CHAPITRE IX
riiiLosoriiiE de voltaire.
Après les encyclopédistes et les économistes , frondeurs de la religion, il nous reste à parler d'une classe de philosophes ligués entre eux pour saper , par ses fondements, le christianisme , qu'ils désignaient sous le nom de superstition. A leur tête marchait un homme extraordinaire , qui , par la facilité du travail , la fécondité de son esprit , la longueur de sa vie , par sa prodigieuse activité , son audace et son astuce, par son habileté à manier le ridicule et le persifflage , a exercé sur son siècle la plus funeste influence : il convient que nous commencions par lui et qu'ensuite nous exposions ce qu'ont fait les principaux soutiens de l'école dont il fut le chef.
Marie-François Arouet, fils d'un ancien notaire au Châtelet, né à Chatenay , près de Paris, en 1694 , était d'une constitution si faible en venant au monde , qu'il fut ondoyé , puis baptisé solennellement plus tard à Saint-André-des- Arts, a Paris. L'abbé de Chàteauneuf, son parrain , incrédule, de mœurs corrompues, se vantait de lui avoir enseigné l'impiété dès le berceau, De bonne heure, il lui fit faire
connaissance avec Ninon de Lenclos , fameuse courtisane de ce temps-là.
Le jeune Arouet étudia à Louis-le-Grand , sous les jésuites , et eut pour maîtres le P. Porée et le P. Lejay : ce dernier , effrayé des propos téméraires que ce jeune homme tenait par fois , prédit qu'il serait un jour V Etendard du déisme en France. Au sortir du collège , Arouet fut obligé par son père , qui en voulait faire un magistrat , de suivre l'école de droit. Ne pouvant se faire à ce genre d'étude , il prit la résolution de n'être jamais qu'homme de lettres : il se lia avec d'autres jeunes gens, grands seigneurs pour la plupart , beaux esprits et débauchés ; il les charmait par ses vers et par son esprit. Son père désolé de la tournure qu'il lui voyait prendre , voulut rompre ces sortes de liaisons : il le confia à l'ambassadeur français et le fit partir pour la Hollande, en 4715. Le jeune homme eut des rapports amoureux avec une demoiselle du Noyer , et fut renvoyé. Revenu dans sa famille , il lui fallut, pour obéir à son père , entrer chez un procureur et travailler à la pratique , ce qui contrariait beaucoup ses goûts. 11 continua de faire des vers et sortit de chez son maître. Le père Arouet , plus désolé que jamais de voir qu'il ne pouvait rien faire de ce fils indocile, en parla à M. deCaumartin, intendant des finances. M de Caumartin offrit de l'emmener à son château de Saint- Ange , près de Fontainebleau , promettant de l'y déterminer à faire enfin choix d'un état de vie. Il n'en fut point ainsi : le jeune turbulent trouva , dans le château, M. de Caumartin père , ancien seigneur , parfaitement au courant de
toute? les intrigues de cour. L'entendant parler avec enthousiasme de Henri IV, et raconter tout ce qui se passait à la cour de Louis XIV , il conçut l'idée de la Henriadc et le plan du Siècle de Louis XIV. Accusé d'être l'auteur de vers satiriques qui parurent contre ce dernier monarque , immédiatement après sa mort , il fut mis à la Bastille et y resta plus d'un an. Ce fut là qu'il ébaucha la Henriade et termina QEdipe, sa première tragédie. Rendu à la liberté , il changea son nom d'Arouet en celui de Voltaire, voulant voir, disait-il, s'il serait plus heureux sous ce dernier que sous le premier. Sa tragédie à'OEdipe fut jouée en 4718, et obtint le plus grand succès. Le père Arouet laissa enfin son fils libre de faire ce qu'il voudrait. Alors le jeune homme , enivré d'orgueil, étourdi par les applaudissements d'un public irréfléchi, devint capable des plus grandes témérités philosophiques et littéraires. Cependant il gardait encore des ménagements ; mais déjà on voyait ce qu'il serait par la suite. Enfermé une seconde fois à la Bastille , pendant six mois , puis banni de France , il passa en Angleterre , y fréquenta les incrédules dogmatiques qui s'y trouvaient alors en grand nombre , s'y fortifia dans ses sentiments d'impiété et de haine profonde contre le christianisme. Revenu en France, en 1728, il publia divers ouvrages , notamment ses Lettres philosophiques , dans lesquelles il attaquait ouvertement la religion. Cet ouvrage fut brûlé parla main du bourreau. L'auteur , décrété de prise de corps , s'esquiva et alla se cacher , à la campagne , chez la marquise du Chastelet , avec laquelle il eut longtemps une liaison coupable bien connue
Ce fut là qu'il travailla à ce poème infâme , 'qu'on ose a peine nommer et qui est l'opprobre d'une vie littéraire.
En 1 740 , il fit un voyage a Berlin pour y voir Frédéric ,' à qui il donnait depuis longtemps des leçons de philosophie , par lettres. De retour en France , il se réconcilia avec la cour, par l'entremise de la trop fameuse de Pompadour.
