CHAPITRE VI
INTRODUCTION DE LA PHILOSOPHIE INCRÉDULE DANS LES ÉCOLES ALLEMANDES, SOUS LE NOM D'EXÉGÈSE ET DE RATIONALISME.
A mesure que l'incrédulité se répandait en Allemagne , le christianisme se modifiait cbez les protestants , y perdait ses dogmes , ses caractères surnaturels et arrivait à n'être plus qu'une doctrine humaine, ou un système de philosophie de la même nature que ceux qui l'avaient précédé. Ce genre d'interprétation est connu sous le nom d'exégèse.
Nous allons donner de courtes notions historiques sur quelques-uns des principaux auteurs de l'interpréta (ion exégétique.
l.° Jean-David Michaélis , né à Halle, en 1717, fils d'un hébraïsant distingué, professeur à l'université de cette ville, suivit, pendant quatre ans, l'école des orphelins à Halle, et y eut pour condisciple le célèbre Baumgarten. Ensuite il étudia a l'université et y obtint de grands succès. L'obligation imposée aux membres du clergé luthérien de ne pas s'écarter de la confession d'Augsbourg , l'éloigna pour toute sa vie des facultés de théologie. Il voulait conserver la liberté de penser , touchant les dogmes chrétiens , et avoir la faculté de les interpréter selon ses lumières.
En 1745, il devint professeur de philosophie à l'université de Goltinguc , et conserva cette place jusqu'à sa mort , qui arriva en 1791. Très-versé dans les langues orientales et ennemi de toute autorité qui aurait mis des bornes à son intelligence , il s'appliqua à l'interprétation des livres bibliques, par la comparaison des textes et des mots de différentes langues, sans égard aux points massorétiques ni aux traditions quelconques. Par cette méthode rationnelle, comme on l'appelle, il fit naître des doutes presque sur tous les points , et ouvrit la porte à une liberté de critique qui ruina l'autorité des livres saints. On dit qu'il fût lui-même effrayé des conséquences de son système , quand il vit l'abus qu'on en faisait.
2.° Jean-Salomon Semler , fils d'un ministre luthérien , né à Saalfed , en \ 725 , fit ses études à Halle , sous Baumgarten. Il rédigea , pour avoir le moyen de vivre , une gazette à Cobourg. Devenu professeur de théologie à Halle , en 1755 , il y resta , en cette qualité , jusqu'en 1791 , époque de sa mort. 11 fit plusieurs ouvrages sur le christianisme , qu'il réduisait à une doctrine purement humaine. Ses opinions furent si hardies , si audacieuses , qu'il révolta le le public , et Michaélis disait , en parlant de lui et de quelques autres : Autrefois je passais pour hétérodoxe ; actuellement on me trouve trop orthodoxe.
Semler a laissé un très-grand nombre d'ouvrages en latin et en allemand , estimés par les uns , et jugés sévèrement par les autres.
5,° Théoplnle-Ephraïm Lessing , fils d'un ministre luthé-
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rien, né à Kamenz , en Lusace , en 1729, n'eut d'autre maître , dans son enfance , que son père qui était un savant distingué. A 12 ans, cet enfant, admis gratuitement à l'école publique de Meissen , s'y livra à l'étude des langues anciennes et modernes , à la philosophie et aux mathématiques , et y fit de grands progrès. Dégoûté des méthodes suivies , il voulut juger par lui-même. Poète distingué , critique habile , il contribua puissamment au perfectionnement de la langue allemande ; mais , lié avec les philosophes incrédules , tout en paraissant respecter la religion chrétienne , il usait , pour l'interpréter , d'un large rationalisme. Ses Fragments d'un inconnu causèrent , par la hardiesse des assertions qui s'y trouvent , un vrai scandale parmi les théologiens de sa communion.
Sa résidence était à Hambourg , et plus ordinairement à Berlin. Jamais il n'occupa de places proprement dites. N'ayant pour ressources que le produit de ses travaux littéraires , il fut souvent dans une gène extrême. Ses œuvres sont en 50 vol. in-8°. 11 mourut cependant en 1781 , dans sa ^5.° année.
