CHAPITRE X
PIIILOSOPHIE DE FRÉRET, MAUPERTUIS, LA METTR1E, TOUSSAINT, D'ARGENS, IIELVÉTIUS, D'HOLBACH, ROBINET, ETC.
Les philosophes que nous venons de nommer, sont regardés comme les complices de Voltaire et ses associés dans le projet infernal d'anéantir la religion sur la terre pour y substituer ce qu'on appelait le règne de la raison : il est convenable de placer ici ce que nous avons à en dire, quoique tous n'aient pas mérité la réputation qu'on leur a faite, ainsi que nous le ferons remarquer. Comme dans le rôle qu'ils ont joué ou qu'on leur a assigné, ils n'ont tenu qu'un rang subalterne , nous nous bornerons à de courtes notices sur chacun d'eux.
1 .° Nicolas Fréret , fils d'un procureur au parlement , naquit à Paris , en 4688. Doué d'une facilité comme il ne s'en est guère vu dans le monde , il montra dès son enfance un goût prononcé pour les études graves. A 16 ans il était déjà un prodige d'érudition. Admis à l'académie des belleslettres à \ 9 ans , il en devint secrétaire perpétuel, Fa enrichie de savants mémoires sur les antiquités mythologiques , historiques et philosophiques. Auteur d'un grand nombre d'autres ouvrages , dont une collection très-incomplète a été publiée à Paris, en 4796 , en 20 vol. in-12 , il mourut en 1749.
On publia , sous son nom , en \ 767 , Y Examen critique chs apologistes de la religion chrétienne , ouvrage irréligieux, selon l'esprit de la nouvelle philosophie. Celui qui a fait l'article Fréret , dans l'Encyclopédie , lui attribue une lettre , plus mauvaise encore, à Trasybule et Leucippe.
Mais ces imputations , sans preuve , ne méritent aucune créance : elles sont l'effet de la tactique usitée parmi les philosophes anti-chrétiens de cette époque. Ces philosophes avaient coutume de s'adjoindre des auteurs honorables , qui n'étaient point dans le cas de réclamer, et mettaient sur leur compte des ouvrages indignes d'eux.
Fréret , constamment occupé d'études sérieuses , se montra toujours religieux dans sa conduite et dans les écrits qui sont certainement de lui.
2.° Pierre Louis Moreau de Maupertuis , né à Saint-Malo , en \ 698 , entra d'abord au service militaire , devint capitaine de dragons, renonça à cet état pour se vouer à l'étude, et, par les conseils de Fréret , il s'appliqua spécialement à la géométrie. Nommé membre de l'académie des sciences , en 1 725 , il se prononça pour Newton contre Descartes , et fit partie d'une expédition de savants, chargée, en 4756 , de mesurer un degré du méridien vers le cercle polaire , afin d'arriver à bien savoir si les pôles de la terre étaient applalis ou non. Lié avec Voltaire , avant son départ pour le Nord , il le vit , à son retour , avec plus d'intimité encore et fut présenté par lui à la marquise du Chastelet. Plus tard il se brouilla avec ce patriarche des philosophes du temps.
Appelé , en \ 740 < à Berlin , par Frédéric , il s'y rendit ,
oo revint, y retourna , s'y fixa en 1745 , s y maria et accepta la place de président de l'académie de cette ville , en \ 746. Il vivait dans la familiarité du roi et était heureux.
Mais son bonheur fut troublé par l'arrivée de Voltaire à Berlin , et par les sarcasmes dont il devint l'objet de la part du poète français : sa santé dépérissant de jour en jour, il partit pour la France en 1756 , se rendit à Saint-Malo , alla à Bordeaux , à Toulouse et mourut à Bâle , en 4 759 , d'une manière chrétienne. Nous avons de lui un Essai de philosophie morale , des Réflexions philosophiques sur l'origine des langues, un Système de la nature, des Lettres qui roulent presque toutes sur des sujels philosophiques , etc. On ne peut pas dire , d'après ces ouvrages , que Maupertuis ait été un philosophe irréligieux. Au contraire, il dit, en parlant de son hypothèse sur la physique du monde , que son respect pour la religion lui ferait sacrifier son opinion , sans balancer , si on lui montrait qu'elle est opposée à la foi ou désapprouvée par cette autorité à laquelle tout chrétien doit être soumis. Aussi Voltaire lui reprochait-il , en se moquant de lui , d'être mort entre deux capucins.
