‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 49 sur 156 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

PHILOSOPHIE DE LA ROCHEFOUCAULD, DE LA BRUYÈRE, DE VAUVENARGUES ET DE DUCLOS.

Les deux premiers appartiennent aa 17.e siècle : n'ayant pas trouvé d'occasion favorable d'en parler , nous les joignons ici aux deux suivants , parce que leurs écrits sont du même genre. Ces quatre moralistes n'ont point inventé ni soutenu de systèmes sur les principes de la moralité humaine ; mais , supposant ces principes incontestables , ils se sont montrés observateurs des mœurs de leur siècle , et les ont peintes chacun à sa manière.

1°. François, duc de la Rochefoucauld, naquit à Paris, en \ 61 5 , d'une famille illustre , et mourut en \ G80. Il reçut peu d'instruction , parce qu'il fut livré de bonne heure au grand monde et mêlé dans les intrigues. Lié avec la duchesse de Longueville , il prit parti , à son instigation , contre la cour , dans les troubles de la fronde. Après que ces querelles furent apaisées , il vécut dans un commerce d'amitié avec Boileau , Racine , M.me de Sévigné et ce qu'il y avait de plus beaux talents à Paris. Doué d'un esprit observateur, il avait proûté des graves circonstances où il s'était trouvé pour étudier et connaître les hommes. En fréquentant les

gens de lettres , il chercha à s'instruire lui-même : ayant ainsi réparé le défaut de sa première éducation , il se mit à écrire et laissa , sur la régence d'Anne d'Autriche , des Mémoires qui sont estimés.

Comme philosophe, il consigna , dans un petit vol. in-12 , ses Réflexions sur la conduite des hommes , et des Maximes de morale qui ont eu un grand succès. Toutefois, comme il rapporte toutes nos actions à l'amour-propre, il semhle nier l'existence de la vertu sur la terre. On lui a reproché la généralité de cette maxime , un style décousu , une uniformité fatigante, de la confusion dans l'arrangement des matières; mais on s'accorde à dire que son recueil renferme beaucoup de réflexions solides ; qu'il accoutume à penser sérieusement et à s'exprimer noblement.

2.° Jean de la Bruyère, né près de Dourdan (Seine-et- Oise) , en 4644, occupa divers emplois. Placé par Bossuet auprès du duc de Bourgogne, pour lui enseigner l'histoire , il y resta pendant sa vie , en qualité d'homme de lettres , avec une pension de mille écus. En 4695 , il devint membre de l'académie française et mourut d'apoplexie foudroyante , en 4 696. N'ayant ni ambition, ni prétention, ni passion immodérée quelconque , il vivait tranquille et heureux dans son honnête médiocrité , sans songer à obtenir rien de plus. Il traduisit , du grec en français , les caractères de Tliéophraste, petit ouvrage, fruit de la vieillesse de l'auteur , et y joignit un ouvrage de lui-même, beaucoup plus long , sous ce titre : Les caractères ou mœurs de ce siècle , 1 vol. in-12. Cet ouvrage, plein d'esprit, de finesse et de sagacité, a rendu

le nom de la Bruyère justement célèbre dans le monde entier. On a cependant reproché à l'auteur, avec raison, d'avoir jeté ses réflexions presque au hasard , sans transitions , et d'être par fois dur et obscur.

5.° Luc de Clapiers , marquis de Vauvenargues , né à Aix , en Provence , en \ 7\ 5 , entra , comme officier , à \ 7 ans , après de faibles études , dans le régiment du roi ; il fit la campagne d'Italie, en 1734, se trouva à la retraite de Prague , au milieu de l'hiver de \ 741 , et y souffrit tellement que sa santé ruinée ne lui permit plus de continuer le service militaire. Il sollicita un emploi dans la diplomatie et ne put l'obtenir. S'étant retiré dans sa famille, il y fut atteint de la petite- vérole qui le défigura complètement, le rendit infirme et incapable d'aucunes fonctions publiques. N'ayant plus d'espoir du côté du monde , il consacra à l'étude le temps que ses douleurs lui laissaient libre. Il préparait un long ouvrage sur ce qui constitue le moral de l'homme , se proposant d'en faire un système complet , sagement coordonné et appuyé sur des bases certaines : il voulait parcourir toutes les qualités de l'esprit , les passions , les vertus et les vices; poser des principes indubitables et en faire sortir logiquement les règles de la morale , de la politique et de la religion.

Le délabrement de sa santé ne lui permettant pas de douter que sa mort ne dût être prochaine , et qu'il ne lui fut impossible de terminer son entreprise , il se détermina à publier les ébauches de son travail , sous le nom d'Introduction à la connaissance de l'esprit humain , suivie de

réflexions et de maximes. La plus complète des nombreuses éditions de cet ouvrage est celle de 4821 , en 3 vol. in-8°.

Nous devons regretter que ce jeune auteur , mort à 52 ans , n'ait pas eu le temps de mûrir et d'exécuter son plan. Tout porte à croire qu'il aurait fait un bon ouvrage. Les partisans de la philosophie moderne ont voulu faire de lui un incrédule : Voltaire en a parlé avec enthousiasme; Suard , éditeur de ses œuvres , en 1 806 , et les auteurs de son article dans la Biographie universelle, le représentent comme un déiste : mais le tcn général de ses écrits , plusieurs passages franchement chrétiens , une Méditation sur la foi , suivie d'une prière à Dieu , un Discours contre les mœurs du siècle , avec une prière au fils de Dieu , ne nous permettent pas d'ajouter foi à de tels jugements. La Harpe nous apprend par quel motif ces imputations ont été inventées et tant de fois répétées.

La philosophie a aussi revendiqué plusieurs autres noms , qui ne lui appartenaient pas plus que celui de Vauvenargues , lorsque ceux qui les avaient honorés par leurs talents n'étaient plus là pour repousser l'injure qu'on leur faisait.

4.° Charles Duclos , fils d'un chapelier de Dinan , en Bretagne, naquit en 1704. Envoyé de bonne heure à Paris pour y faire ses études , il s'y fixa , comme homme de lettres , composa d'abord des romans , publia une histoire de Louis XI , devint académicien , puis secrétaire perpétuel de l'académie française , et mourut en 1772.

Ses ouvrages ont été publiés en 40 vol. in-8.° : le plus célèbre est celui qui a pour titre ; Considération sur les

mœurs. Ce livre est dans le genre des Caractères de la Bruyère , mais moins piquant , moins profond , moins original : le style en paraît affecté. On le lit cependant avec intérêt , parce quHl y a des pensées neuves , des aperçus justes et des caractères bien peints.

Dans le chapitre II , sur l'éducation et les préjugés , Fauteur se prononce fortement contre les écrivains qui, sous prétexte de détruire la superstition, sapent les fondements de la morale et donnent atteinte aux liens de la société. Ces expressions sont évidemment dirigées contre les écrivains irréligieux du temps , avec lesquels il ne voulait avoir que des relations de politesse : il ne doit donc pas être regardé comme ayant appartenu à leur secle. Il mérite toutefois des reproches pour ses autres ouvrages , spécialement pour ses Mémoires secrets des règnes de Louis XIV et de Louis XV, dans lesquels il se montre caustique , frondeur, peu favorable au pape et aux évêques. Il n'est guère exact et souvent pas assez mesuré dans les jugements qu'il porte. Au total , sans être homme de foi ni de génie , il a été estimable à bien des égards, et ses Considérations soutiennent leur réputation.

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