‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 47 sur 156 · ENCYCLOPEDIE · texte numérisé non relu

ENCYCLOPEDIE

Les coryphées de la philosophie conçurent j vers le milieu du 18.c siècle , le projet de réunir en substance, dans un seul ouvrage , sous la forme de dictionnaire et sous le titre d'Encyclopédie , tout ce que l'esprit humain a produit ou inventé depuis l'origine des sociétés. L'enlreprise était gigantesque et on s'en promettait d'immenses succès pour la propagation des nouvelles doctrines. La direction en fut confiée à d'Alembert et à Diderot : tous les deux re visaient les articles et en faisaient beaucoup eux-mêmes. D'Alembert cependant y eut la plus grande part , dans le commencement surtout : il fit le discours préliminaire ; que beaucoup de personnes regardent comme un chef-d'œuvre de littérature. On peut néanmoins , en louant justement la partie qui traite des sciences exactes , lui reprocher d'avoir trop rabaissé ce qui tient à la métaphysique.

L'arbre généalogique des facultés de l'àme et des connaissances humaines , composé par Bacon , a servi de fondement à l'Encyclopédie française : mais l'application n'a pu s'en faire avec clarté et précision. On convient même qu'il

est impossible de faire une division et des subdivisions assez nettes pour qtrël ne reste pas de la confusion , parce que les sciences , prises isolément en plusieurs points , rentrent les unes dans les autres , et parce que d'ailleurs nous ne connaissons point assez les caractères distinctifs des objets qui constituent leur domaine : tout annonce l'unité dans les régions de la physique et de l'intelligence , mais notre esprit borné ne saisit que des aperçus , rarement encore il les comprend bien. Aussi la méthode qu'on a voulu établir dans l'encyclopédie , n'offre-t-elle souvent qu'un véritable désordre. C'est un amalgame de toutes sortes de choses, bonnes et mauvaises , plus ou moins bien digérées ; d'articles faits par un grand nombre d'auteurs différents t qui n'avaient ni les mêmes principes , ni les mêmes idées , ni la même manière d'écrire.

Des hommes estimables purent croire d'abord que cette vaste entreprise serait véritablement utile aux sciences : plusieurs consentirent à être mis au nombre des collaborateurs et y travaillèrent de bonne foi; mais bientôt on s'aperçut du mauvais esprit qui animait les directeurs. Les deux premiers volumes parurent in-folio, en 1751 et 1752 : ils ne laissèrent aucun doute sur la tendance de l'ouvrage. On y voyait des principes pernicieux et des articles scandaleux : de toutes parts il s'éleva des réclamations. Le 7 février 1752 , un arrêt du conseil du roi supprima ces deux volumes comme renfermant Des maximes tendantes à détruire l'autorité royale , à établir l 'esprit d'indépendance et de révolte , et , sous des termes obscurs et équivoques , à

relever les fondements de l'erreur , de la corruption des mœurs, de l'irréligion et de l'incrédulité (i).

L'impression du fameux dictionnaire fut suspendue pendant dix-huit mois. On se plaignit bien haut des entraves qui étaient mises à la liberté de penser , à la liberté de parler et d'écrire , aux progrès des lumières. A force de sollicitations et en promettant d'être plus circonspects , les éditeurs firent lever la prohibition qui pesait sur eux. Aussitôt ils poursuivirent leur plan avec la même perfidie. Sur un réquisitoire de l'avocat général Joly de Fleury, le parlement défendit, par un arrêt du 6 février 1759, la réimpression et la vente des 7 volumes qui avaient déjà paru , et slatua qu'on informerait contre les auteurs. Le 5 septembre suivant , Clément XIII condamna le même ouvrage comme pernicieux pour la religion et pour les mœurs.

Malgré ces condamnations solennelles , les encyclopédistes obtinrent une demi-tolérance ; il ne leur en fallait pas davantage. On leur permit secrètement de continuer leur opération , sans privilège , de manière que l'autorité fût censée ignorer ce qui se faisait ; les directeurs de l'œuvre ne demandaient rien de plus.

Les meilleurs rédacteurs s'étant retirés , d'Alembert renonça au titre d'éditeur. Diderot se trouvant donc chargé seul de diriger l'ouvrage, ne manqua pas de lui donner son esprit. Lui-même dit qu'il prit de toutes mains pour l'achever : les

(i) Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique pendant le xvni.* siècle , 2.c édit. , t. 2. , p. 284.

plus faibles écrivains lurent appelés à donner leur contingent, et ce monument , tant vanté > devint une véritable tour de Babel. Maintenant il est apprécié à sa valeur , et justement déconsidéré dans le monde savant.

Si on avait pu douter que les auteurs eussent de mauvaises intentions , les correspondances secrètes , publiées depuis , ne laisseraient plus à cet égard aucune incertitude.

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