5.° François Vincent Toussaint , né à Paris , en 1745, fut d'abord avocat, puis homme de lettres. D'abord il composa des hymnes latines , à la louange du diacre Paris : bientôt il se dégoûta de ce culte ridicule. Ayanl vu quelques chefs du parti philosophique qui commençait à faire du bruit , il se lia avec eux, surtout avec Diderot, travailla à l'Encyclopédie et publia, en 4748? un livre , en \ vol, itH2, sous le titre, les Moeurs, Cet ouvrage est le premier où l'on ait donné un
plan de morale indépendant de toute croyance. L'auteur n'admettant que la seule religion naturelle , écrivait pour les mahométans comme pour les chrétiens , et même pour les quatre parties du monde; ce sont ses expressions. Voulant justiûer , par des Eclaircissements, les points les plus répréliensibles de sa doctrine , il obtint les honneurs de la condamnation , ce qui donna une grande vogue à ses écrits.
Retiré à Bruxelles , il y rédigea une Gazette française qui s'y publiait , sous l'influence du cabinet autrichien : il prodigua des injures au roi de Prusse, le qualifiant de Brigand du Nord. Appelé néanmoins à Berlin , il fut chargé d'une chaire publique ; mais il perdit les bonnes grâces du roi , tomba dans une maladie de langueur et mourut en J772, après avoir reçu les sacrements du curé catholique.
Il manifesta son repentir devant sa femme et ses enfants , et déclara que s'il avait paru peu religieux , ce n'avait point été par conviction, mais par vanité ou pour plaire à quelques personnes.
4.° Julien Offray de la Mettrie, né à Saint-Malo, en 1700, fut élève des jésuites de Gaen. Destiné par son père à l'état ecclésiastique , il obtint de lui la permission de suivre son goût , et se fit médecin. A plusieurs ouvrages de médecine , il en joignit d'autres d'un grossier matérialisme . tels que Y Histoire naturelle de l'âme ; Y Homme machine ; l'Homme plante ; Réflexions sur l'origine de$ animaux ; Vénus metaphysique ou Essai sur l'origine de l'âme ; Y Art de jouir.
Rien de plus absurde que ces divers écrits , au jugement des philosophes eux-mêmes. La Mettrie , obligé de quitter
la France , puis la Hollande , à cause de ses infâmes productions , fut appelé à Berlin , par Maupertuis , de la part de Frédéric, y arriva, en 1748 , et mourut en 4751 , pour avoir mangé , par vanité , tout un pâté de faisan aux truffes, dit Voltaire. Ce philosophe ne parle de lui que comme d'un athée , d'un gourmand et d'un fou , qui a laissé une mémoire exécrable.
5.° Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, né à Aix , en Provence , en \ 704 , prit d'abord du service dans un régiment, et le quitta par amour pour une comédienne. Envoyé par sa famille à Constantinople , avec l'ambassadeur français , il fit , pendant son voyage , des folies de différentes sortes. Revenu en France , il essaya la carrière du barreau et n'y réussit pas ; il reprit du service et le quitta pour cause de blessures. Déshérité par son père , il passa en Hollande , se fit écrivain, composa ses Lettres juives , 8 vol. in- 12; Lettres chinoises, 6 vol.; Lettres cabalistiques, 7 vol.; Philosophie du bon sens , 3 vol. , et grand nombre d'autres ouvrages , écrits sans bonne foi , sans goût , sans critique , tous marqués au coin de l'indépendance et de l'impiété la plus audacieuse. Frédéric l'appela aussi à sa cour, le nomma son chambellan et l'admit dans son intimité : bientôt il en fit l'objet de ses plaisanteries et lui rendit le séjour de Berlin désagréable. D'Argens, après mille déboires , se retira en Provence et y mourut en 4771 , dans des sentiments de religion , auxquels son libertinage constant et ses impiétés ne l'avaient pas préparé.