DE 1 A PHILOSOPHIE DE BUFFON
Georges-Louis Le Clerc , comte de Buffon , né à Montbar, en Bourgogne , en 4 707 , s'est acquis une célébrité immortelle par son Histoire naturelle , chef-d'œuvre de recherches, d'observations, de style et de beautés littéraires. Il n'entre point dans notre plan de rendre compte de ce magnifique ouvrage , pas plus que de ceux du même genre qui l'ont précédé, ou qui l'ont suivi : mais l'auteur ayant voulu expliquer philosophiquement l'origine de la terre , des planètes et des autres objets de notre monde , a imaginé des hypothèses plus que singulières, qui rentrent dans le domaine de la philosophie ; il faut que nous en disions un mot.
11 prétend que toutes les matières, dont le globe est composé , sont vitriûables par l'action du feu : de-là , il conclut qu'elles ont dû être originairement du verre. La terre entière , d'après la forme applalie de ses deux pôles , a dû être primitivement dans un état de fluidité : c'était un globe de verre fondu , incandescent , jetant la lumière de toutes parts comme le soleil. Le soleil a pu seul fournir une telle matière. Par conséquent , il est permis de supposer qu'une comète venant à passer auprès de cet astre brûlant , et
heurtant sa surface à une légère profondeur, en aura fait jaillir des éclaboussures : ces éclaboussures allant se placer dans les espaces , à des distances proportionnées à la force d'impulsion et à la masse de chacune , se seront fixées aux points déterminés par la double puissance d'attraction et de répulsion : alors elles auront commencé un mouvement régulier de rotation autour du soleil. Ces globes sont devenus , avec le temps, la terre , la lune , les planètes et leurs satellites.
Combien de temps aura-t-il fallu , pour amener ces corps à l'état où ils sont : pour que la terre , par exemple , qui nous touche de plus près , passât de l'état de fusion à la dureté que nous lui voyons , pour qu'elle donnât , en se refroidissant , de l'eau , de l'air , du sable , des pierres , des rochers , des plantes , des animaux , enfin des hommes ? car , suivant Buffon , tout a dû se former ainsi selon cette gradation. Les animaux et les hommes proviennent de molécules organiques : par le moyen de ces molécules , les êtres organisés vivent, se reproduisent dans leurs espèces et se multiplient. L'auteur , faisant un calcul géométrique , ne demande pas moins de 72,000 ans pour que cette grande opération ait pu être consommée. Comme la terre va toujours en se refroidissant , selon lui , il estime que les êtres vivants , la végétation et la nature entière , périront par l'intensité du froid , vers 92,998 ans d'ici.
Pour répondre à l'accusation dirigée contre lui de se mettre, par ses calculs, en opposition avec l'Ecriture sainte , il modifia son système et dit que les jours de la création ,
tels qu'ils sont rapportés au commencement de la Genèse , n'étaient point des jours semblables aux nôtres , puisque , d'abord , au moins , il n'y avait ni soleil , ni lumière. Rien , disait-il, n'empêche que Ton entende par là de longues époques. En effet , on a reconnu depuis que cette interprétation n'a rien de rigoureusement contraire a la foi.
Ce système , plein de suppositions gratuites , dont l'auteur ne donnait pas la moindre raison , système qui , au fond , n'expliquait rien , est abandonné depuis longtemps comme indigne d'un esprit juste et sérieux : pas un savant ne voudrait essayer, maintenant , de le défendre. Il ne paraît pas , au surplus, qu'il eût été conçu dans un plan d'opposition au christianisme : car Buffon ne faisait point cause commune avec les philosophes irréligieux du temps. Il avait même cessé de se rendre aux séances de l'académie , depuis que la secte y dominait , surtout à partir de la choquante élection de Condorcet , qui l'emporta d'une voix sur Bailly. Ce grand naturaliste était mal avec Voltaire ; dès lors , il ne pouvait être bien avec les partisans déclarés de ce souverain despotique de la philosophie du jour.
Aussi ne voulut-il pas imiter ceux qui se piquaient de mourir en philosophes , c'est-à-dire en repoussant les derniers sacrements de l'Eglise avec un scandaleux mépris. Lié avec le P. Ignace Bougault, capucin , qu'il avait fait nommer curé de Montbard , il le voyait souvent quand il était à sa terre , lui donnait à dîner , au moins deux fois par semaine , et dînait aussi chez lui de temps en temps. Tombé malade à Paris , il se confessa à ce religieux qui était ac-
couru pour le voir , reçut les sacrements et mourut chrétiennement, le 26 avril 1788, âgé de 81 ans.
On lui reproche d'avoir été plusieurs fois trop libre dans ses descriptions : écrivant pour toutes sortes de personnes , il aurait dû respecter davantage les convenances et ne pas traiter certaines matières , comme pourraient le faire des médecins ou des anatomistes, qui ne doivent être lus que par des personnes de leur art.
Son système sur les époques de la formation du monde a été réfuté par de Lignac , Royou , Viet ; Barruel ) Jeller , Howard. Plus récemment Cuvier Ta flétri et a dit que personne n'en pouvait plus soutenir les détails.