h? Christophe -Frédéric Nicolaï , fils d'un libraire , né à Berlin , en i 735 , ayant perdu sa mère de bonne heure, fut presque abandonné à lui-même dans son enfance. Plus tard , il fréquenta les écoles de Berlin et de Halle , montra de l'ardeur pour l'étude et obtint des succès marqués. Envoyé par son père à Francfort-sur-l'Oder, pour y apprendre le commerce de la librairie , il continua a l'instruire tant qu'il put, Revetrç à la maison paternelle }
en 1752 , il s'occupa des affaires de librairie pour obéir à son père , et en même temps, de toutes les branches de littérature, pour satisfaire son goût. Lié avec Lessing et avec une foule d'autres savants de la même trempe d'esprit, il chercha avec eux à se mettre au-dessus de ce qu'on appelait les préjugés. Son père étant mort , il renonça au commerce, en 1757, pour ne s'occuper que de sciences et de littérature. Doué d'une santé robuste , il travaillait sans relâche , et fut d'une extrême fécondité : il exerça une grande influence, par la Bibliothèque allemande universelle, recueil en plus de 100 vol. , dont il fut l'âme pendant près de 30 ans , et par ses nombreux ouvrages. Hardi dans ses opinions , partisan déclaré de la libre investigation dans les matières théologiques , s'il n'attaquait pas de front le christianisme , il le minait sourdement. 11 mourut à Berlin , en 1811 , accablé de chagrin , à la vue des maux de sa patrie.
5.° Guillaume-Abraham Teller. né à Leipsick, en 4 754, y fit ses études et fut nommé professeur de théologie protestante à Ilelmstadt , en 1764. Il y enseigna des opinions si hardies qu'on le déclara hérétique. En 1767 , il quitta cette ville et vint à Berlin , espérant y être plus libre de dire et d'écrire ce qu'il voudrait. Là de grandes difficultés l'attendaient ; il fut même suspendu de ses fonctions , pendant trois mois. Plus tard , cependant , il devint membre de l académie de Berlin , sans avoir changé de principes. À sa mort, arrivée en 1804, il laissa un grand nombre d'ouvrages , presque tous sur la religion qu'il réduisait à un vain
simulacre, à une forme toute humaine. Les fails de la création, les miracles de Moïse et de J.-C, les préceptes du décalogue, excepté celui qui prohibe Pidolâtrie , n'étaient, à ses yeux, que des allégories ou des espèces d'hiéroglyphes. Nous laissons de côté les noms de beaucoup d'autres auteurs qui ) ayant les mêmes idées que les précédents , à quelque chose près , ont concouru , avec eux , à réduire le christianisme , dans les écoles allemandes , à un pur déisme.
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l'IIlLOSOriIlL DU KANT, OU TRAiNSCEZSDAMALE:.
Emmanuel Kant , fils d'un sellier , né à Kœnisbcrg , en 1724 , suivit les cours de l'université de cette ville , s'y distingua par son application et ses succès, et fut précepteur en plusieurs maisons particulières. Ensuite il devint professeur de logique , puis de métaphysique , et enfin recteur de l'université où il avait fait ses études.
Frappé du désordre intellectuel , où aboutissait la philosophie empirique poussée à ses extrémités , et du scepticisme désolant dans lequel Hume se débattait , sans pouvoir en sortir , il conçut la pensée de remédier à ce mal , en détruisant le vice radical , d'où il le voyait procéder.
D'abord il examina s'il était vrai que toutes les connaissances humaines vinssent originairement des sens , comme l'avaient enseigné Locke et ses partisans.
Ses premières observations furent les suivantes : 1 .° les sens, sur lesquels se fonde l'expérience, ne peuvent attester que des faits particuliers; 2.° de ces faits il est impossible de déduire logiquement aucun principe général; 5.° en conséquence , Hume , partant de l'expérience , devait être amené naturellement à nier jusqu'au principe de la causalité , et à
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tomber dans un doute irrémédiable pour lui, puisque , dans son système , il n'avait aucun moyen de sortir de ce labyrinthe; 4.° les sciences métaphysiques et même les sciences mathématiques devaient s'évanouir , puisqu'il n'y avait , dans cette hypothèse , aucun principe absolu , sur lequel elles reposassent ; 5.° il ne peut y avoir de connaissances hors d'atteinte au doute, sans un jugement synthétique absolument certain ; ce jugement suppose un principe général e>, invariable; 0.° l'analyse même ne peut avoir lieu régulièrement qu'autant qu'elle est précédée , dans notre esprit , par une synthèse.
Par ces considérations, il arriva à chercher la solution de ce problème : Comment les jugements synthétiques à priori, sont-ils possibles?
