DE LA PHILOSOPHIE DE CONDILLAC
Etienne Bonnot de Condillac , frère cadet du célèbre abbé de Mably , et neveu du cardinal de Tcncin, issu d'une famille noble du Dauphiné, né à Grenoble , en 1715 , embrassa l'état ecclésiastique. Néanmoins il se lia avec les philosophes du temps, J.-J. Rousseau, Diderot, Duclos; et, à la recommandation du comte d'Argenlal , ami de Voltaire , il fut nommé précepteur de l'infant de Parme , petit-ûls de Louis XV. En cette qualité il alla se fixer en Italie.
Tout en remplissant les devoirs de sa charge, il se livra à l'étude de la métaphysique et publia successivement , dans ce genre , divers ouvrages qui lui acquirent une grande renommée parmi les savants de l'Europe. Le premier fut son Essai sur l'origine des connaissances humaines, 2 vol. in-12. Cet ouvrage parut, pour la première fois, en \ 746. Vinrent ensuite une Grammaire, ou théorie raisonnée des signes , expressions des idées et des diverses opérations de l'âme , une Logique , Y Art de penser , Y Art de raisonner , le Traité des sensations, le Traité des animaux, le Traité des systèmes. Réunissant ce qu'il avait fait pour son élève , il en forma une collection qu'il fit imprimer sous le nom de
Cours d'étude. On trouve dans ce cours des abrégés sur toutes les parties de l'instruction dont Fauteur avait cru devoir s'occuper. L'ouvrage parut répréhensible , en plusieurs points , aux yeux de la religion et de la saine politique : le débit en fut légalement proscrit , en \ 775 , et ne fut permis plus tard que moyennant des cartons. Condillac ne put achever l'éducation dont il était chargé : il reçut ordre de quitter Parme , revint en France , se retira à sa terre de Flux, près Beaugency , et y mourut le 5 août 1780.
Ses recherches métaphysiques avaient spécialement pour objet l'origine , la nature et l'usage des facultés humaines. Locke était son auteur de prédilection : il l'avait beaucoup étudié et s'était pénétré de son principe fondamental. Prenant , comme lui , l'expérience pour base de la certitude , il faisait dériver des sens , non-seulement nos idées , mais toutes les opérations de notre âme : il les rapportait à ce qu'il appelait très-improprement la faculté de sentir.
Pour mieux faire comprendre son système , il suppose une statue , organisée intérieurement comme nous , animée d'un esprit, privée de toute idée , n'ayant l'usage d'aucun des sens corporels , mais pouvant recevoir les impressions des objets extérieurs. Supposé que cette statue n'ait d'abord que le sens de l'odorat , celui qui paraît contribuer le moins aux connaissances de l'homme , elle ne sentira que des odeurs; il n'y aura pour elle que des odeurs. Cependant elle commencera à avoir la conscience de ces sensations obtenues par le sens unique de l'odorat ; elle distinguera celles qui seront agréables, d'avec celles qui ne le seront pas. De-là
naîtront les idées de plaisir et de douleur , puis le souvenir des sensations agréables ou désagréables; ce sera la mémoire. Si la statue , au lieu de n'avoir qu'un sens , en avait deux à la fois , par exemple l'odorat et l'ouïe , ses sensations se multiplieraient ; elle apprendrait peu à peu à les distinguer ; sa mémoire deviendrait plus étendue , ses idées abstraites plus nombreuses. Si la statue, au lieu de deux sens, en avait cinq en môme temps , elle serait bien plus tôt enrichie de tout ce qui fait l'homme raisonnable. Or, voilà ce qu'est l'homme en paraissant dans le monde. Comme la statue supposée , il est doué d'un esprit dépourvu de toute idée; il a cinq sens susceptibles de recevoir des impressions : à l'aide de ses impressions, il commence à sentir , devient un animal qui veille à sa conservation : peu à peu , à mesure qu'il réfléchit sur ses sensations , il devient un être raisonnable , a la volonté , l'intelligence , la liberté. Sentir est donc la première chose qui soit dans l'homme. Les facultés de l'homme, aussi bien que ses connaissances , dérivent donc toutes , sans exception , de ce principe fondamental.
Condillac s'efforce de montrer, par des arguments subtils, comment les diverses facultés de Pâme se forment successivement , en partant du point unique de la sensation.
Descartes regardait les botes comme des automates vivants. Buffon ne voyait en elles qu'une matière organisée capable de sentir. Condillac combattait l'un et l'autre dans son Traité des animaux. Il donnait aux bêtes des sensations semblables aux nôtres , des idées , du jugement , de la
mémoire, des connaissances et nue langue particulière. Cependant il les représente comme bien inférieures à nous , principalement en ce qu'elles n'ont aucune connaissance de Dieu , aucune notion du bien et du mal moral et ne sont point, par conséquent, capables de mériter ou de démériter.
Condillac a été accusé de tendre au matérialisme. Sans aucun doute , il reconnaissait la spiritualité de Pâme ; tout, dans ses ouvrages , l'annonce. Mais son système , sur l'origine des idées , à pu donner lieu à une telle accusation. La tendance naturelle de ce système était visiblement vers le matérialisme.
Au surplus , quoiqu'en aient dit les admirateurs de l'auteur , ce système est manifestement faux : rien n1est moins satisfaisant que les principes sur lesquels il repose , et que les argumentations métaphysiques employées pour le soutenir. Une chose assez étonnante c'est que , dans un cours d'étude , destiné à former un prince catholique , composé par un ecclésiastique et livré au public , il n'y soit pas question de religion ; qu'on n'y parle directement ni de Dieu et de ses attributs , ni de la vie future et de sa double condition. L'auteur n'était pourtant ni athée , ni tout-à-fait déiste ; il parle convenablement de la loi naturelle et en fait venir la force obligatoire de la volonté de Dieu , manifestée par la conscience : mais on ne peut s'empêcher de voir en lui un esprit trop empreint des idées de la nouvelle philosophie. Son système a été exploité par les plus grands incrédules modernes.