‹ Histoire abrégée de la philosophie (volume 2)Chapitre 50 sur 156 · DES PHILOSOPHES ÉCONOMISTES EN FRANCE · texte numérisé non relu

DES PHILOSOPHES ÉCONOMISTES EN FRANCE

Vers le temps où les encyclopédistes commencèrent l'exécution de leur immense projet, d'autres écrivains, de la même trempe, se donnant aussi pour des savants, formèrent de leur coté une association, dans le but, hautement avoué par eux, d'éclairer le gouvernement et le public sur le commerce, sur l'agriculture, sur les impôts, sur la police générale touchant les grains, en un mot sur tout ce qui concerne l'économie politique ou s'y rapporte d'une manière quelconque.

Ces objets ne faisaient point partie autrefois du domaine des lettres, ni même de la philosophie : jamais les savants, dans les siècles passés , ne s'étaient avisés d'en traiter directement comme on traite des questions philosophiques ou mathématiques . Ce goût a commencé en Angleterre , dans le dernier siècle , comme nous l'avons vu , et de-là il a été importé en France.

Les abus réels ou imaginaires, qu'on croyait voir partout, firent regarder cette science, de nouvelle création, comme une découverte précieuse : ceux qui en faisaient profession se donnèrent de l'importance , se regardaient comme des

hommes indispensables, et croyaient être appelés à régénérer le monde politique et à ramener l'âge d'or. Ils prirent un ton tranchant, parlèrent avec assurance, comme s'ils avaient eu pour eux une expérience bien constatée , une évidence parfaite. Affectant de mépriser ce qui existait, ils voulaient des réformes sur tout, vantaient leurs théories et demandaient à grands cris qu'on en fît l'essai. Cette secte , car c'en était une et elle en a porté le nom , ne contribua pas peu à troubler les esprits , au lieu de les éclairer, et à les jeter précipitamment dans les déplorables nouveautés dont notre belle patrie a été si malheureusement le théâtre, à la fin du 4 8.e siècle. Nous sommes loin de dire cependant qu'aucuns de leurs reproches ne fussent fondés , ni qu'il n'y eut pas du bon dans leurs systèmes. Une grande partie des améliorations matérielles, qui sont maintenant dans la société , est due à leurs efforts et à leurs écrits. Mais la partie religieuse et morale a été sacrifiée; les passions mises en jeu ont produit de funestes résultats , qu'il aurait fallu prévoir et éviter ; en cherchant à opérer de salutaires réformes, il ne fallait pas mêler à des aperçus justes tant de prétentions chimériques dont le temps et l'expérience ont fait justice.

Les principaux économistes en France , durant le siècle dernier, ont été les suivants :

1.° François Quesnay , fils d'un avocat instruit, qui, par amour de l'agriculture, vivait à la campagne, naquit à Mérey , près de Montfort-l'Amauri , en 4G94. Laissé dans son enfance aux soins de sa mère , il fut initié par elle de

bonne heure au détail de ce qui concerne l'exploitation d'une ferme. Ayant appris presque seul le latin et le grec, il alla à Paris vers rage de 16 ans, trouva le moyen d'y étudier la médecine et la chirurgie , et devint habile dans l'art de guérir. Fixé à Mantes , il y eut de grands succès.

Cédant plus tard aux instances qu'on lui fit , il retourna à Paris, y fut nommé professeur royal , secrétaire perpétuel de l'académie de chirurgie, et y mourut en 4774.

Outre de nombreux écrits sur la chirurgie , dont il est auteur, il a travaillé sur l'économie politique, a fait les articles Grains et Fermiers, dans l'Encyclopédie , des Mémoires , qui ont été insérés dans des journaux d'agriculture , et enfin la Physiocratie ; c'est-à-dire , constitution naturelle des gouvernements, \ vol. in-8.°. Dans cet ouvrage, il proposait de réformer l'administration intérieure du royaume , touchant les impots et le commerce , de supprimer les règlements arbitraires , de déclarer une liberté indéfinie en tout ce qui est du commerce. Mesuré cependant dans ses écrits , il montra toujours du respect pour la religion et pour le gouvernement.