Le principe de cette solution ne se trouve que dans la pure raison. Tout ce qui est nécessaire , selon le témoignage de la conscience, est à priori, et ce qui est accidentel est à posteriori. Le nécessaire, dans la connaissance, considéré en lui-même , s'appelle pur ; l'accidentel se nomme empirique : l'ensemble des connaissances pures ou de ce qui est nécessaire constitue la philosophie Iranscendanlale ; le reste forme la philosophie empirique. Jamais le nécessaire , dans la connaissance humaine , n'a pu dériver de l'expérience : les raisons qu'on a voulu donner à ce sujet n'ont abouti qu'à des contradictions. 11 faut donc admettre la pure raison comme première base du savoir humain , comme le guide que nous devons suivre dans nos recherches philoso • phiques,
On distingue en nous trois parties ou facultés essentielles ; la sensibilité , l'entendement et la raison : chacune de ces facultés a ses lois ou ses formes, dont elle ne peut se départir. Ce que nous sentons peut être hors de nous ou seulement au-dedans de nous : s'il est hors de nous , il ne peut être conçu que dans l'espace ; qu'il soit hors de nous ou dans nous , nous ne pouvons le concevoir que dans le temps. Quoique ces deux notions , le temps et l'espace , n'aient aucune réalité objective , elles sont néanmoins inséparables de nos perceptions , tant intérieures qu'extérieures; c'est-àdire, de tout ce qui constitue notre sensibilité.
La sensibilité , bornée par sa nature , à la simple affection immédiate des objets , ne peut que présenter le multiple à la conscience : elle n'est donc qu'un pouvoir de réceptivité.
L'entendement , partie active de notre âme , recueille les notions fournies par la sensibilité , les assemble , les unit , les combine , en forme des idées et des jugements. Aussi , dans ses opérations , il suit des lois qui lui sont propres et range les idées en différentes catégories. Ces catégories sont au nombre de quatre, savoir : la quantité, la qualité, la relation et la modalité. A chacune d'elles répondent trois classes de jugements : à la quantité répondent l'unité , la pluralité et l'universalité ; à la qualité , l'affirmation , la négation et la détermination ; à la relation , le catégorique , l'hypothétique et le disjonctif ; à la modalité , le problématique , l'asserloire et l'apodictique ou le démonstratif. L'entendement renferme donc , en tout , douze formes essentielles de ses jugements.
Vient ensuite la raison , qui opère sur les jugements et forme des raisonnements. Les raisonnements ont aussi leurs formes essentielles au nombre de trois , qui sont ; le sujet absolu , ou le moi ; la cause absolue , ou Dieu ; l'objet absolu, ou l'universalité des choses.
De-là il résulte que la totalité des formes essentielles à l'âme, dans ses opérations , s'élève à 17 , deux pour la sensibilité, douze pour le jugement et trois pour la raison.
Kant distingue encore deux sortes de jugements ; les uns, dont l'attribut est renfermé dans le sujet; par exemple, Yârne est un principe pensant : il les appelle analytiques , parce qu'ils ne font que développer une notion sans y rien ajouter. D'antres , dont l'attribut n'est pas renfermé dans le sujet , et dans lesquels, par conséquent, l'âme ajoute quelque chose à l'attribut, non d'après l'expérience, mais à priori : ces jugements se nomment synthétiques.
Appliquant cette obscure théorie des facultés de l'âme aux diverses sciences humaines , Kant en fait une critique sévère : c'est pour cela que son système a reçu le nom de philosophie du criticisme.
1 .° La logique a pour objet de régler la formation des idées : elle ne nous dit rien sur leur valeur objective ou sur leur contenu.
2.° La nature de la raison fournit, il est vrai , l'idée des sciences métaphysiques ; mais nous sommes dans l'impossihilité de réaliser cette idée : c'est en vain que , de tout temps, on a essayé de le faire; car il faudrait pour cela connaître certainement l'absolu et l'unir, dans notre esprit,
aux choses conditionnelles , de manière à n'en faire qu'une seule connaissance bien assurée : or, c'est ce que nous ne pouvons faire.
5.° L'ontologie , telle qu'on l'entend , est la science des choses considérées en elles-mêmes et prises d'une manière générale : mais une telle science n'a point de fondement solide ; elle est donc illusoire et se réduit à une pure exposition des formes de l'entendement.
A.0 La psychologie est la science de l'âme humaine considérée en elle-même : cette science est encore impossible; ce n'est que par erreur qu'on a cru pouvoir l'établir. Confondant le moi pensant avec Famé elle-même , on s'imaginait prouver la substantialité, la simplicité, la personnalité, la spiritualité de l'âme , et c'était seulement les qualités du moi qu'on démontrait. Le moi pensant est seulement le sujet transcendantal de la pensée : nulle intuition réelle ne lui correspond; son sujet absolu reste inconnu.
