peut jamais conduire les hommes ni même la société à un bonheur réel.

5.° Le baronnet sir James Stewart, né à Edimbourg, en 1715, et mort, en 4780 , vivait en même temps que Smith , et publia aussi , sur l'économie politique , un grand ouvrage , Recherches sur les principes d'économie politique , 2 vol. in-4.°. Suivant presque la même marche que Hume , il traite de la population, de l'agriculture, du commerce , de l'industrie , de l'argent , de la monnaie , des intérêts , de la circulation du numéraire , de la banque , du crédit public , des taxes. Moins profond que Smith , il est plus instruit , surtout dans certaines branches de l'économie politique. Tout en lui reprochant un style lâche , diffus et prolixe, on

convient qu'il écrit d'une manière régulière , méthodique , claire et précise.

Un grand nombre d'autres écrivains politiques ont traité les mêmes matières : tous ont suivi la marche tracée par les trois auteurs que nous venons de nommer. Ces auteurs ont été les créateurs de la science dont il s'agit, et sont regardés comme classiques en Angleterre.

Tous aussi ont fait abstraction des principes religieux , et, par conséquent , de la vraie morale qui ne peut exister sans religion : cependant la saine morale ne devrait jamais être bannie de l'économie politique bien entendue.

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