2.° Victor Riquetti , marquis de Mirabeau , issu d'une ancienne famille noble de Florence , exilée en France dans le 14.e siècle, naquit à Pertins, en Provence, en \7\ o. Ayant fixé son séjour à Paris , il s'y lia avec les économistes, et reconnaissait Quesnay pour son maître en ce genre , réunissait chez lui , tous les mardis , ceux qui pensaient comme lui , dissertait avec eux sur la nécessité et les moyens d'amener une réforme dans l'état, et composa , dans ce but ,

un grand nombre d'ouvrages , dont la collection fait , au moins, 20 vol. L'un d'eux, intitulé Théorie de l'impôt, le lit mettre à la Bastille , et donna par là même une vogue prodigieuse à son nom. Son Ami des hommes, qui parut, pour la première fois, en 1755, en 5 vol. in-12, fit une grande sensation et fut généralement goûté à cette époque ; on n'en parle plus guère depuis longtemps. Ce livre, d'un style diffus , incorrect , baroque , renferme des divagations , des bors-d'œuvre , de fausses assertions , des pronostics qui n'ont pas été confirmés par l'événement ; par exemple, l'auteur annonçait qu'avant 50 ans, le gouvernement anglais succomberait sous le poids énorme de sa dette publique. Il y a longtemps que les 50 ans fixés sont écoulés , et le gouvernement anglais n'est point tombé , quoique sa dette ait prodigieusement augmenté.

Toutefois , on ne peut nier qu'il n'y ait dans ledit ouvrage des observations justes, des vues lumineuses, principalement en ce qui concerne l'économie rurale. Néanmoins l'auteur se ruina lui-même et gala ses beaux domaines par de folles expériences.

Il mourut à Paris , en \ 789 , après une vie morale peu réglée , des bizarreries singulières et des duretés inexcusables à l'égard de son fils , le fameux Mirabeau de nos premières assemblées nationales , orateur célèbre , qui eut une si grande influence sur la révolution française.

5.° Anne-Robert-Jacques Turgot , né à Paris, en 4727 , étudia d'abord pour Tétat ecclésiastique et entra au séminaire de Saint-Sulpice, 1} fit sa licence, fut élu prieur de Sorbonne,

en 1749 ; et en \ 7o0 , il prononça deux discours latins , en cette qualité , un Sur les avantages que la religion chrétienne procure au genre humain, et l'autre Sur les progrès de l'esprit humain. S'étant lié avec d'Alembert et autres philosophes de Paris , il perdit ses sentiments religieux , quitta 1 état ecclésiastique , devint conseiller au parlement maître des requêtes , intendant de Limoges et enfin ministre de Louis XVI, en 1774. Grand partisan des économistes, il a été économiste lui-même et est regardé comme le chef de la secte en France. Parvenu au ministère , il essaya de mettre ses théories en pratique : il porta l'esprit d'innovation dans toutes les parties de l'administration , sous prétexte de réformes, et se fit renvoyer dès Tannée 1776. Ses amis eux-mêmes conviennent qu'il voulut aller trop vite , et qu'il n'usa point des ménagements que la prudence conseillait.

En \ 781 , il mourut en philosophe impie , sans avoir donné aucun s'gne de religion : généralement il est regardé comme un des auteurs de la révolution qui commença à éclater 8 ans après sa mort. Ses œuvres ont été réunies, par Dupont de Nemours, édition de \ 808 à 1 811 , en 9 vol. in-8°.

La secte des économistes a eu le sort de toutes les sectes philosophiques : se divisant et se subdivisant en différentes branches , qui ne s'accordaient plus , elle a expiré au milieu de cette confusion. Il y a encore sans doute , et plus que jamais , des hommes qui s'occupent d'économie politique , qui en parlent , qui écrivent et dissertent sur une foule de questions relatives à cette matière. C'est une nécessité du temps pour les hommes d'état 7 pour les hauts adminis-

trateurs et pour les membres des grands corps politiques ; mais ceux qui en font l'objet de leurs méditations et de leurs recherches ne sont point unis entre eux par ces liens qui constituent une secle.

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