Frédéric H , roi de Prusse, surnommé le Grand , fils
de Frédéric-Guillaume I , second roi de Prusse , naquit à
Berlin, en 1712. Ayant un père dur, bizarre dans ses
goûts , et d'une conduite peu digne de la majesté du trône ,
le jeune Frédéric, plein de talents , d'esprit et de sagacité,
ne pouvait s'accoutumer à ce genre de vie : il conçut le
projet de se' soustraire , par la fuite , aux mauvais traitements
de son père , et mit dans ses intérêts un jeune officier ,
nommé Kalt. Ce projet fut éventé : le roi irrité fit arrêter le
prince avec son confident et condamner l'un et l'autre a
mort. Kalt fut impitoyablement exécuté sous les yeux du
jeune prince. Celui-ci finit enfin par obtenir sa grâce , à de
dures conditions. Plus tard , il lui fut permis d'habiter
le château de Rhinsberg, et de s'y livrer à l'attrait bien
prononcé qu'il avait pour les lettres.
Dès celte époque, il rechercha les philosophes français et se lia avec eux ; d'abord avec Mauperluis , puis avec d'Alembert , surtout avec Voltaire et plusieurs autres : il leur écrivait , recevait leurs lettres , les faisait venir en
personne auprès de lui , leur montrait de l'estime et les traitait avec honneur.
En \ 740 , son père étant mort , il lui succéda , et sa cour devint le rendez-vous des plus célèbres incrédules français.
Frédéric les accueillait , leur donnait des emplois , des traitements, des pensions et les favorisait en toutes manières ; il conversait avec eux familièrement , les aidait dans leurs compositions irréligieuses et ne le cédait à aucun en impiété. Dans sa correspondance avec Voltaire il dit des choses affreuses : il ne parle , comme le chef de la secte , que d'écraser linfàme ; ce mot exécrable se trouve souvent sous sa plume (1).
Toutefois , quand il vit que les philosophes ne se bornaient pas à détruire la religion , mais qu'ils voulaient aussi renverser l'autorité des rois , il changea de sentiments à leur égard : il réfuta même plusieurs de leurs ouvrages, rompit avec eux , surtout avec Voltaire , et plus d'une fois il les traita fort durement.
L'édition de ses œuvres la plus complète est celle de 1790 , en 23 vol. in-8.° : son premier ouvrage est Y Anti- Machiavel , qu'il composa étant encore prince royal , et qu'il voulut retirer de la circulation quand il fut roi , de peur qu'on ne lui appliquât , au sujet de la Silésie , les principes qu'il y avait émis.
(i) Frédéric se déclara aussi le protecteur d'Edelmann, fameux déiste saxon, chassé, pour ses impiétés, de plusieurs villes d'Allemagne, et lui permit de vivre tranquillement à Berlin, Edelmann y mourut en 176;.
Il mourut en 1786 , et ses exploits militaires, dont nous n'avons pas à nous occuper ici , lui ont mérité dans la postérité le surnom de Grand,
2.° Catherine II , impératrice de Russie , née en 1729 , épouse de Pierre III , qui fut étranglé par son ordre ou de son consentement, en 1762 , régna en souveraine , et mourut en 1796. Elle se plaisait à rechercher les savants de distinction , surtout les philosophes du temps et entretenait une correspondance suivie avec Grimm , à Paris. Plusieurs fois elle invita Voltaire à venir dans ses états , proposa à d'Alembert d'achever l'Encyclopédie à Saint-Pétersbourg , eut Diderot auprès d'elle et s'entretenait avec lui dans une grande familiarité. Voulant joindre à ses autres qualités le titre de femme savante, elle ût imprimer plusieurs ouvrages qui ne lui ont pas fait une grande réputation littéraire.
3.° Plusieurs autres princes et princesses du Nord , tels que la reine de Suède , le roi de Pologne , le duc de Deux- Ponts , la princesse héréditaire de Hesse-Darmstadt , étaient pareillement liés avec les principaux philosophes français , correspondaient avec eux , lisaient , faisaient lire leurs ouvrages et contribuaient ainsi à propager leurs doctrines destructives.
4 ° Joseph II , fils de l'illustre Marie-Thérèse , et frère de l'infortunée Marie-Antoinette , reine de France , naquit en \ lh\ , et mourut en \ 790. De funestes impressions reçues de ses maîtres et la lecture des ouvrages philosophiques , en vogue à cette époque, lui inspirèrent contre l'Eglise , contre ses règles et ses pontifes , des préventions qui allaient jusqu'à
la haine : dès qu'il fut maître , il entreprit d'innover , de changer selon son caprice , de tout bouleverser dans la discipline et même dans la doctrine , sans qu'il fut possible de rien gagner sur l'obstination de son esprit, par les remontrances ou par les supplications. Tandis qu'il usait d'un incroyable despotisme à l'égard du pape et des évèques, supprimant les bulles et les mandements , cassant les jugements canoniques, annulant les empêchements de mariage, abolissant, de son autorité privée , les lois ecclésiastiques qui le gênaient , réglant l'enseignement des séminaires , etc. , il laissait pleine liberté aux philosophes de faire circuler partout leurs livres d'incrédulité et favorisait ainsi, peut-être plus qu'il ne le voulait au fond , les progrès de l'irréligion.
5.° À peu près vers la même époque , le marquis de Pombal, en Portugal, le comte d'Aranda, en Espagne, et, plus encore , Bernard Tanucci , à Naples , imprégnés des idées philosophiques françaises , usaient de leur influence sur les souverains dont ils avaient la confiance, pour favoriser les nouvelles doctrines. Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles , dirigé par Tanucci , tenta , dans ses états, des innovations et des changements de la même nature que ceux de Joseph 11.
Aussi semblait-il , à raisonner humainement , que l'Eglise romaine allait succomber sous les efforts de la philosophie triomphante. La mort inattendue de Joseph II changea tout à coup les dispositions des cours de Vienne et de Naples. La révolution française éclata avec la violence d'un torrent qui déborde et menace de tout entraîner : nous savons quels ont été ses ravages et comment l'ordre s'est rétabli.