La marquise du Chastelet étant morte en 1750, Voltaire retourna à Berlin , se fixa auprès du roi philosophe , en obtint mille louis pour ses frais de voyage et une pension de 20,000 livres. Là , se trouvant avec une nombreuse société d'hommes irréligieux , il s'affermit de plus en plus dans ses opinions anti-chrétiennes.
Après des altercations, qui se renouvelaient souvent , il se brouilla tout-à-fait, au bout de trois ans, avec Frédéric, quitta les états de ce prince, revint en France, passa par Strasbourg et séjourna pendant dix mois à Colmar. Il fit sonder les dispositions de la cour , et , voyant qu'il ne pouvait reparaître prudemment à Paris , il alla sur le territoire de Genève. Ne s'y trouvant guère en sûreté , il acheta Ferney , au pays de Gex , y fit bâtir , par les fondements , un élégant château , et y vécut dans l'abondance , mais non dans l'oisiveté. Son activité , au contraire , sembla redoubler : des ouvrages en tout genre se succédaient avec une incroyable rapidité , et la plupart étaient d'une impiété révoltante. Sa correspondance surtout décèle une âme vile, un cœur dépravé, une fureur d'irréligion qui le mettait comme dans un état de fièvre habituelle. Le mensonge et l'hypocrisie ne lui coûtaient rien ; il s'en faisait un jeu avec ses amis , en parlant même
des choses les plus graves. Tout le monde connaît son affreux cri de guerre : Ecrasez l'infâme ; c'est ainsi que , dans son audace furibonde , il qualifiait la religion sainte qui a réformé le monde.
Du reste, parmi ses nombreuses productions, il n'y a pas un seul ouvrage vraiment philosophique, qui ait fait avancer la science ou puisse lui être de quelque utilité : l'auteur ne s'est jamais proposé de plan scientifique , n'a embrassé ni soutenu aucun système suivi. 11 a voulu parler de tout , souvent sur le ton de la plaisanterie ; mais il n'approfondissait rien , entassait pêle-mêle des assertions hasardées , des suppositions gratuites, des mensonges impudents, des bouffonneries , des quolibets , des dérisions sacrilèges : tout lui était bon , pourvu qu'il montrât de l'esprit , fit rire et avançât le grand œuvre qui lui tenait tant au cœur , le renversement du christianisme. C'est à ce but unique que tendait sa philosophie , et c'est ce qu'on voit constamment dans ses Lettres philosophiques , dans son Essai sur les mœurs , dans sa Philosophie de V histoire , dans sa Bible commentée, dans son Examen important de milord Bolingbroke, dans son Histoire de l'établissement du christianisme, dans son grand Dictionnaire philosophique, dans ses Mélanges historiques , etc.
La lecture de ces ouvrages est très-dangereuse pour les esprits légers , ignorants , superficiels ou mal disposés ; mais pour les hommes instruits , graves , amis de la vérité , elle n'est pas supportable. Les bons esprits s'indignent naturellement en voyant tant de passion et de mauvaise foi ;
il est difficile qu'ils ne sentent pas du mépris pour un aulcur qui se joue ainsi de ses lecteurs.
Nous ne parlons ici de Voltaire que sous le rapport de la philosophie ; notre mission n'est point de le juger comme historien, comme poète, ni comme littérateur. Nous pouvons seulement dire que , de l'aveu de tout le monde , il avait beaucoup de talents et une extrême facilité , mais qu'il en a prodigieusement abusé. Ses œuvres complètes ont été tant de fois imprimées et tirées à un si grand nombre d'exemplaires , qu'on estime qu'au moins 1,500,000 sont maintenant en circulation dans le monde. Certains ouvrages séparés ont été bien autrement multipliés. Qu'on se figure par-là rinfluence que cet homme pervers a eue sur son siècle et sur le siècle où nous vivons. Son crédit , cependant , comme philosophe , a bien baissé : généralement ceux qui sont instruits désavouent son incrédulité furieuse ; ils ne peuvent goûter sa philosophie, assaisonnée de sacrilèges et d'indignes moqueries.
Cédant aux sollicitations de ses nombreux amis et aux mouvements de sa vanité, Voltaire quitta le repos de Ferney, pour venir , avec l'autorisation de Louis XVI , se montrer à Paris et y recevoir les honneurs qu'on s'apprêtait à lui décerner : il se mit en route au mois de février 4778 , âgé de 84 ans- , et arriva sans accident. Il fut reçu en triomphateur , couronné en plein théâtre et fêté comme un roi. Sa constitution , affaiblie par les travaux et les années , ne put tenir aux fatigues de ces joies bruyantes et du concours des nombreux admirateurs qui l'obsédaient sans cesse. Jl tomba
malade et mourut le 30 mai de la même année , dans la rage du désespoir , au rapport de plusieurs témoins oculaires. Le maréchal de Richelieu , entre autres , son ami , dit , en parlant de cette mort affreuse: En vérité, cela est trop fort; on ne petit y tenir.