5.° La cosmologie a pour objet la connaissance certaine de l'univers , de son existence , de son unité , de ses lois de ses phénomènes : or , la pure raison ne peut rien nous démontrer de semblable ; car rien ne nous autorise à passer ainsi de la conception à la réalité.
G.0 De l'existence du monde physique , de Tordre et de l'harmonie qui y régnent i on conclut l'existence de Dieu , intelligence suprême qui a créé toutes choses.
L'auteur critiquant encore cette preuve, soutient qu'elle est sans force ; il ne balance point à affirmer que la pure raison est incapable de prouver solidement une seule proposition
d'ontologie \ de psychologie , de cosmologie ou de théologie naturelle. Nous connaissons bien , il est vrai, les notions qui sont en nous ; mais de ces notions nous ne pouvons rien conclure, touchant la réalité des objets extérieurs.
Après cette critique de la raison pure , Kant passe à ce qu'il appelle la raison pratique. Selon lui, et sans qu'il se donne la peine d'alléguer aucune preuve , l'homme voit immédiatement qu'il est libre, personne morale et responsable de ses actions. Ce jugement, dérivé de la nature même de la raison , est à priori et la source des lois régulatrices des actions humaines : ces lois fondamentales sont l'amour de notre bien être et la conscience de ne pouvoir être heureux que par la pratique de la vertu. Kant appelle souverain bien l'état de félicité , où la vertu et le bonheur se trouvent réunis dans le même sujet. De-là il déduit la nécessité d'une vie future, attendu que, dans la vie présente, ia vertu et le bonheur ne sont point unis de la sorte. 11 en infère aussi l'existence d'un arbitre doué d'intelligence et tout-puissant , qui puisse assigner à chacun la portion de bonheur dont il se sera rendu digne.
Ainsi, le philosophe de Kœnisberg fait reposer la certitude de rimmortalité de l'âme et de l'existence de Dieu , non sur le raisonnement , mais sur la loi morale et sur la nécessité de son accomplissement. Néanmoins il prétend mettre par la ces grandes vérités hors d'atteinte aux sophismes des sceptiques. Mais quelle base assigne-t-il à l'existence de la loi morale ? point d'autre qu'une idée métaphysique fort peu claire. Quelle règle donnc-l-il pour distinguer le fteg ô\\
mal? Aucune qui puisse offrir quelque garantie. Il ruine, par sa critique , les preuves ordinaires de la vie future et de l'existence de Dieu , et il ne les remplace que par une vague théorie qui n'offre rien de solide.
Aussi , après avoir battu les sceptiques , en s'élevant aux plus hautes régions d'un spiritualisme dogmatique , parait-il succomber sous les coups du scepticisme en ce qui tient au monde physique et à la pratique. Il ne sait comment sortir du moi intellectuel , comment établir l'existence réelle de la matière.
Les principes de religion et de morale qu'il professait étaient si peu affermis en lui, que Hasse, son ami intime, lui demandant , peu de temps avant sa mort , ce qu'il se promettait de la vie future, il réfléchit et dit : Rien de déterminé. Déjà il avait répondu à une pareille question : Je nai aucune notion de Vètat futur. Une autrefois il se déclara pour une espèce de métempsycose. C'est Hasse lui-même qui rapporte ces faits dans un ouvrage intitulé : Derniers entretiens de Kant. Nous avons donc lieu d'être étonnés de trouver dans la Raison du christianisme , de M. de Genoude , tome 5 , un éloge si complet de ce nébuleux philosophe. La religion ne lui doit sûrement pas une grande reconnaissance.
Il mourut à Kœnisberg , en 4 804. Un grand nombre d'ouvrages ont été le fruit de ses longs travaux. Les principaux sont les suivants : Critique de la raison pure , \ vol. in-8.°; Critique de la raison pratique , un vol. in-80.; Critique du jugement , 1 vol. in-8.°; Prolégomènes pour toute métaphysique ftoWe, 1 vol. iu-8.°; Fondements d'une
métaphysique de mœurs , \ vol. in-8.° ; Principes métaphysiques de la science de la nature , \ vol. in-8.° ; La religion considérée dans les limites de la raison \, \ vol. in-8.°; Eléments métaphysiques de la jurisprudence , 1 vol. in-8.% elc, etc.